Marie Etienne, Haute lice
       Domaine français, éditions Corti


      Certains écrits surgissent, pareils aux rêves dans le sommeil.

        Ils imposent leur présence, tout en se dérobant à l’interprétation.

        L’auteur doit s’en accommoder, les ordonner tant bien que mal,  tapisserie finale.

        Des fables qu’une voix, inconnue, lui raconte.

        Des scènes qui se jouent sur son écran privé.

        Des silhouettes aperçues.

        Tels sont les éléments qui composent Haute lice, que le temps, plus qu’elle-même, a fini par monter, et qui lui font cortège depuis presque toujours.

         Marie Etienne


   


Marie Etienne
  

Après une enfance en Asie et une jeunesse africaine, Marie Étienne revient s'établir en France, où elle sera l'assistante d'Antoine Vitez jusqu'à la fin des années 1980. Elle a participé à l'aventure de la revue Action poétique et collabore à  La Quinzaine littéraire. Depuis La Longe (1981), elle a fait paraître une vingtaine d'ouvrages – poésies, romans, chroniques – qui ont peu à peu tissé une oeuvre d'une profonde unité. Le prix Mallarmé lui a été décerné pour Anatolie, paru en 1997 dans la collection Poésie/Flammarion, où elle a également publié Roi des cent cavaliers (2002, traduit chez Farrar, Straus & Giroux en 2008) et Dormans (2006).

La sortie de Haute lice s'accompagne de deux autres publications de Marie Etienne :


Les Yeux fermés, collection En lisant en écrivant ;
Le Livre des recels, dans la collection Poésie/Flammarion, dirigée par Yves di Manno.


Journée d'étude et lectures autour de
Marie Étienne
Université Paul Valéry - Montpellier III
"Organiser l'indicible"
en présence de l'auteur
Jeudi 6 avril 19 h - lecture de Marie Etienne
Vendredi 7 avril - de 9 h à 19 h 30
Renseignements : marie.bourjea@univ-montp3.fr




La dictée  [chapitre intégral]

Les matins de semaine, je conduisais mon corps au bord de la rivière, espérant le laver, le soigner de son déjà trop lourd passé ; je le rangeais dans son étui après l’avoir soigneusement plié en quatre, comme ma mère m’avait appris, et retournais à mon école, y suivre la dictée du jour.

L’oiseau qui me considérait par la fenêtre et dont la dentition était parfaite avait l’air de souffrir mais je savais de source sûre que c’était pour m’induire en erreur. Quant au platane en trompe-l’oeil dont nous nous réjouissions naguère qu’il mît un frein à l’horizon et qu’il retînt le vide, il commençait à se défaire, à perdre de son jaune.

La séance s’achevait, la maîtresse se levait pour nous laisser partir. Ne restaient dans la classe que trois ouvreuses de dictionnaires, la dactylo et moi. Je n’osais pas. J’appuyai doucement ma main sur ma culotte, le jet fusa, épais et tiède. J’avais peur, juste un peu, juste assez.

Mais la maîtresse ne voyait rien, elle nous tournait le dos, pressée de terminer les bouts de craie qui lui restaient : elle n’aimait pas le gaspillage. Les trois ouvreuses, qui s’estimaient trop mal payées pour fréquenter quoique ce fût hormis les dictionnaires, se plaignaient de la faim et du froid. La dactylo était depuis longtemps montée sur le dada qui figurait au dépliant de son prochain voyage.

Le liquide, cependant, se répandait en vagues qui proliféraient jusqu’à battre l’estrade aux pieds de la maîtresse toujours distraite par sa tâche. J’espérais avoir plus de succès en entamant la phase deux, qui consistait à parsemer la mare de chrysanthèmes gros et blancs, appelés chrysostomes dans le langage des partants.

