Claude Louis-Combet | L'Origine du cérémonial
     
éditions Corti 2012

     Le cérémonial, évoqué dans le titre, préside à la célébration de l’amour par les amants. Il est le fruit longuement préparé, dans le terreau de l’enfance et de l’adolescence, par des expériences aussi occultes qu’essentielles qui résultent elles-mêmes du travail des sens, associé à quelques intuitions que l’on peut dire de l’ordre du coeur. Des arcanes, en quelque sorte, symbolisés dans cette suite de textes par trois images : celle des Gémeaux, celle du Chant, celle de la Fleur.


Les trois récits qui composent l’ouvrage ont été écrits avec un intervalle d’une dizaine d’années entre chacun d’eux : « Gémellies » date de 1990, « Choralies » de 1999 et « Floralies » de 2010

     C. L.-C.






   

Ce n'était que le bout de mes doigts, dans un mouvement de tendresse heureuse autour de ses paupières baissées - mon geste préféré pour l'inviter au sommeil, au silence, dedans, ainsi que je le lui répétais. Je lui disais aussi : il n'y a pas d'interstices, il ne peut y en avoir... Cette idée, si c'en était une, me venait comme d'un rêve mêlé de réminiscences, comme de la vision très intime de quelques images passées - un de ces moments du coeur où la réalité s'oublie dans le souvenir, plus proche assurément de la sensation que de la pensée. Il y avait le mouvement des doigts, le goût du recueillement et surtout la forme bombée des yeux clos qui appelait une caresse infinie. Le visage qui s'étendait à partir de là valait, en soi, pour le paysage dont ma rêverie était occupée : une prairie discrète en son enclos de saules et de peupliers, moirée ici et là de franges marécageuses. Il y poussait une race de roseaux bruissants dont les têtes formaient grappes de grains brunis, que l'enfant cueillait à pleines poignées - et ce qu'il tenait alors dans la main formait comme un fouet de douceur crêpelée dont il se frappait les joues en souriant. Il avait lu, dans son album d'Épinal, les histoires du père Fouettard. Il connaissait aussi, déjà, le récit de la Flagellation. Et maintenant, il usait des roseaux, à grands coups, pour le plaisir de sa face. C'était un détournement de sens. Et sans doute pas le premier. Et il y en aurait bien d'autres dans la suite des temps. C'était sur les yeux surtout, sur les paupières closes, que la sensation était étrangement aiguë, à fleur de douleur, juste à ce point d'inversion où l'attendu se change en son contraire qui, lui aussi, faisait partie du désir : instant de chavirement, tandis que le ciel se balance dans le pinceau des peupliers, où l'enfant trouve joie en ce qui est au bord de lui faire mal. La main de l'homme sur le visage de l'amante se souvient de cette prime passion. Elle sait bien que se cachent, sous la rondeur des traits, les aspérités profondes de la douleur et qu'il suffirait d'appuyer un peu pour que le masque de la vie bascule en son masque de mort.

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Liturgies intimes | Richard Blin

Claude Louis-Combet montre combien le sexe et le cœur sont irrémédiablement unis à la mémoire primitive.


La chair – la profonde, l’obscure, l’aquatique –, la ferveur, l’intransigeance du désir sont au fondement même de L’Origine du cérémonial – celui qui préside à la célébration de l’amour par les amants. Composé d’une suite de trois récits formant triptyque et s’enchaînant quasi musicalement, l’ouvrage se décline autour de trois motifs symboliques à « haute signification érotique » : les Gémeaux, le Chant, la Fleur.

Nourris de matière autobiographique, écrits sur le mode du ressac et de la caresse, ces trois textes se développent autour de quelques scènes primordiales, de quelques souvenirs revécus et reconstruits par une langue épousant au plus près les souffles et les battements de cœur de la chair. Des moments retrouvés, revenus du cœur de l’enfance et des débuts de l’âge d’homme, des instants dont l’avènement s’est préparé au plus secret d’une métaphysique primale, et qui forment le terreau premier sur lequel se développeront les futures expériences érotiques et esthétiques – et dont le ferment à jamais actif travaille la matière lyrique innervant tous les textes de Claude Louis-Combet.

