Caroline
Sagot DuvaurouxLe Livre d'El - d'où
     
éditions Corti, 2012


D’où constitue le premier volet du Livre d’El.
Le livre d’El déploiera de baie en baie, les langues du passage. Le livre est à venir, toujours, qu’il décompte les morts ou guette au vivant ce qui n’a pas encore parlé, toujours il s’insurge, toujours il relève d’abattage, la langue d’homme. Il n’y a qu’un outil, c’est à, à verbe et adresse. Il faudra perdre le temps pour déployer la géographie de l’instant, le bulbe et le buisson des histoires qu’on raconte et qui reste buisson devant quoi, interdits, nous nous attendons du vent qui passe.


Sur l’avant bras, M. s’était fait tatoué ce signe. Il s’agit du premier mot du premier vers d’un poème, d’où viennent ceux qui viendront avec moi. D’où, que l’officiant a si maladroitement transcrit qu’on lit j’ai autant que d’où. C’est beaucoup d’avoir d’où. Aujourd’hui, un an après la mort de celui qui incarna pour moi la force et la faiblesse d’amour, je sais que j’ai d’où. Que c’est lui. Mais toujours l’écriture s’adresse et c’est à. À, c’est lui, mort parmi tous les morts. Ce n’importe quel mort qui fut mon vivant. À qui j’ai dit toi. À, c’est toujours toi. Mais toi contient tous les tu du monde. Ainsi les livres s’adressent à tous que la lecture solitaire rend chacun. Le comme un des mortels, c’est toi.
Depuis un an, des révoltes se sont enlisées mais elles furent. Elles sont là, veillant au non-grain. Veillant à qui viendra nous relever de chant. Tous nos livres veillent à la gratuité des nuages.
Tout est à vivre de l’amour, la détresse et la gloire, tout est dénuement jusqu’à l’autre. Pour que l’autre. L’autre c’est celui qui raconte et c’est celui qui écoute.

Faim soif cris, danse danse danse, écrit Arthur Rimbaud
Sinon… ajoutait Pina Bauch.

 Caroline Sagot Duvauroux


Caroline Sagot Duvauroux | Lecture chez Corti | 11 janvier 2013


Caroline Sagot Duvauroux publie son septième volume chez Corti après
Hourvari dans la lette | Atatao, Vol-ce-l'est | Köszönöm | Aa, journal d'un poème | Le Vent chaule.
 

Elle a également publié :
     

Chez Les ennemis de paterne berrichon :


In petto
Comment dire ?
Une boussole pour Annie
Les laissées
La tuade
Ich 2


Aux éditions de La Sétérée :

Vielleicht peut-être


Chez Barre parallèle :

Le buffre







    

Une instance de langue sous l’afflux. D’intention, plus. Ni la moindre intuition finale. Le désespoir n’y est pour rien. La peine est étrangère à tout ça. C’est avec, non pas la peine mais l’étranger à tout ça de la peine que j’écris aujourd’hui. Un livre. Qui se trouve être la suite, accessoirement, de mon livre. Un livre qui n’aura rien dit qu’aller, ou bien ça et là, de-ci de-là avec l’amour un jour, fou d’être mort. Avec l’amour un jour, fou.


