Christian Hubin, Greffes,
éditions Corti, 2010.


Greffes évoque – à travers laps, lieux, figures (souvent féminines, parfois animales, toujours : déjà effacées, a-nonymes) – une durée non encore conçue, sous le temps (historique) et apparaissant – à rebours, ou par anticipation. D’où cette écriture segmentée, disloquée : en fragments spasmodiques. Préfigurant et a-chronique. Son discontinu (de continuum). D’émersion.
Christian Hubin






     

Dont ce. Dont la vitesse, les synchrones – ou une autre sous elles, exclue d’elles. Dont scandant au-devant – rétractée.

 

Greffes de ce qui n’entend pas.

 

Dont on est la répercussion.







 
Des corps sans

La poésie de Christian Hubin dit l’hébétude face à ce qui est, autant que l’infinitude de ce qui n’a pas de commencement.

Esseulée l’écriture de Christian Hubin, requérante, mais riche d’une essentielle singularité. Sa poésie relève d’un langage où les mots sont plus que les mots, elle ressortit à une forme d’écriture tout en ponctuation d’imprévisible, en syntaxe d’à-coups, en greffes griffues. Des poèmes qui tiennent de la pulsation ar- térielle autant que de l’éclair sec du satori. Aucun message, donc, aucune réponse, mais des ondes rythmiques réverbérant autour d’elles une sorte de halo de stupeur. Écriture procédant d’une sorte de rigueur par altération, et s’attachant à jauger l’absence de raison de ce qui est. « Fragment, culmination avec bande de cinabre. Avec adhérences au poinçon. Lac spirale et petite boucle./ Apex flottant. »
Du blessé, du souffert, de l’inconfortable, lire Hubin c’est accepter de se laisser happer par la violence de Grand Ailleurs et le mystère de ce qui brûle et dévore le langage. Effacement, discontinuité, séparation. « Des corps sans : d’une insertion dont ils / viendraient, seraient le son embouti. »
Des saisies d’intensité sur fond d’énigme, d’étonnement angoissé. Des « té- lescopages par scannées », des déplacement d’amplitude, des effets d’apesanteur. Entre rappels diffus d’une origine et soudaines simultanéités, des présences apparaissent comme par effraction, à partir d’une sorte de conscience transversale des choses. Aveugles à eux-mêmes, des faits, des forces affleurent, venus des profondeurs de l’immémorial pour vite s’évanouir, comme pris en écharpe par le dedans et le dehors et vite emportés par l’énergie d’un espace-temps réversible ou par « la vitesse avant l’agit. ». Du vif, du discontinu, de l’oblitéré dont la rythmique émotive est sans cesse interrompue.
Écriture sous tension permanente, relevant des rites – et du rythme – abrupts d’une réalité en proie à des mues – intimes, alchimiques ou déstructurantes. Une écriture qui s’affronte à ce qui est et n’est pas tout en étant ; qui s’ouvre à la dissonance, aux césures, aux forces sous-jacentes du virtuel, à l’extramental comme à l’inapparu. D’où ce laconisme, ces ellipses proliférantes, ces blancs qui parlent, ces suspens qui rendent visibles et sensibles l’écoute du surgissement, la cible toujours décentrée et fuyante des présences sourdes innervant le grand corps du monde.
« Dont ils. Dont entendent // Une distance déplacée d’elle, de successions – où simultanée à – d’entre elles. » Des mots dont l’agencement, la configuration, oscille entre le rendu de l’éclair et l’abrupt de l’abyssal. De l’amputé dans sa marche tâtonnante au milieu d’invisibles abîmes. Une écriture comme contrainte, constamment déportée par les oscillations et les déplacements de son axe, aspirée par des aimantations aussi sonores qu’affectives et que sculptent littéralement de coupants silences. « Intercalées linéaires. Tubes, cannelures. Amputées. Là. Dites : Là. Dites un nom inné. Dites – où d’aucune, plus vite, sans quitter – sans qu’elles – à jamais, aux naines ; au choral par commotion. »
Rien que renonciation douloureuse d’une manière de traduire le perdu en éclats, de montrer l’indomesticable comme l’inopiné, l’irréconciliable comme le virtuel.
Comme si ces voisinages détonants préfiguraient les formes à venir du silence de la mort, creusaient à coups d’éclats obscurs la chair du monde, le non-dit du dit, et peut-être même le silence essentiel de l’au-delà du langage. Creux appelant, mais appelant quoi sinon la graphie, l’inédit d’une greffe – elles ont même origine – qui saurait conjurer le dessaisissement, remembrer le démembré ?
Poésie qui vit de la vie titubante de l’énigme de ce qui reste toujours à dire. Poésie qui incarne une façon ô combien singulière de se détacher du visible pour mieux rejoindre, aux limites d’une perception non verbale du monde, la réalité magnétique de l’invisible.

Richard Blin, Le matricule des anges, N° 114, juin 2010








Christian Hubin,
Greffes,
Corti, 2010
112 pages
ISBN : 2-7143-103
0-9
14 Euros