Je les sortis de mon manchon, ils étaient quinze, ouverts, les lèvres blêmes, le seizième avait froid, ses yeux en étaient bleus, il retourna à la fourrure. La maîtresseme cria, toujours de dos :
– Ava, il est grand temps que tu retournes à la rivière. Tu sais que nous te comprenons.
Elle ajouta «Nous t’attendrons », cette fois face à moi, son visage envahi des couleurs de ses craies avait l’air de flamber, il rayonnait d’une stupide autorité.
– Je reviens tout de suite, lui dis-je en arrêtant le flux, vous préviendrez qu’Ava est en dérangement. Petite Soeur et Cadette étaient devant la porte. Je pris leur main pour traverser et retourner à la maison.






 Pénétrer dans l’arène intérieure de Marie Étienne, c’est se confronter avec elle aux chimères du rêve. D’une section à l’autre de Haute lice, d’un fragment à l’autre de chacune des sections qui composent la vaste tapisserie de l’œuvre poétique, les chimères du lecteur croisent dans l’enclos ouvert sur le vaste métier à tisser de l’imaginaire, les chimères du poète. Dessinant ensemble un nouvel espace mental, un riche territoire onirique. Personnages multiples dépliés dans le mouvement chatoyant de la trame, les chimères de Marie Étienne animent tout un théâtre d’ombres. Elles prennent vie dans la blancheur de la page puis s’effacent pour laisser place lisse à d’autres silhouettes et ressurgissent au détour d’un récit autre en d’autres territoires. Disséminées entre les fils d’une écriture hauturière, les « curiosa » de Marie Étienne entraînent le lecteur dans l’aventure textuelle de sept territoires intérieurs, échos d’écriture aux Lointains intérieurs d’Henri Michaux.

Voir la suite sur le site Terrres de femmes d'Angèle paoli


Plutôt que de se contenter d’un classique « choix de poèmes », Marie Étienne, auteur d’une vingtaine de livres depuis 1981, a composé un livre nouveau comportant, à côté de textes anciens parfois retravaillés, de nombreux inédits (certains assez anciens), dont le fil conducteur est une très sobre autobiographie fragmentaire, un récit-cadre en plusieurs étapes intitulé « Scènes de la vie en prose ». L’Afrique et l’Extrême-Orient, où elle a passé son enfance, ont laissé des traces obsédantes chez Marie Étienne, qui est par excellence un poète des lointains : elle nous dit avoir accepté difficilement son passé d’exilée, qui lui faisait honte. Des lieux où elle a vécu, elle interroge l’histoire, entremêlant celle-ci  de rêves, de mythes, de récits souvent fantastiques. Ce goût pour un fantastique surgi du quotidien et cette curiosité pour ses propres rêves (mais à mille lieues d’un certain surréalisme qui cultivait l’absurde pour lui-même) sont confirmés par les deux livres de prose qui paraissent simultanément chez José Corti, l’un composé de « notes de cinéma », l’autre (Haute lice) de récits de rêves. Mais, à côté du cinéma et des voyages, c’est le théâtre qui aura le plus profondément marqué la vie de Marie Étienne :  elle fut la secrétaire générale d’Antoine Vitez au Théâtre des Quartiers-d’Ivry, puis à Chaillot. Quand elle donne la parole à Bérénice retournée en Orient, dans Lettres d’Idumée (1982), ce sont toutes les données de son « œuvre-vie » qui se rassemblent : l’exil, le souvenir, le mythe, la scène, le rêve, noués avec exigence et beauté dans une écriture au féminin d’une bouleversante sobriété.

J.-Y.M., Le Magazine Littéraire n° 506, mars 2011


Il fut un temps où je croyais que pour légitimement devenir un « écrivain français », il fallait à tout le moins avoir fait voguer, enfant, un voilier sur le bassin du jardin du Luxembourg. Une condition qui d’emblée aurait exclu Marie Étienne, d’abord parce qu’on n’attendait pas des petites filles qu’elles poussent des bateaux sur l’eau, ensuite parce qu’elle a passé l’essentiel de son enfance au Vietnam, en Afrique, en Allemagne, et même un peu en France, mais loin du bassin du Luxembourg. 