Tirage de têtes rehaussés de dessins de Ena Lindenbaur








Le titre sonne comme la double indication d’une provenance et d’un lieu, d’une origine et d’une fin. Les dentales énoncent deux infinis, un couple d’ailleurs fléchés que ces pages explorent en multipliant les inventions syntaxiques, lexicales et formelles. Livre dense, livre tendu, livre sous tension : la mort a ravi l’être cher, celui dont le prénom — Michel — est gangrené, celui qui ne reviendra plus, mais qui a marqué à jamais sa chair d’un fragment de poème, la chair de ce monde, ainsi que la chair d’une femme. Ce prénom tant aimé sème une syllabe, « El », et de cette syllabe naît une infinité d’univers et de propositions. Parallèlement, une localité, un nom propre donc, Le Buffre, donne lieu à un concept ouvert, qui va décliner tout au long de ces pages la venue d’un espoir, la sauvagerie d’un avenir, l’invention d’un signifié dont la définition échappe et résiste : « Le buffre est un son : bus, toute honte et l’amour, restent les grands oiseaux qui frottent leurs ailes sur le vent. Fr fr. » Des paysages et des villes, des souvenirs en écho, des fragments de dialogue, des secousses de toutes sortes déploient des « langues du passage », des langues de passage : entre la vie et la mort, le souvenir et la mémoire, l’homme et la femme, l’ailleurs et l’ici, la phrase et le cri, la finale et l’attaque. Celle qui parle passe parmi les morts, traverse les pays, médite, écoute, observe, recueille, accomplit. Celle qui passe vit le dénuement. Elle accomplit la patience et l’urgence, guette la nouveauté et la révolte, surprend des voix amies. Elle s’adresse à l’orient, vise l’extrême, célèbre les voyants dans une langue indemne et pourtant au plus près du risque. Quelque chose a cassé ; quelque chose est cassé. Cela n’a pas de nom. C’est à la fois l’obstacle et l’énergie : L’Attente l’oubli, comme le juxtaposa Maurice Blanchot. 

La mort ouvre des possibles du côté des lectures comme celui des écritures. Le livre d’hommage n’est plus conçu comme un tombeau fermé et humide, qui attire la pluie et les pleurs, le rite et le deuil. Le livre ne provient pas tant « de » lectures ou d’amours qu’il va « vers », ou « à ». Son objet, ici, est un mouvement, celui de la vie : la destination. Dans « destination » il y a « destin », certes ; tragédie et fermeture : « Un destin ? Si peu. J’avance face à toi. J’attends, de retour au jardin, que le vent m’emporte au massif. J’ai détruit le lierre qui t’a détruit. Tueuse je suis devenue pour que m’emporte un vent sans racine ». On y trouve aussi l’élan d’un mouvement, le sens d’une échappée, le désir de poursuivre une aventure qui n’aura pas pris fin avec la mort de l’aimé. La narratrice n’est jamais au-delà, n’a jamais rien dépassé, ni fait le deuil de personne. Et pourtant cette prose avance dans l’ignorance, et construit, consolide la traversée : « : je ne sais rien je vais vers ». Elle pose des jalons dans la langue, au fil des pages, qui, feuille après feuille, constellent un « chaosmos » fait d’ordre et de démesure, d’équilibre et d’excès, de volonté et d’attentes toujours incarnées en actes. Ces options s’inscrivent à même le livre, sur lequel se disposent des blocs de prose, des vers qui dévient ou s’articulent, se rencontrent et se fuient. Chaque page vit la langue : elle l’accueille et la dispose, la découpe et la monte. Les yeux du lecteur voyagent, saisissent des signes dans les sens, des sens dans les phrases, des phrasés dans les obliques, des pauses et des accélérations, des arrêts et des pleins. On lit avec sa bouche et ses yeux, on oralise ce qui ne passe pas, on répète la sidération. Bouche à bouche, bouche contre bouche. Ainsi, cet éclat qui brise toutes les représentations, stupéfiant la lecture et accélérant les battements du cœur : « Nous ne sommes si totalement ignorants qu’en écrivant. C’est pour ça qu’il nous faut penser ardemment et cette ardeur écrit. La stupeur suit. C’est la phrase sidérée sur la page. Noyée, immobile, ferme. Patiente. »  

Le livre se clôt, temporairement, sur des remerciements : là encore, des contemporains et des morts, des poètes et des anonymes, des fidèles et des compagnons, des majuscules et des minuscules font le tour de la vie, le tour de la terre, réchauffant le manque et l’absence de toute l’ardeur des vivants. À notre tour, remercions Caroline Sagot Duvauroux de « faire danser des silences et des signes ». Nous sommes entrés dans la danse, et elle n’a rien de macabre.


