Robert Alexis, Nora,
     éditions Corti, 2010
     

     

Six contes enchâssés autour de la figure de Nora, six variations autour d'un thème cher à l'auteur : la sexualité et ses nombreux écarts.

On aurait tort de ne voir en Nora qu'un récit érotique de plus.

La sexualité est ici un point de départ, non une finalité. Grâce à elle, et malgré nous, se précisent des forces qui repoussent les murs, qui étirent nos limites, qui montrent à la fois l'humain dans sa complexité et le monde dans son infinité.

Le sexe quelles que soient ses manifestations est toujours une chance. Sortir de nous, sortir de ce que l'on a fait de nous, tel est un but qui parfois au hasard de ces pages semble effroyablement,délicieusement accessible. R.A.




   
   

Du même auteur aux éditions Corti :

La Robe
La Véranda,
Flowerbone,
Les Figures
U-Boot


[
Voir également l'entretien entre Benoît Legemble et Robert Alexis pour le Matricule des Anges.]

    

  




  
   

     Si je devais trouver un point de départ aux curieux développements de ma vie ces dix dernières années, je choisirais sans hésiter le moment où Nora, assise jambes croisées au coin d’une table, une main posée en soutien de la tête, parlait sans que je retienne le moindre de ses mots. Non qu’elle fût tout à coup devenue inintéressante — ou ennuyeuse – elle était l’une de mes rares connaissances à toujours choisir des thèmes de conversation qui pussent me distraire – mais en raison d’un phénomène nouveau qui semblait vouloir désengager ma présence en s’attaquant à ses fondations : la capacité physique de l’écoute, cette patience qui admet l’autre en tant qu’acteur possible.

    J’avais déjà, comme tout un chacun, éprouvé de ces absences si agaçantes pour l’interlocuteur. Une remarque suffisait à les briser et à refaire surface, selon l’expression que Nora affectionnait.
Mais cette fois, il en allait tout autrement. Une force plus considérable m’empêchait de rétablir le lien qui m’unissait, bien au-delà de la jeune femme, au monde ancien.

    Le même réflexe qui pousse un noyé à s’agripper aux roches glissantes me retint sur la ligne de séparation des genoux posés l’un sur l’autre. Les chairs légèrement comprimées produisaient un renflement vite effacé en lisière de la jupe ; on le devinait, plus haut sur la cuisse, gagner en
importance et gonfler le tissu en une rondeur exquise.




Cadavres exquis, par Benoît Legemble

Dans son petit bréviaire de la perversion, Robert Alexis explose les canons de la morale et la pensée unifiante à travers six variations sur le thème de l’identité.

Les surréalistes ont, les premiers, expérimenté ce jeu consistant à composer une phrase à plusieurs sans qu’aucun ne puisse tenir compte de la contribution de l’autre. L’architecture globale de Nora, le sixième de Robert Alexis, se conçoit également dans le morcellement et la multiplicité. Si le fil conducteur du livre reste la conversation conteuse entretenue entre Nora et son hôte, parmi les ruines centenaires du château d’Orsanne, il s’agit d’un prétexte à un enchâssement des récits comme étrangers les uns aux autres – et qui tous pourtant se complètent. 

Ce « JE, plaisanterie grammaticale » de Klossowski, qu’Alexis a pris soin de placer en exergue au roman, renseigne le lecteur sur la nature profonde de l’oeuvre. Il s’agit de sonder l’être dans toute sa complexité. Dans ce contexte, le narrateur prend soin de saper le mythe de l’identité sexuelle et ses catégories figées. Tout dans Nora concorde vers la déviance, précisément pour arriver à poser la question de la norme. Quid, ainsi, de cette femme dont la mère intrusive et fusionnelle « formait un obstacle entre le monde » et elle ? Partant de cette situation banale, Alexis donne à voir un être dont l’accès à la féminité ne pourra se faire que de façon biaisée. Il montrera comment, peu à peu, son personnage se laissera emporté par ces « monstres lubriques » qui peuplent son imaginaire. L’ensemble des différents textes évoque ainsi une métamorphose. Ici, c’est la découverte de la sexualité maternelle qui est à l’origine de la révélation pour la fille. Dès lors, les carcans de la monogamie et de l’obscénité seront très vite rompus, au profit d’une mise en scène voyeuriste. Après, il est juste question d’une pente naturelle, nous dit le narrateur, qui mène à un total abandon de soi. L’ancien professeur se mue progressivement en prostituée – un pur objet – fabuleux réceptacle des fantasmes humains. Si la volonté abdique, c’est que l’interdit appelle une transgression inévitable. L’érotisme s’y voit transfiguré : « Un tissu palpé par une main aux ongles faits disait plusieurs siècles de féminité, et je me sentais, dans le doux frôlement des mollesses parfumées, soulagée de mes excès, initiée par des transparences de nylon. »

Alexis donne à voir de nouveaux contes cruels. Il enfreint, dans la veine décadentiste (on pense souvent à Barbey d’Aurevilly ou à Léon Bloy), les codes de la bienséance bourgeoise. Évoquant l’androgynie et la pédophilie cléricale au cours d’un nouveau récit, le narrateur se joue des dialectiques maître et esclave. Il montre des victimes consentantes, des âmes perdues sans perspectives de rédemption. Seule la chute paraît certaine, comme un cours logique des choses : « On peut préciser ce qu’est un fleuve, sa longueur, sa profondeur, son débit (...) en négligeant le principal : le fait d’être emporté, l’union du courant et de l’objet, du mouvement et de le matière ». 

Tous les personnages sont comme prisonniers d’une force qui les dépasse. Certains resteront dans la soumission, d’autres dans cette pulsion de domination qui les mènera pareillement vers l’irréparable. Ainsi en va-t-il dans l’un des derniers textes, où un ancien employé de bureau hérite d’un chalet retiré du monde et se change peu à peu en prédateur sexuel, libérant sa nature profonde. Ailleurs, il est question d’une femme changée de son plein gré en putain, puis vouée au pires sévices zoophiles et masochistes, jusqu’à devenir une oie gavée par une assemblée plus ravie que jamais. Le dénouement anthropophagique confirmera le sort réservé aux femmes dociles, proies désignées pour un festin libidinal où les appétits les plus bas se dévoilent au grand jour d’une Cène malade. Au final, Robert Alexis décline dans Nora l’existence charnelle sous toutes ses formes par le truchement d’une mosaïque de contes aux allures de pure dentelle.

Benoît Legemble, Le Matricule des Anges, N° 116, septembre 2010







Robert Alexis,
Nora,


Corti, 2010
288 pages
ISBN : 978-2-7143-1036-1
17 Euros