Le Livre des recels, un titre à la Jabès (autre survenant, pour se servir d’un mot qui au Québec désigne, à peu près, quelqu’un qui vient du dehors), regroupe la majeure partie de ce que l’auteure a publié des années 70 aux années 90. Une anthologie personnelle certes, mais où les recueils publiés sont souvent retravaillés, et où figurent plusieurs inédits, dont le dernier date de 2009. C’est dire le soin, la minutie apportés à une construction originale. Chaque partie est précédée et suivie de commentaires, la situant, l’éclairant sans doute (mais il reste des zones d’ombre), qui ne se mettent jamais en travers de notre lecture. 

Pour observer le travail de recomposition, on peut prendre Katana, un recueil datant de 1993, qui entre vers et prose tourne autour d’un crime commis par l’occupant japonais dans la colonie française d’Indochine. Dans la nouvelle version, ont entièrement disparu la partie « Album » ainsi que les jeux de poésie visuelle, tandis qu’à été ajouté « Album (II) », suite de vignettes éclatées sur la page, où une adulte se remémore des scènes, des paysages de son enfance là-bas. L’essentiel du recueil est là, mais nouveau, plus concentré, à la fois lumineux et énigmatique.

Chaque texte mis en résonance avec les autres trouve sa juste place. Reprendre des poèmes anciens, alors qu’ils auraient pu se détacher de soi depuis longtemps, témoigne d’une grande assurance. Publier aujourd’hui Ana, un enchaî- nement inédit de neuf sonnets (qui à eux seuls valent l’achat de ce livre), dont on nous dit qu’ils datent des années 70, fait preuve d’une maîtrise exceptionnelle. Jusqu’à présent, il me semblait que seul André Frénaud était capable d’attendre des années pour publier un poème à l’endroit exact où il le voulait. De plus, une anthologie personnelle donne souvent à lire des œuvres de jeunesse, relativement inhabiles, où se dessine déjà l’avenir. Dans Le Livre des recels, rien de semblable : tout y est tout de suite abouti.

L’enfance clivée de Marie Étienne la rend particulièrement sensible aux jeux de la langue. Derrière la vitre coloniale, « les mots étaient muets, je n’avais pas appris la langue ». « J’avais séjourné parmi des mots français plaques sur le pays, ou bien (ce qui n’était pas mieux pour moi) parmi des mots de vietnamien dont j’ignorais le sens. » Durant ses retours en France, Marie Étienne vit ce que vivent en général les exilés, les expatriés, l’impossibilité de parler de ce qu’ils vivent ou ont vécu ailleurs : on ne les accepte qu’à la condition qu’ils gardent le silence. Armand Robin a écrit de belles pages, douloureuses, à ce sujet. Marie Étienne s’est retrouvée dans un entre-deux inconfortable, puisqu’elle avait « manqué de quelque chose, dans mon pays d’une antériorité, dans le pays d’emprunt d’une légitimité ». La découverte foudroyante de Rimbaud à l’adolescence lui fait « découvrir que “je” n’est pas un, que son double est caché, inconnu. Qu’il est toujours présent, latent, caché dans son crâne ». Une vocation est née : « remplir cahier après cahier (...) n’était pas insensé ni coupable », « c’était le monde inverse, le monde sur la tête (où la tête comptait) ». Des Temps Modernes, une librairie d’Orléans, à la librairie La Répétition, rue Saint-André-des-Arts, elle se sent d’emblée chez elle, dans une communauté de pensée. Confrontée à l’effervescence des années qui suivent Mai 68, elle se délecte du « babélisme » de l’époque, tout ers restant sur ses gardes :
« Je ne suis pas marxiste, encore moins communiste, pas même formaliste, mais j’ai toujours aimé ceux chez qui je trouvais des outils rigoureux pour attaquer l’obscurité dans laquelle la raison se débat, peut sombrer. »

Dans son dialogue avec le peintre Gaston Planet, elle répond à la question de savoir ce qu’elle « fabrique » : « J’écris, voyons, j’écris, je m’amuse, je produis, en dotant de rigueur l’arbitraire. » Ailleurs : « On écrit pour comprendre, comprendre soi, et ce qu’on a vécu avec les autres. Dure exigence. » Une rigueur, une exigence qu’elle trouve dans l’équipe d’Action poétique d’abord, puis aux côtés d’Antoine Vitez au Théâtre de Chaillot, enfin à La Quinzaine littéraire.