Anne Malaplate | 
Poezibao


Ouvrir un livre de Caroline Sagot Duvauroux, c’est se lancer à la rencontre d’une énigme, accepter de « se délivrer de l’étreinte du logos ». Accepter de s’affronter à la multiplicité des formes, des équations déroutantes, des inventions et bifurcations que prend le texte en cours de lecture. Accepter de se laisser dérouter, porter et déporter. Déconcerter.


Énigme ? Le titre, Le Livre d’El d’où, n’en est-il pas une à lui seul ? Musical ― s’agit-il d’une chanson enfantine, d’un jeu d’onomatopées bondissantes d’un Dé à l’autre ? ― D’El/D’où ―, ce titre est grammaticalement inclassable : s’agit-il d’une affirmation ou au contraire d’une interrogation ? Qui est El, se demande le lecteur ? Est-il une nouvelle épiphanie ? Semblable à celle de ce Dieu caché dans le prénom Emmanuel ou dans celui des archanges Michel et Gabriel ? Est-ce un livre d’inspiration divine, dans la lignée du Livre d’Ezéchiel ? Un prolongement du Livre d’Isaïe ? Ou peut-être de celui de Judith ou de Ruth ? D’où vient El ? D’où vient-elle ? Elle, Caroline Sagot Duvauroux ?


À feuilleter les pages du livre, on s’aperçoit qu’il est conçu tout d’une traite, sans sections internes qui en ralentiraient la marche, en déstructureraient le rythme, en briseraient le souffle ou en affaibliraient le « thymos ». C’est qu’avec Caroline Sagot Duvauroux, on se trouve en effet dans le souffle. Sa phrase suit à l’écrit la même force que sa parole. Pythique. Rien n’arrête la houle des mots, si ce n’est la ponctuation particulière qui anime les pages, ouvrant sur d’autres perspectives, d’autres traverses et d’autres vagabondages de lecture. Toute une mosaïque de signes ― pyramides de points et virgules, irruption de croches et de silences, sans parler des signes isolés comme « , y ! » ― ponctue la surface de la page et crypte le texte. Différents pavés de textes ayant leur typographie spécifique, bribes grammaticales, listes de conjonctions, locutions, prépositions, amorces d’alexandrins raciniens ― «sans que de tout le jour » ―, diversement espacés, isolant bien les paragraphes, jouent leur propre partition. Certaines expressions sont composées en douces lignes ondulées (« entre l’Afrique et l’Andalousie », p. 155) ; des clapotis de mots hésitants, onomatopéiques, cherchent leur origine lointaine dans les terres arides et aimées du « causse millénaire ». Une réflexion sur la mise en espace dans le périmètre de la page, sur son animation en dehors des mots, préside à l’écriture. Texte pictogramme, texte cryptogramme.


Dédié à une mystérieuse équivalence : « à = toi », Le Livre d’El d’où s’ouvre sur le pictogramme « d’où », ― que l’on pourrait lire « j’ai » (en raison d’une transcription hésitante ou maladroite). Les premières lignes de l’incipit du récit (ou du poème ? Caroline Sagot Duvauroux n’en est pas elle-même très sûre) livrent la réponse quant à l’énigme posée par ce titre : du tatouage porté sur l’avant-bras gauche de M. naît Le Livre d’El, El, syllabe finale du prénom MichEl.


Caroline Sagot Duvauroux ancre à Tanger [résidence cipM, en collaboration avec l’Institut français Tanger/Tétouan, septembre-octobre 2011] le point de départ de l’écriture de son dernier ouvrage, « un an après la mort de celui qui incarna » pour elle « la force et la faiblesse d’amour, j’ai d’où, c’est lui. » Tout ce que possède désormais la poète tient dans ce signe « sésame », et c’est à partir de ce signe qu’elle se lance à la recherche d’El, de sa voix et de leur histoire, même si, comme elle le confie :


« Il faut du temps pour qu’une voix lève d’une
autre voix qui est sienne pourtant ».


