Robert AlexisMammon
     
éditions Corti, 2011
     

     

   Avec ce nouveau roman, Robert Alexis réussit l’exploit pour ceux qui se souviennent de l’Afrique d’ Au coeur des ténèbres  de Joseph Conrad - de son atmosphère poisseuse, de la dérive inéluctable de Kurtz, de la folie des hommes confrontés à l’ivoire - de renouveler la problématique et la figure du Mal absolu, thème qui hante l'oeuvre de Robert Alexis.

   Sa description de la nature vierge et ténébreuse du Cambodge, le jeu temporel entre le passé guerrier et le présent faussement calme de notre époque tiennent le lecteur en haleine et dévoilent ici un peu du mystère de l’humanité comme de l’inhumanité.

   




   

 De Robert Alexis aux éditions Corti :

La Robe
La Véranda,
Flowerbone,
Les Figures
U-Boot
Nora

[Voir également l'entretien entre Benoît Legemble et Robert Alexis pour le Matricule des Anges.]

 [Interview de Francesca Isidori sur France Culture]   

  




     

    Nous allions nous séparer lorsque le négociant, avec un peu d’hésitation, dérogea à la discrétion exigée par son métier.

   - Voyez-vous, monsieur Moreau, ces rubis ont quelque chose de spécial… Leur pureté est exceptionnelle.

   Je devinai les questions qui lui brûlaient les lèvres, d’où venaient-ils ? Comment avais-je pu les acquérir ? Il se retint cependant, et résuma comme à regret les questions qui l’agitaient.

   - J’ai rarement vu des gemmes d’une telle qualité. J’ose souhaiter, s’il vous arrive d’en posséder encore…

   - Il n’y en aura plus, l’interrompis-je, brutalement. Ces pierres ont le goût et la couleur du sang. En d’autres temps, je vous aurais parlé de…

   Le marchand cilla des yeux comme quelqu’un qui s’apprête à recevoir une gifle.

   - … je vous aurais parlé de possession.

  







     Mammon de Robert Alexis fait partie de la sélection "Rentrée littéraire" de la librairie Passages (Erik Fitoussi) à Lyon.
   
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La tentation des ténèbres
Depuis 2006, José Corti publie chaque année une nouvelle variation (réussie) de Robert Alexis autour du mal absolu. Un voyage envoûtant d’une très grande noirceur.

Nadine, jeune journaliste ambitieuse, vient de provoquer la mort d’un ministre en l’accusant de corruption. Elle est alors contactée par un vieil homme mystérieux qui se propose de lui révéler des secrets dont elle pourrait tirer profit pour mener à bien une carrière prestigieuse. Sa condition ? Séjourner quelque temps dans sa magnifique demeure perdue dans la forêt suisse. Tous les ingrédients sont en place pour que le lecteur, pour peu qu’il s’abandonne, plonge dans l’abîme. Car cet homme, qui va lui raconter sa vie tumultueuse presque entièrement tournée vers l’argent (Mammon est l’un des princes des Enfers, il symbolise la cupidité et est représenté sur un tableau accroché dans la chambre de la jeune femme), est une sorte de cousin du Kurz, le personnage de Au cœur des ténèbres de Joseph Conrad : un homme possédé par la folie des diamants qu’il traque dans la jungle africaine. Dès lors, la jeune femme est prise au piège de ce récit – nous aussi par la même occasion. Englués dans une atmosphère poisseuse et délétère, nous suivons, happés par une langue admirable, l’histoire de cet ancien militaire cupide prêt à tout pour s’assurer un avenir. Un roman amoral et très troublant sur l’amour de l’argent et la solitude.

Géraldine Huchet, Page, septembre 2011

Robert Alexis est un écrivain discret. On sait qu'il vit à Lyon, ville de traboules et de murmures, ce qui explique sans doute sa discrétion. Qu'importe, on connaît le plus important : en sept livres, il a posé les bases d'une oeuvre dense et exigente. "Mammon" est à ranger entre "La Voie royale" et "Au coeur des ténèbres". Un homme d'affaires, ancien barbouze de l'Idochine, raconte comment, obnubilé par la promesse d'une mine de rubis, il s'est jadis enfoncé dans la forêt cambogienne à la poursuite d'un déserteur pris d'une folie meurtirère. Dans une belle langue grave, Alexis nous apprend que, comme la jungle, la cupidité enserre l'homme par ses "germinations" et le pousse à ressembler aux démons qu'il croit haïr.
David Caviglioli,
Le Nouvel Observateur, 15 septembre 2011



Robert Alexis est le plus mystérieux des écrivains lyonnais. Il a beaucoup vécu avant d’écrire, et ne voit pas comment il aurait pu faire autrement. Travestissement, prostitution, proxénétisme, Robert Alexis a connu tout cela sans que l’on sache vraiment dans quel rôle. « Tout est dans mes livres », se contente-t-il de signaler, avant de partir dans son grand rire sardonique de timide invétéré. Avant d’ajouter: « À la fin de Nora, Robert, c’est moi. » Fausse piste : la sexualité n’est jamais chez Robert Alexis une façon de raconter ses petites histoires. Pour lui, l’érotisme n’est surtout pas une forme de morale ou d’immoralité, encore moins une affaire d’identités ou de névroses comme dans le tout venant de la littérature contemporaine. Le désir et la sexualité, omniprésents, ne sont ni des thèmes ni des objets de ses livres. Ce sont des moyens de sortir de soi, d’échapper au réel, d’atteindre un état second, d’être possédé par un imaginaire qui nous emporte et nous échappe. « Tout fantasme, aussi mièvre soit-il, nous détache de nous-mêmes », écrit-il dans Nora. L’écriture est pour Alexis une quête « des différents états de l’être ». L’exercice frise parfois l’ésotérisme mais ce solitaire acharné récuse toute posture en marginalité. « Un livre qui est bon est un livre dont on doit parler. »

Rien sur Robert
C’est ce qui lui est arrivé pour son premier livre, La Robe, en 2006, paru en livre de poche depuis. Le vertige d’un monde des sens parallèle s’y déployait déjà à travers « l’un de ces êtres qui longent la vie sans réellement lui appartenir, et dont le rêve masque la plénitude des faits. » Jeux de masque d’un soldat fasciné par une Italienne, La Robe est un livre rare sur un sujet qui l’est plus encore : le travestissement des hommes qui aiment les femmes. « On ne peut pas savoir ce qu’est d’être une femme tant qu’on n’a pas mis une jupe », commente l’écrivain. Aucune récupération identitaire, tout en liberté, La Robe est une des plus belles fictions sur les relations hommes-femmes. Un trouble qu’on retrouve dans les vertiges androgynes de son dernier recueil, Nora, un récit initiatique qui est aussi un passionnant essai littéraire. Alexis redonne toute sa réalité sensorielle au fait divers du Dahlia Noir en oubliant James Ellroy, ou crée un récit à plusieurs niveaux de lecture à partir des identités de deux frères, dans Celso, avec cette langue classique, musicale, de cet ancien commissaire d’exposition.
La suite est toute tracée. Il avait déjà prévu et planifié ses quatre livres suivants dont la suite de Nora. Mammon vient de paraître. Cette fois, l’auteur discret va braver sa timidité pour présenter pour la première fois un de ses livres en public. L’occasion de vérifier qu’il existe, avant qu’il ne disparaisse dans son personnage.

Luc Hernandez














Robert Alexis,
Mammon,

Corti, 2011
290 pages
ISBN : 978-2-7143-1064-4
17,50 Euros