 (Sonnet 9)

                        Comme une tête de marotte. La lampe

                        Au sol se délectait, nouait des ombres

                        Soudain : « Rien ne va plus, dévorez-moi

                        Cette patelle qui se prend pour un os

                        Tensoir ». Les parois grimpent, tour de Babel

                        Le chemin vient à ma rencontre. « Batoum

                        Bakou » dit le tam-tam mais il suffit

                        D’une césure pour qu’à nouveau je ra

                        Petisse, dans mon chapitre sur ma ligne

                        Blanc entre deux. Je ne montrerai rien

                        Sous la tasse d’hiver Akropolis

                        Attend. Nous décapons nos vieilles gloires

                        Et récoltons ce qui surnage, pendant

                        Que les enfants anoblissent leurs revers

                                                                                    (Ana)

Dans « l’entreprise de vérité » qu’est la littérature, la poésie offre « le chemin le plus sûr,  sinon le plus rapide », et Marie Étienne va privilégier le mythe, car il est « salutaire », il « nous sert à dire le “vrai”, à pratiquer le raccourci des origines ». Dans les grands poèmes des années 70 et 80 apparaissent les figures de Chahrazade, « tisserande des nuits », de Pénélope, Dalilah, et surtout de Bérénice. On sait déjà que depuis son enfance elle considère qu’« écrire et coudre sont pour moi deux tâches similaire. Mais différence de taille : la première, inutile, est tournée vers le monde, la seconde, nécessaire, est limitée à la maison (...). J’ai préféré le gratuit artistique à l’inusable domestique, sans renier jamais l’héritage des gestes qui vaut celui des texts ». L’écriture ne se sépare donc jamais des travaux dits de femme : tapisserie, couture, ravaudage, rapiéçage, reprise. 

Et quand elle revisite les mythes, ce n’est pas pour les conforter, mais pour les défaire. « Je mets à mort les mythes, ceux des Femmes Amoureuses, et j’en recherche d’autres. » Les Lettres d’Idumée, parmi les plus belles pages de Marie Étienne, content l’amour de Bérénice pour Titus : « Dors, Bérénice. Bérénice dort. Nul ne le sait, même pas elle. Bérénice en sommeil attend de naître, non pas sous le baiser d’un prince, sous l’effet d’une rage, qui libérerait l’autre, en elle et en attente, bouillante d’impatience et en refus d’attente. » Ces pages disent la nécessité de changer de système de représentation, dans lequel la femme se voit toujours assigner à la même place, celle de l’hystérique. « Bérénice : on la tue, je la tue, pour que naisse la meilleure, la probable, non léchée, incomprise, rueuse dans les brancards. » 

Se voir, se comprendre en réinvestissant les mythes collectifs et les mythes personnels, dissiper le brouillard qui entoure nos actions. Attendre, atteindre le miracle de « l’oiseau incomparable. Ni homme ni femme, l’Oiseau. C’est-à-dire le dessin ». L’oiseau, c’est l’aigrette, un oiseau réel vu au Japon et un oiseau d’encre et de papier, qui continuait « à pas comptés, à mener son affaire d’aigrette, indifférente à nous qui la prenions pour un chef-d’œuvre, pour une incarnation d’un art inaccessible, puisque parfait ». Le chemin qui mène à l’aigrette, on ne le trouve qu’en marchant. L’immobilité ne mène nulle part.  

Recueil complexe et dynamique, anthologie personnelle d’où le personnel est presque exclu (on est à l’opposé de l’autofiction), autobiographie intellectuelle, Le Livre des recels, tout en faisant état des doutes de l’auteure, de son insatisfaction, affirme avec un certain optismisme que la poésie n’est pas morte, qu’elle peut encore quelque chose : « Écrire dans le besoin, dans le désir d’écrire. Une joie qui transgresse. »

Les éditions José Corti publient aussi deux nouveaux livres de Marie
Étienne,
Hautes lice, petites narrations en prose, et Les Yeux fermés ou Les variations Bergman, réflexions sur ses rapports avec le cinéma. Tous deux, inseparables des grands recueils de poèsie, tel que Anatolie ou Roi des cent cavaliers, participent de son rêve, « à l’intérieur d’un continuum, d’un seul grand texte en prose, récit auto-mytho-biographique ».   