En amont du Livre d’El, un autre livre, Le Buffre (Barre parallèle, 2010), consacré au pays dans lequel s’origine l’écriture, lieu-dit « battu par les vents », sur le Causse Méjan, auquel se raccroche le travail des femmes. De lui à elle ; d’Elle à El, le lien se tisse du Buffre au Livre d’El :


« Tanger. J’y suis. Programme de bulbe : dessiccation des feuilles mortes, poche à poussière, sac à dos vissé par l’œil à l’Espagne des châteaux d’autres. Sur la montagne après la mer on voit deux lacs ― verts ― fixes ― dans un paysage de mâchoires. Je dirai les visages aux abords du Buffre. Celui d’après cueillette quand le vent résonne au beffroi. » Beffroi, buffre ? Un même mot pour dire la « langue védique » du vent.


Et, quelques pages en amont :


« D’où annonce le livre d’El que le buffre tient relié par ses ruptures à la besogne d’un qui est moi. Ni plus ni moins. » Et la poète de définir en quelques mots, liée à la rencontre de sa vie, l’entreprise qui est la sienne : « Un jour, un homme, la terre, le monde, et raconter. »


Amour et mort, ― « cette rengaine » contre laquelle Caroline Sagot Duvauroux se rebiffe ―, Le Livre d’El est né de cette blessure, prolonge par l’écriture l’être ensemble de l’un avec l’autre. De baie en baie, comme « par défaut », le livre se construit, qui mêle tout le désordre du présent du passé dans la même métaphore inventive :


« D’où :


Buffres, bulbes, baies et baies, la douleur est
akène. Ai-je dépassé par inadvertance la
lettre A[nseaume] ? Non, je la retrouve indéhiscente,
petite drupe roule encore, veux-tu, du ficus
jusqu’à !


d’où :


et


                                                  par inadvertance


non encore

jusqu’à

                                       oui t’appartient »

Jusqu’au moment d’achèvement du livre, ainsi défini : « Mon année dans la baie de personne. » D’ailleurs, « quel intérêt de raconter tout ça », s’interroge la poète, perdue dans le « piétinement effaré » de ce qui ne parvient pas à se dire ?


Pourtant, le livre d’où poursuit son aventure, poussé par la nécessité d’assembler, de rabouter une forme à une autre, de pousser plus avant le geste et la voix. « Comment dire ? Cela crie mais ne dit plus rien », écrit Bernard Noël que Caroline Sagot Duvauroux cite en exergue de son ouvrage. Derrière le maître, sous son égide, la poète cherche. Elle égrène sur la page des mots vides de sens – comme jamais / jusqu’à / pourtant / ou bien… –, par respect pour tous ceux qui croient « qu’entre les conjonctions du récit, des choses pouvaient se dire ». Elle prélève dans le texte principal des mots qu’elle dépose sur la page en regard, écho affaibli, « matériaux » épars, disséminés par la tempête du dire.


Chemin faisant, la poète fait appel à d’autres « bulles », tracte derrière elle d’autres histoires ou d’autres moments de la même histoire, s’abandonne à ses doutes, replace El au centre, langue de douleur et de désespoir :


« C’est tout qui manque. Je ne peux franchir la chose derrière quoi tout se cache. »


Avec le retour à Crest, la langue s’enivre de son mystère. La poésie s’élance qui gagne en fureur et en fulgurances.


« Chaque souffle invente une forme qui en épouse une autre pour les mille et unes nuits de l’oiselle. Au palais des quatre vents chaque histoire invente une autre histoire. »


Illusoire et trompeuse, la phrase est au cœur de la traque. S’égarant dans ses propres bifurcations, elle s’enroule sur elle-même, semeuse de tant de sens épars qu’il lui faut chercher « sur les terres battues de vent, le silence qui la défera de phrase »… La phrase devient être à part entière, « elle court et s’emballe », pareille à El, « tension vers », « corps accueillant » le cœur de l’âme. « Core soul ».


