Julien Maret, Rengaine,
     éditions Corti, 1er septembre 2011
     

     

    Quelqu’un tombe, et dans sa chute est traversé par mille et une images, pareilles à ce défilement connu de ceux qui ont frisé la mort, la grande émotion. Sauf qu’ici, c’est la vie qui menace et effraie.

   De cet effondrement littéral et symbolique jaillissent un rythme et un air.

   On parlera de petite musique, celle qui, une fois venue par on ne sait où, ne nous quitte plus. Et ne cesse de revenir, lancinante et entêtante.

   C’est la vie qui fait son manège. Il n’est plus alors de trame tranquille ni de douce mélodie. La phrase cahote et la voix déraille.

   

 

   Julien Maret est né en 1978 dans le canton du Valais, situé dans les Alpes suisses. Rengaine son premier roman.

 

  




    
  

Dans la chute, il y a un moment où la vitesse devient constante. Arrivé à ce point de stabilité, la chute pourra durer des jours, des mois et des années, sans varier d’un pouce. Il me semble que je tombe depuis des heures mais il m’est difficile d’être plus précis, d’une part, parce que je ne porte pas de montre, pour des raisons qu’il serait oiseux de développer ici, et d’autre part, quand bien même j’en posséderais une, elle ne me servirait à rien puisque le trou est noir comme du cirage ou comme les ténèbres…


  [Lire également les premières pages de Rengaine de Julien Maret sur le site de l'Humanité.]




Alain Veinstein reçoit Julien Maret sur France Culture le 7/09/2011.
    

Julien Maret, jeune prodige, hyperactif de la lettre, a cherché à signer un ouvrage personnel sortant de toutes les limites et s’autorisant à perdre son lecteur.
Parce que nous cherchons tous le sens de la vie et de ses épreuves, on peut suivre les méandres de Julien Maret qui en quelques étapes et trois types de conduits (trou, tuyau, tube) espère une sortie qui ne lui rompra pas les os : «  il faut au bout du tunnel qu’il y ait la lumière et le ciel, ou la lune pour la décrocher, à la fin, j’aimerais qu’il y ait une paire de bras pour m’embrasser, ou un visage pour me sourire, ou toi pour me consoler ». Car ne l’oublions pas « chuter est un art ».
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Chroniques de la rentrée littéraire.


Un homme tombe. Il livre ses pensées tout au long de cette chute. Il ne sait s’il tombe dans un tube, dans un tuyau ou dans un trou, il sait juste qu’il tombe.
Avec une intensité rare et une imagination sans faille, le lecteur tombe avec lui, notre chute s’accélère, nous pensons aux mêmes choses que lui et tombons encore, sans être arrêté. Peut-être la chute sera-t-elle stoppée par un matelas ou un sol dur.
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Le Blog de Manu.


Voici le récit d'une irrépressible chute. Celle d'un homme qui, sans résister à la gravité de son destin, se souvient et s'interroge. Voici aussi la promesse d'un auteur de talent

 De même qu’une rengaine est un refrain populaire largement fredonné, de même ce récit s'apparente à une sensation que chacun peut ressentir : le sentiment irrépressible d'un glissement vers une destination inconnue, comme une impression de dépression physique qui échapperait à l'apesanteur. « Dans la chute, il y a un moment où la vitesse devient constante. Arrivé à ce point de stabilité, la chute pourra durer des jours, des mois et des années, sans varier d'un pouce. » Et si la chute peut durer très longtemps (le temps de toute une vie peut-être), elle peut également s'avérer bien agréable. Avec une grande maîtrise littéraire faite de légèreté et de finesse, l'auteur entraîne son lecteur avec lui et parvient à l'émouvoir, le surprendre, le faire sourire. Ce roman est un tableau de maître illustrant la célébration de la vie, une vie qui défile sous nos yeux à travers des mots extraordinaires de maîtrise, et que porte un rythme parfaitement étudié.  Gageons que Julien Maret, qui signe ici un remarquable premier roman, nous reviendra très vite avec la même inspiration et une identique audace littéraire. En attendant, que chacun s'emploie à savourer et à faire partager ce texte détonnant et hors du commun !