Paol Keinez, La Quinzaine n° 1033 du 1er au 15 mars 2011



Rien de plus efficace que l’exergue tiré de Rimbaud, « Moi, j’ai toujours été stupéfait ! Quoi savoir ? » ("Remembrances du vieillard idiot") pour lire ce livre singulier ; c’est dire d’entrée de jeu que le lecteur aura à construire quelque chose — donc à lire ; « Faut-il tout dire afin qu’un jour il ne reste plus rien que la lucidité ? » (p. 124) : certes non. Haute Lice est partagé en sept ensembles de courtes séquences et se ferme sur une postface bien en relation avec l’exergue, sorte de "mode d’emploi" où l’auteur esquisse une poétique : « À proprement parler, le sens ne compte pas vraiment, ou bien ni plus, ni moins, que la sonorité, le rythme et le suspens, c’est ainsi que les choses se passent. » (p. 171) De quoi s’agit-il pour que le lecteur n’ait pas à se préoccuper du sens ?

Les ensembles sont liés grâce à la présence du début à la fin d’un personnage, Ava, c’est-à-dire Ève, narratrice des brefs récits dans lesquels elle a un rôle ; ajoutons qu’elle-même devient à l’occasion auteur : « Pour vaincre la tristesse, je m’inventais des fables troubles, dont j’ignorais la signification. » (p.20) Autrement dit, dans cet emboîtement les histoires ne se distinguent pas les unes des autres. Elles mettent en scène Ava, de l’enfance à l’âge adulte, et de nombreux personnages qui n’apparaissent qu’une fois, comme Joachim l’Italien ou Seringa le chimpanzé, ou reviennent à intervalles réguliers, comme Stone (mari d’Ava) ou Nel. Tous font n’importe quoi, le n’importe quoi ne pouvant être toujours défini, et leur apparence même n’est pas fixe. Ainsi, Ava, dans un récit est exhibée au bout d’une laisse, serait-ce dans un cirque ?, et le lecteur retrouve cette laisse bien plus loin, cette fois Ava peut-être sous une forme animale : « La laisse de ma mère, de mauvaise qualité, va céder sous mes crocs. » (p. 117)


Tout peut arriver : les oiseaux ont des dents, des fillettes sont dans des cages suspendues pour le plaisir des curieux, Ava perd sa mère dans un train ou reçoit devant sa porte « face cachée, nuque exposée, une tête sans corps » (p. 94). On multiplierait les exemples, mais ce serait recopier Haute Lice…Si une partie du livre évoque un lieu désigné par Lajenès (à lire "la jeunesse", en créole haïtien), la narratrice se trouve aussi à Paris, monte dans un étrange autobus aux vitres aveugles qui l’emporte nulle part, « dans le milieu d’une étendue d’eau grise, crêtée de loin en loin par une touffe d’herbe. » (p.166) Le lecteur renonce vite à la tentation d’organiser le tourbillon des changements d’apparence, de chercher quelque équilibre dans des récits qui, si minuscules soient-ils, le conduisent dans l’inexploré. On verrait aisément un monde à la Lewis Carroll, une Alice dans Ava, et l’auteur semblerait nous engager dans cette voie, mais il l’exclut immédiatement :  
 
            Petite soeur me conduit au miroir.
            —Passe derrière, me dit-elle.
—Eh, quoi, ne me conduiras-tu ?
Elle rit, fleur goyave. (p. 124)
 
 
 