Quant à El, tour à tour prince, torero, champion de tennis (« Game Nadal »), El, le héros, l’unique, le pirate devient El Buffre, parfaite symbiose avec le paysage aimé du Causse. Dans ses moments de pure incandescence, Caroline Sagot Duvauroux se lance dans des conversations-dialogues entre El, le torero velu au tatouage d’où qui accueille en lui le taureau, et Elle, la rainette verte. Une voix de gorge sourd alors du profond du thymos. Une voix où être, une fois que le terrible a eu lieu, dans la survivance du prince vaincu. C’est là, dans l’ampleur de ces admirables échanges, que le texte atteint sa plus émouvante beauté.

Angèle Paoli | Terre de Femmes
D.R. Texte angèlepaoli


Écrire ne sait pas lire

Est-ce parce que c’est perdue qu’elle écrit, que la poésie de Caroline Sagot Duvauroux offre à la bouche le souffle du nouveau ?

Le dernier livre de Caroline Sagot Duvauroux commence par une fin, celle de l’homme qui incarna pour elle « la force et la faiblesse d’amour ». Autour de la finale de son prénom – (Mich)EL – vont cristalliser des gestes, des souvenirs, des élans, des images, des échos de conversation. « Il dit entre nous rien ne sera plus nommé • elle dit ce que je ne comprends pas m’émerveille • (...) elle dit je t’aime où je ne com- prends pas • il dit aime-moi où je ne mérite pas • puis ça donne : tu es loin /je suis là / viens / ne me brise pas / tu es la vie en moi / ne la brise pas / les oiseaux sont partout ans le feuillage / ne le coupe pas • il dit pendant ce temps je me repeuple de ce qui ne pourra jamais être le tout. » Début d’une longue dérive vers ce pays d’où dont il portait le signe tatoué sur l’avant-bras gauche. « C’est de main gauche que nous caressons nos premiers amours, dans l’unité tremblée du cœur et du sexe. » Avec la désorientation comme sésame, et le ferme désir aussi de redonner géographie à des voix chères, Caroline Sagot Duvauroux va s’enfoncer dans la mémoire qui garde comme dans celle qui porte au-delà, qui ouvre passage, qui met en chemin, délivre des rythmes, conduit au plus près de ces points où présent, passé et futur fusionnent, où toutes nos vieilles évidences s’inversent. « Tant de routes jusqu’aux baies du monde. Les quelques-unes d’où nous avons considéré l’afflux. Celle d’où je contemple la distance se peupler de la vie tout entière dans un adieu. Une langue en quelque sorte. »

Le Livre d’El dit la quête de cette langue, les tentatives faites pour la mettre en œuvre, sachant que la douleur n’a pas de langue – « Pourquoi volerait-elle une langue ? » – et qu’il s’agit donc d’emprunter, d’inventer des voies encore impratiquées, sans « assombrir le mystère d’être avec ce qu’on est ». Et Caroline Sagot Duvauroux de partir à l’aventure, avec El, « ce lui, pour copain d’enjambée. // cet il // Ai-je moins invoqué la mer ou le ciel si je dis à, jusqu’au, puis d’où. Roucoule ma gorge et brise la querelle et l’outrecuidance aussi bien si je dis // jusqu’à n’importe où. » Si l’organisation des mots sur la page traduit la coupure, la dépossession, elle souligne aussi tout ce qui échappe d’abord au langage avant, peut-être, de se manifester plus loin sous forme de résurgences. D’où ce dédale somptueux qu’est ce livre où l’instinct le dispute à l’instant, où se croisent primitivité et intemporalité, taureau et torero, tennisman et prince indien, pirate et « perdu d’homme où se fomente le chant ». Où nous nous retrouvons à Naples, à Tanger, à Bombay, à Jaipur, où chaque phrase « invite à danser sa propre fin ». Une écriture qui vibre d’insécurité, d’audace, de vertige, vit d’une forme de phrase toujours « prête à se perdre pour gagner le visible où le monde se cache ». Mais une écriture qui toujours aussi s’adresse « et c’est à. À, c’est El, mort parmi tous les morts. » Phraser cela, ce désir : « C’est la préposition qui fait la phrase, c’est à. Et le vent. Dans la folie prédatrice de rejoindre. Dans la folie amoureuse d’être rejointe aux vousseaux dans l’accouplement de l’augure et de la suite. Au gré du conflit. » De la même façon que la joie amoureuse implique le jeu périlleux, l’écriture de Caroline Sagot Duvauroux implique l’ouverture à l’altérité, à l’inconnu, à tout ce qu’on ignore. « Nous ne sommes si totalement ignorants qu’en écrivant. C’est pour ça qu’il nous faut penser ardemment et cette ardeur écrit. La stupeur suit. C’est la phrase sidérée sur la page. Noyée, immobile, ferme. Patiente. » C’est cette façon d’enfiévrer la langue, d’énerver ses points radiants, d’élever chaque élément du réel à sa puissance d’amour, qui fait la beauté singulière de ce Livre d’El, tout en don, ivresse amoureuse et giclées jouissantes.