Daniel Berland, Page, septembre 2011



Ici, l'écriture est désastreuse, écorchée, lacunaire. Elle se disperse, se rassemble, puis se referme sur elle-même ; bientôt, les phrases se mettent à gonfler, puis éclatent. Littérature ? Sans aucun doute. Mais il s'agit surtout d'une biographie, au sens inédit que l'écrivain Roger Laporte (1925-2001) donna à ce genre, en inversant le rapport de sens : vie de l'écriture plutôt qu'écriture de la vie.

L'auteur s'appelle Julien Maret, il a 33 ans, vit dans le canton du Valais, dans les Alpes suisses, mais après tout, peu importe. Car si un premier roman puise bien souvent sa matière dans la vie de son auteur, Maret semble la convoquer pour mieux la liquider.
Dans ce livre stupéfiant qui raconte l'histoire d'une chute, littérale et symbolique - un homme tombe dans un trou et voit toute sa vie défiler -, point de parade narcissique ni d'équivoque faussement ingénieuse entre le vrai et le faux. Car le travail, ici, concerne le langage et l'appropriation poétique de la vie.
"Disons que l'origine de ce texte, c'est d'abord de tenir une phrase ou un phrasé. Du moins un ton et une certaine diction. Avant même l'histoire, car il n'y a pas vraiment d'intrigue ici, c'est une question de vitesse et de petites musiques. Quant au narrateur, c'est plus une voix qu'un personnage", explique l'écrivain.
Maret s'aventure en écriture en prenant le risque de perdre la partie. "Ecrire, c'est chercher sans savoir quoi. Alors, je me suis mis à la recherche. Et ça donne ce que ça donne", nous confie-t-il tout à trac. Pour l'écrivain, entrer dans les mots semble tenir de l'effraction : rien n'est jamais acquis et il peut à tout moment être expulsé de ce qu'il raconte.
La situation du récit est en effet périlleuse. Quelqu'un tombe et parle en même temps. C'est un "je" sans histoires, sans état civil, mais qui cherche cependant à être le plus rigoureusement exact sur la nature de ce qu'il lui arrive : "Si je m'insère dans le tube, si je me laisse tomber dans le trou alors que je connais pas sa profondeur, parce que le trou est noir comme les ténèbres ou comme du cirage, et rien ne m'assure qu'il ait une fin, encore moins qu'il soit la voie vers une destination", lit-on dès les premières pages.
Qui parle ? Et pourquoi chute-t-il d'ailleurs ? Questions vaines auxquelles le narrateur ne répond pas, emportant toujours plus loin son lecteur dans les "méandres de ce torrent d'images".
L'énergie et l'humour
Ce bavard, que Louis-René des Forêts n'aurait pas renié, a décidé de lâcher prise. Ce qui l'autorise, avec un certain courage, à tout dire, y compris n'importe quoi, pourvu que l'énergie et l'humour puissent encore se manifester.
"Mes pensées font leur jogging dans un parc", écrit-il. Tout y passe, comme sur le divan : irruptions d'images d'enfance, obsessions sorties de la nuit, le narrateur - "ridicule auteur de ces lignes torves et bourrées d'acné comme peuvent l'être les étoiles" - se débarrasse de son histoire en tentant péniblement de l'exprimer.
Mais les mots ne sont pas nécessairement fiables. Surtout quand Julien Maret décide, à quelques moments du texte, de les tordre dans tous les sens, jusqu'à l'illisibilité : "Je ne me si c'est encore me toujours que rien sans ou si de mal à oui peut de sorte à quoi ce qu'il n'y pas (...). " Le lecteur, intrépide, est pourtant toujours là. Fort heureusement, ce chaos délirant n'envahit pas le livre tout entier. Car on n'écrit pas pour se perdre totalement, mais pour "tenir debout, explique-t-il, ce qui n'est pas évident".
La littérature doit sans doute être parfois dépecée. Sans horizon de profondeur ou de signification. A propos d'Antonin Artaud, de Samuel Beckett ou de Maurice Blanchot, Julien Maret avoue que ce sont des écrivains qui l'ont "empêché d'écrire" tant ils le fascinaient. Il est cependant difficile de ne pas les deviner à ses côtés : il est profondément lié à eux par une certaine communauté du désastre. Et si Rengaine est un chant absolument noir, son intensité mérite qu'on s'y arrête : pour venir y contempler la mélancolie d'une ruine.

Amaury da Cunha, le Monde des Livres, vendredi 9 septembre











Julien Maret,
Rengaine,

Corti, 2011
96 pages
ISBN : 978-2-7143-1065-1
14,50 Euros