C’est le fond charnel du verbe et la façon dont l’amour invente des rites magiques ou propitiatoires qui trouvent ici leur source. Un retour à l’origine, à l’im- mersion jouissive dans la nature, aux errances du jeune garçon dans le marais, ce malaise de sol et d’eau où dorment les esprits païens et où grouille toute une vie or- ganique. Un lieu où s’initia le goût, où la bouche et la main connurent l’intimité des choses, et où les yeux eurent l’occasion de se repaître du spectacle des Lises – deux jumelles « apparaissant au regard de l’enfant comme un seul être qu’un mirage eût dédoublé » – s’accroupissant pour pisser de concert, « comme s’il se fut agi de l’accomplissement d’un rite ». Un spectacle qui, « à l’âge où la pensée ne se distingue guère de la sensation », participait de la beauté du monde comme du rapport de fusion sensuelle que l’enfant entretenait avec la nature. Une fusion que, devenu homme, il retrouvera via les passes incantatoires des caresses qui, par mille chemins ouverts, font du corps de l’amante – « amante première, créatrice du ciel, de la terre et des eaux » – un monde où tout est donné. Un bonheur d’être et d’agir prolongeant le regard jusqu’à l’intime jubilation, le « rejointement gémellaire », la fusion du même s’unissant au même dans la plus incomparable des jouissances. Le marais et l’amante, la gémellité de l’œil et du sexe chez la femme, mais le souffle aussi, le chant, le cri de l’aimée dans l’amour, ce « chaos de vocalises haletantes » drainant en sa vibrance toutes les puissances jouissives de la voix modulant sa « partition érophonique ». Un « poème à deux voix, à deux sexes, mais un seul poème par-delà toute écriture possible », qui renvoie l’amant à l’« émoi splendide », à la grande épreuve de désir et de retenue qu’il traversa, l’année de ses 15 ans, à propos d’un garçon dont il n’aura connu que le nom et la voix dans le chœur du chant. Une histoire vécue dans le renoncement et la possession imaginaire sur fond de pureté des commencements, d’évidence radieuse « tenant en sa lisière toutes les promesses possibles de la sensualité ». Un accord parfait, un état de grâce, une « note de pureté et d’immortelle enfance » qu’il entend vibrer dans le chant de chair de l’amante, et éclater au sommet de son cri. Une note où il perçoit aussi l’écho d’une virginité que ni l’offrande sexuelle ni le triomphe du désir n’ont abolie.

L’essence capiteuse de ce chant, les fleurs la métaphorisent, fleurs fraîches associées à la nature florale des jeunes filles comme aux cérémonies religieuses, mais fleurs ruinées aussi, jetées dans « un dépotoir végétal, assailli de mouches et de vermines », et où l’enfant venait consommer son péché, incapable de résister à l’appel des effluves délétères, à ce « fumier de fleurs » lourd de complicité alarmante avec sa honte. Un culte secret du plaisir, vécu entre hébétude et béatitude sur fond de faute accablante et de rêveries désirantes. Et quand, à 20 ans, ayant rompu ses « amarres d’appartenance religieuse », il ira à l’aventure d’une femme comme à sa terre natale, c’est en quête de la fleur des fleurs qu’il partira.

Les touffeurs, les extases, les obsessions, les angoisses, tous les secrets dont procède le texte, Louis-Combet nous les fait vivre. Il n’a pas son pareil pour évoquer tout ce qui lie l’éros à la création, l’adoration à la profanation, le sexe au sacré. Mêlant sans cesse l’aveu aux délices perverses de l’imagination, il transfigure en parole de beauté l’inavouable, et fait de l’éros un dieu d’enténèbrement et d’illumination dont le désir est l’ombre portée.

Richard Blin, Le Matricule des Anges, n° 130, février 2012









Claude Louis-Combet,
L'Origine du cérémonial,
Corti, 2012
120 pages
978-2-7143-1073-6
15,50 euros