Richard Blin | Le Matricule des Anges | n° 139, janvier 2013


C'est perdu qu'on écrit, perdu pour l'enfance et la chérissant partout où l'insolence avant 20 ans délivre du sérieux du monde injuste.


Le titre du livre de Caroline Sagot-Duvauroux est explicité dans un avant-dire, véritable prélude, isolé du reste par une page blanche et d'un seul tenant. Premier d'un ensemble à constituer — toujours « le livre est à venir » — Le livre d'El d'où1 se déploie autour de l'absence, celle de l'être aimé, est aussi un livre pour vaincre la douleur de la perte, en même temps qu'il se développe à propos de ce qu'est l'écriture.


El, devenu mot, est la fin du prénom de l'homme disparu, michel, et est présent dans d'autres prénoms de personnages cités, celui du peintre catalan Miquel Barceló et du joueur de tennis Raphaël Nadal. Nadal renvoie par ailleurs à nada, "rien" : rien apparaît dès la citation de Bernard Noël en exergue (« comment dire ? cela crie mais ne dit plus rien »), et rien est également associé dans les premières pages à Racine et Bérénice (« Un vers de Racine, un vers de Bérénice, de rien à rien »). Rien se transforme en cendre plus avant, avec la même référence : « L'embâcle de cendre fige une ombre menue qui menace. Qu'est-ce ? Racine peut-être ou bien Bérénice seule. Sans que de tout le jour menace » ; le vers entier enfin est lié à « caroline et michel » : « Il faut rester ahuri par l'insignifiance de deux prénoms qui furent prononcés pour que se puisse écrire : / sans que de tout le jour je puisse voir Titus »2. La mort ne brise pas que peut encore, et toujours, s'écrire « Elle aime El », ni n'empêche la fusion dans la langue par « Ell∃ », jeu du miroir et de l'union.