Le monde de Lewis Carroll a ses lois, qui relèvent somme toute d’une certaine logique, celui de Marie Étienne, qu’on pourrait lire comme relevant uniquement du rêve, est pour beaucoup un univers de mots, j’y reviendrai. 
Cependant Le monde de Lewis Carroll a ses lois, qui relèvent somme toute d’une certaine logique, celui de Marie Étienne, qu’on pourrait lire comme relevant uniquement du rêve, est pour beaucoup un univers de mots, j’y reviendrai. 
            Cet univers n’est pas totalement coupé de l’Histoire ; on y croise par exemple un maçon « admonesté et sous-payé comme c’était la coutume » (p. 39), et les femmes, qui savent distinguer la satisfaction du désir sexuel et l’amour, peuvent surtout être elles-mêmes par le rêve ou l’écriture ; « Je commençais d’écrire c’est-à-dire de migrer vers mes terres intérieures « (p. 75) indique Ava. Mais quand elle entend bien refuser d’être dans le temps (« Je refuse de survivre à l’instant annulé en m’accrochant avide aux basques du suivant »), sa sœur se moque d’elle : « Allons, allons, tu racontes des histoires ! » L’Histoire est présente aussi par les allusions littéraires ; par exemple, "La Ravaudeuse" évoque Margot la Ravaudeuse de Fougeret de Monbron et "Nel" peut-être un personnage de Fin de partie de Beckett, "Marigda" est sans doute une allusion au livre de Viviane Forrester Le corps entier de Marigda, etc. Quant au premier récit, "La dictée", dans lequel Ava se laisse aller à uriner  en classe au point que le liquide forme une grande mare, sans d’ailleurs que l’institutrice s’étonne outre mesure, il renvoie directement à "Remembrances du vieillard idiot" et donc à l’exergue :
 
[…] Quand ma petite soeur, au retour de la classe,
[…] Pissait, et regardait s’échapper de sa lèvre 
D’en bas, serrée et rose, un fil d’urine mièvre… !
 
            La postface introduit un jeu entre lice et lisse, d’où les termes techniques de peausserie lisser et chagriner ; dans les deux cas, le travail de l’artisan — la tapisserie, montage complexe de fils, la préparation des peaux — permet de passer d’une apparence à une autre : impossible de reconnaître dans l’œuvre achevée les matériaux travaillés. Et c’est heureux. De même, les mots sont associés non pas comme dans une fatrasie mais pour construire des ensembles pas encore vus, pas encore imaginés, pas du tout impossibles … puisqu’ils sont décrits. Voici par exemple le début d’une scène dans la loge d’une maison d’Ava :
 
« La femme est belle, moi je sucre, elle a les doigts qu’il faut, on lui en mangerait son cratère de plaisir, d’autant qu’elle sait ce qui convient : détecter en dansant mais sans colle ni buée les écrans de fumée qui séparent du bleu, et lire dans les yeux le tintamarre des culs. » (p. 97)
 
Le seul changement de position des mots (qui entraine modification du statut grammatical) produit des effets, ainsi dans ce passage : « or voilà que la terre se bombe, or voilà que les bombes se terrent » (p. 30) ; on notera les nombreux jeux avec les sons, minuscules (« je suis en pantalons, pantoise ») ou non : Ava aime une femme qu’elle nomme "Missive" ou "Mélisse" ou "Réglisse", noms qui portent le sens « de délice (ou supplice ?) », et il n’est pas surprenant que la rivale de cette femme ait pour nom "Céline" — la finale ne peut entrer dans la série….Au jeu des sons s’allie le rythme ; on prendra plaisir à entendre le mouvement de la voix dans ce passage :
 
« Musique en fête, en tête, en crête, en kiosque, en dents calquées sur les montagnes, en tournevis, en tour de roue, musique saoule sur les terrains poudreux, éclatée à dessein, flûtes en verve. Musique verte. (p. 80)
           
Il y a dans Haute Lice un amour de la langue (comment dire autrement ?) que l’on voudrait plus répandu, une jubilation que l’on partage sans peine, un humour constant — et une manière malicieuse de l’auteur d’être présente : "Marie" et "Ava/Ève" sont deux origines culturelles, et ne reconnaît-on pas "Marie" dans les noms de personnages "Mariquido" et "Marigdar" ?
 
© Tristan Hordé, Les carnets d'Eucharis, avril 2011






Marie Etienne,
Haute lice

192 pages
2011
978-2-7143-1048-4
18 €

Domaine français