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Lautréamont, uvres complètes, éditions José Corti.
Reprise des uvres complètes de Lautréamont (Les Chants de Maldoror, Poésie et Lettres), après l'édition de 1938, cette fois précédées des préfaces de leurs éditions successives et d'une abondante bibliographie.
Les préfaces de :
L. Genonceaux, Édition Genouceaux, Paris, 1890 (première parution des Chants en librairie, vingt ans après la mort de l'auteur son premier éditeur avait pris peur et avait suspendu la publication après le brochage du volume ).
Rémy de Gourmont, Édition de la Sirène, Paris, 1921.
Edmond Jaloux, Edion Librairie José Corti, Paris, avril 1938.
Philippe Soupault, Éditions Charlot, Paris, 1946.
Julien Gracq, La Jeune Parque, Paris, 1947.
Roger Caillois, Éditions Librairie José Corti, 1947.
Maurice Blanchot, Édition du Club Français du Livre, Paris, 1949.

Première édition de 1938.

Vieil océan, ô grand célibataire, quand tu parcours la solitude solennelle de tes royaumes flegmatiques, tu tenorgueillis à juste titre de ta magnificence native, et des éloges vrais que je mempresse de te donner. Balancé voluptueusement par les mols effluves de ta lenteur majestueuse, qui est le plus grandiose parmi les attributs dont le souverain pouvoir ta gratifié, tu déroules, au milieu dun sombre mystère, sur toute ta surface sublime, tes vagues incomparables, avec le sentiment calme de ta puissance éternelle. Elles se suivent parallèlement, séparées par de courts intervalles. À peine lune diminue, quune autre va à sa rencontre en grandissant, accompagnées du bruit mélancolique de lécume qui se fond, pour nous avertir que tout est écume. (Ainsi, les êtres humains, ces vagues vivantes, meurent lun après lautre, dune manière monotone ; mais sans laisser de bruit écumeux). Loiseau de passage se repose sur elle avec confiance, et se laisse abandonner à leurs mouvements, pleins dune grâce fière, jusquà ce que les os de ses ailes aient recouvré leur vigueur accoutumée pour continuer le pèlerinage aérien. Je voudrais que la majesté humaine ne fût que lincarnation du reflet de la tienne. Je demande beaucoup, et ce souhait sincère est glorieux pour toi. Ta grandeur morale, image de linfini, est immense comme la réflexion du philosophe, comme lamour de la femme, comme la beauté divine de loiseau, comme les méditations du poète. Tu es plus beau que la nuit. Réponds-moi, océan, veux-tu être mon frère ? Remue-toi avec impétuosité
plus
plus encore, si tu veux que je te compare à la vengeance de Dieu ; allonge tes griffes livides, en te frayant un chemin sur ton propre sein
cest bien. Déroule tes vagues épouvantables, océan hideux, compris par moi seul, et devant lequel je tombe, prosterné à tes genoux. La majesté de lhomme est empruntée ; il ne mimposera point : toi, oui. Oh ! quand tu tavances, la crête haute et terrible, entouré de tes replis tortueux comme dune cour, magnétiseur et farouche, roulant tes ondes les unes sur les autres, avec la conscience de ce que tu es, pendant que tu pousses, des profondeurs de ta poitrine, comme accablé dun remords intense que je ne puis pas découvrir, ce sourd mugissement perpétuel que les hommes redoutent tant, même quand ils te contemplent, en sûreté, tremblants sur le rivages, alors, je vois quil ne mappartient pas, le droit insigne de me dire ton égal. Cest pourquoi, en présence de ta supériorité, je te donnerais tout mon amour (et nul ne sait la quantité damour que contiennent mes aspirations vers le beau), si tu ne me faisais douloureusement penser à mes semblables, qui forment avec toi le plus ironique contraste, lantithèse la plus bouffonne que lon ait jamais vue dans la création : je ne puis pas taimer, je te déteste. Pourquoi reviens-je à toi, pour la millième fois, vers tes bras amis, qui sentrouvrent, pour caresser mon front brûlant, qui voit disparaître la fièvre à leur contact ! Je ne connais pas la destinée cachée ; tout ce qui te concerne mintéresse. Dis-moi donc si tu es la demeure du prince des ténèbres. Dis-le moi
dis-le moi, océan (à moi seul, pour ne pas attrister ceux qui nont encore connu que les illusions), et si le souffle de Satan crée les tempêtes qui soulèvent tes eaux salées jusquaux nuages. Il faut que tu me le dises, parce que je me réjouirais de savoir lenfer si près de lhomme. Je veux te saluer et te faire mes adieux ! Vieil océan, aux vagues de cristal
Mes yeux se mouillent de larmes abondantes, et je nai pas la force de poursuivre ; car, je sens que le moment est venu de revenir parmi les hommes, à laspect brutal ; mais
courage ! Faisons un grand effort, et accomplissons, avec le sentiment du devoir, notre destinée sur cette terre. Je te salue, vieil océan !

C'est une remarquable édition de Lautréamont que vient de nous donner José Corti. Les uvres complètes de Lautréamont y sont précédées des huit préfaces, écrites à diverses époques par diverses écrivains, pour des éditions précédentes (...). Cela fait au total un commentaire long et varié sinon contradictoire à travers lequel on pourrait suivre le fil de la connaissance progressive de Lautréamont depuis sa première publicaiton jusqu'à nos jours. On voit d'abord comment cette uvre est lente à se manifester. On a comparé son apparition à une explosion volcanique. mais les volcans littéraires ne font pas éclater sans résistance la croûte des habitudes intellectuelles. (Vient ensuite un commentaire précis du journaliste sur chacune des préfaces, NdE)
Y a-t-il beaucoup de lecteurs qui aient abordé Lautréamont sans dresser entre eux et lui une barrière qui ne vient que d'eux-mêmes ? Si nous comprenions les poètes mieux que nous croyons le savoir, et celui-là en particulier, nos yeux s'ouvriraient à cette vérité que le problème est en nous. Le monstre le plus étrange n'est pas celui qu'on pense : sinon l'homme moderne se ferait peur à lui-même. J'imagine qu'un jour viendra où Les Chants de Maldoror apparaîtront comme un de ces phénomènes qui sur la terre fulgurent et retentissent pour signaler quelque bouleversement naturel.
André Rousseaux, Le Figaro Littéraire, 23 janvier 1954.

 
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