El est également joint à Buffre, mot du causse Méjean pour 'battu par les vents", pris en 2010 par Caroline Sagot-Duvauroux pour titre d'un livre où des motifs du Livre d'El d'où apparaissent, la violence, le gouffre du passé, l'enfance et la relation au "rien" : « Il n'y a rien ici [sur le causse] (...). On a passé l'enfance à convoiter ce rien. On y est. On a quitté la pensée. Rien est imprenable quelle délivrance. Rien vous tient. »3 L'enfance est présente dans Le livre d'El d'où, mais aussi l'enfant qui « ie à l'éperdu » El et elle, qui est du côté de la cendre et, donc, de la mort4. Quant au mot buffre, qui aurait peut-être signifié autrefois "beffroi" — tour d'où l'on guette — est qoulignée plusieurs fois sa proximité avec bulbe et buffle, proximité phonique mais aussi avec ce qui, souterrain, donnera une plante, et avec l'animalité.
Le second élément du tire est en rapport ave cun tatouage de michel : ce qui est inscrit est ambigu, à cause de la maladresse du tatoueur lisible aussi bien j'ai que d'où ; cette confusion des lettres, l'impossibilité de fixer un sens à ce qui est inscrit sur le corps, pourrait être manière de dire ce qu'est la poésie : non pas absence de sens, mais seulement le fait d'accepter l'ambiguïté, peut-être l'indécidable. Il faut ajouter que le livre est dédié sous la forme « à = toi », à signifiant "vers", le mouvement, et toi « contient tous les tu du monde ». Liaison de à et de buffre (= vent) : « c'est la préposition qui fait la phrase, c'est à. Et le vent. Dans la folie prédatoire de rejoindre. » Rejoindre dans l'absence le corps perdu — car c'est bien du corps qu'il s'agit (corps amoureux et "corps" de la langue), ce pourquoi la première citation est empruntée à "Mauvais sang" de Rimbaud, « Faim soif cris, danse danse danse », un temps où l'extérieur est absent.


Si complexe soit la composition du Livre d'El d'où, ce n'est pas un labyrinthe comme le laisserait d'abord penser l'apparence du texte : différentes dimensions de caractères sont mises en œuvre, des décrochages isolent des fragments, des bribes de dialogue entre caroline et michel sont intégrés, des signes de ponctuation ou des mots qui font tenir la phrase en tant que telle sont repris à la suite d'un paragraphe, dessinant le squelette de ce qui vient d'être lu, une espèce de calligramme ; etc. La composition s'apparente, semble-t-il, à celle d'une pièce musicale, avec le retour de "thèmes" — lieux (Tanger, Rochefourchat, villes de l'Inde), motifs du nom, de la douleur, mots, formes, y compris pour questionner l'ordre de la langue (« Ah ce génie des langues à peurger d'ambiguïté les choses »), et comment faire autrement puisque « La phrase cherche à exister quelque chose plus qu'à exister ». Le texte de Caroline Sagot-Duvauroux s'ancre dans la littérature et se construit par elle, de L'Annonce faite à Marie à Au-dessous du volcan, et entre dans cet ensemble ses propres textes, Le Buffre, mais également Hourvari dans la lette, plus ancien.

La lecture du Livre d'El d'où est exigeante, l'écriture qui entend s'avancer vers l'inconnu de nous-même n'est jamais aisée à lire, mais ce qui est connu n'a pas besoin d'être écrit, « La phrase noue la gorge d'une illisible vision. // Si la vison était lisible on cesserait d'écrire. » Le mouvement contre l'absence — quoi de plus violent parce qu'impossible à penser ? — ne peut être que violent pour vaincre ce à quoi aboutit la disparition de l'Autre : la perte d'un regard, de mots. De là la douleur, « D'où vien tla douleur ? / D'être rendue à la foule des insignifiances ? Innommée donc innommable. Beckettienne soudain rendue au milieu précisément indifférent ». Donc il faut continuer, « tant qu'il y a des mots » (Beckett, L'innommable), aller à, vers, sinon pour être nommée, pour résister à la déroute, ce qui se dit par exemple par un de ces jeux phoniques du livre où « le sons réalise le sens dans l'insens : À l'abordage. Aux abords d'à, je ».

1 On pense de suite avec ce titre aux résonances bibliques ( El, présent dans des prénoms d'origine hébraïque, signifie "dieu") aux titres des livres d'Edmond Jabès (Le Livre de Yukel, El, ou le dernier livre, etc.).
2 Il y a dans la Bérénice de Racine (acte IV, scène 5) une réciprocité impossible ici :
« Que le jour recommence et que le jour finisse, / Sans que jamais Titus puisse voir Bérénice, / Sans que de tout le jour je puisse voir Titus ? Mais quelle est mon erreur, et que de soins perdus ! »
3 Caroline Sagot-Duvauroux,
Le Buffre, Barre-de-Cévelnnes, éditions Barre parallèle, 2010.
4 voir notamment « Que fuyons-nous si résolument ? Sous les monts l'enfant mort ?»


Tristan Hordé |
Sitaudis



                                                     « Désir est l’avant non-commençant du commencé » (Robert Duncan)

Épigramme, raillerie, d’où que cela soit venu d’ici – « Là où ailleurs ». Depuis ce point d’où je parle, El incline. D’abord il y a l’existence d’une peau. D’où je ? depuis laquelle il y a parole, graphe, baiser sur le bras de l’aimé. L’existence d’une peau sur laquelle est venue se greffer une question. D’où cela peut-il ? D’où a-t-il fallu que cela soit ? On entend de la « banlieue de l’être » : D’où tu me parles ? Demander d’où : faire effort pour comprendre, alors même que la préhension se déprend. Que cela soit encore ancré en nous, le désir persistant. Alors même.

Des bords du texte, un inatteignable, lointain horizon lorsque « l’accompli grandit l’inaccompli » (Aa), dessine un territoire en rémission. D’où qu’il faille, soit possible de prendre parole, élever le ton, chuchoter la polysémie d’une peau d’où – Car si j’ai d’où, la question se pose aussi de savoir d’où j’ai, langage et indétermination qui mènent au livre. D’où qu’il faille. « Le présent gonfle, passe les bords ». La parole est paroi. À la lisière de parler, on se demande : qui est déjà là, qui bégaye ? Qui parle depuis ou avant, « toujours avant l’origine » (Aa) ?

On ne touche pas les choses dans le mille. On sait qu’au bord seul mille est possible. À la surface étale d’une peau, nudité scellée. À toujours, la question est peau, et la peau déjà s’insinue sur le chemin. À bord de parole, prête à tout, verser par-dessus verbe, El déborde. « à = toi ». Avant le texte, l’adresse délivre ses mathèmes. L’élan vers, c’était toi contenu dans le geste pour aller, comme on dit, de l’avant. Depuis le silence qui préside à l’exclamation de jouissance, aux râles, aux pleurs, aux cris. « À c’est le point. »

« Il faudra perdre le temps pour déployer la géographie de l’instant ». Faire retour toujours vers l’à vent. Faire « comme un ». Mais comment aurait-il fait, ce « un » pluriel, « anonymes » qui délivrent ce qu’il y a en nous d’altéré ? C’est toujours d’où, avant qu’elle ne parle, cela d’elle qui se situe quelque part au bord de la catastrophe. On attend. Qu’il advienne. Allons donc ! Aller vers cela qui s’érige en nous et refuse catégoriquement de se soumettre à la force, ce qui « se retourne dans le jour ». À bord dire. Cette étoffe. En route vers elle. Au cœur, creuser un parcours. Lorsque « tout déborde du tricot rétréci ». Ouvrir la baie. Se poster à l’endroit précis d’où « les mots rebroussent chemin ». À « l’aube enculée », depuis l’origine : le contre-point. Et jusqu’à ce que « Je = défaille » en accents amoureux invoquant L’inventeur de l’amour : « Ta mort me renonce à l’aube. Ta mort me phrase. »

Infini contournement. « Dans la marge où nous se cantonne, la tentative défeutre. » Prendre le temps de côté, effacer les nœuds. Reprendre une fois encore l’inventaire des reprises. Puisque « l’horizon c’est dedans l’enfance ». Avant l’extinction programmée du souffle. « D’où meurt-il ? ou c’est l’aube. » Tout à commencer. À surprendre. Et puis nous serons deux alors, dans la petite question ravaudée qui se colle aux bouches closes : « irons-nous jusqu’au regard des autres toucher cette fiction ensemble ? »

Marie de Quatrebarbes | remue.net







Caroline Sagot Duvauroux,
Le Livre d'El
– d'où

Corti, 2012

978-2-7143-1097-2
18 Euros