Entretien Robert Alexis - Benoît Legemble
pour le Matricule des Anges n°97





Dans La Robe, le personnage du sexologue, Magnus Herchfeld, vouait ses recherches aux déviances et à la perversion. Ce roman comportait-il déjà en germe le médecin aliéniste des Figures?

 

Sans aucun doute. Le problème de la multiplicité des identités est au coeur de mes préoccupations. Il y a dans « La Robe » et dans « Les Figures » la même volonté de lutter contre la dangereuse notion d’identité. Nous pouvons être tellement de choses à la fois ! Encore faut-il, d’abord, pouvoir se débarrasser de ces « évidences» qui nous collent à la peau depuis l’enfance. J’ai tout fait dans ma vie, et ce bien avant de paraître en librairie, pour me libérer de ces illusions...
Mots, notions, idées toutes faites, vieille argile de l’éducation, poids des antécédents, de la morale, des conventions, etc. En tant qu’une voie de recherche, le roman doit tenter d’aller le plus loin possible dans le « débroussaillage », apporter un nouvel éclairage, même ténu, sur ce que l’on nomme le réel. Il n’y a donc pas d’écrit sans cette lutte, ardente, intérieure, d’un auteur contre ce qu’imposent les cultures. Du fait de vivre en communauté, les hommes adoptent trop volontiers des réflexes moutonniers et sécurisants. L’intersubjectivité conduit le plus souvent aux jugements acceptables, plats, issus du consensus ; c’est la pensée de « l’honnête homme » cette gélatine nauséeuse où l’on plonge la main en quête de modèles acceptables, et surtout reconnaissables : voilà comment je dois m’habiller, voilà comment je dois penser et me conduire en telle occasion, voilà ce que doit être un roman, un écrivain, un homme ou une femme...
Le héros de « 
La Robe » et étienne de Creyst partagent avec moi ce goût pour la multiplicité. Je n’aurais su les faire vivre si je n’avais été moi-même une femme et une bête, selon un secret que je partage avec le chevalier d’éon et tout ce qui vit dans ma chair en tant que moi originel.

 

Justement, de femmes et de bêtes il est aussi question à travers le cas d’Eliette, la nymphomane délirante. À travers elle, s’agissait-il pour vous de pénétrer au plus près de la langue mécanique des corps?

 

Le terme « nymphomane » n’est pas correct. Il est le reflet des catégories que l’on choisit pour nous lorsqu’il s’agit de sexualité, comme ces autres, pêle-mêle : hétérosexuel, bi-sexuel, transgenre, transsexuel, autant de tromperies. Si Eliette doit représenter quelque chose, c’est cela : les forces brutes du désir, l’appel qui est en nous, et qui, constamment est nié par les conventions du langage et de la morale. Plus simplement, c’est une femme très désirable, et tout à fait prenable. Etienne de Creyst mesure à ses côtés l’insignifiance de la taxinomie médicale lorsqu’il s’agit de l’humain et de sa diversité, de son enracinement dans l’être (malgré ce que pourrait en penser le Sartre de « La Nausée ».)



L’itinéraire d’Yvonne Darnell dans "Flowerbone" véhiculait une dimension biblique. Pourtant, la rédemption charnelle viendra par le viol et la prostitution. Doit-on y voir une volonté de réfuter la persistance de l’idylle?

Viol et prostitution, deux mots qui me sont chers, puisque je les ai abondamment fréquentés – en tant que « victime » je vous rassure – sont un premier pas obligé pour celui qui entend « aller un peu plus loin ». Je crois sincèrement que l’on n’entend rien au monde si l’on n’a pas, par la violence, rompu avec les horribles habitudes de la pensée. Nous sommes enfouis sous une brume épaisse. Nul espoir à celui qui se contente de ce qu’il est, ou de ce qu’il estime pouvoir désirer. La lumière vient de ce qui nous déchire, de ce qui est à l’opposé de ce que l’on estime être « soi ». Yvonne Darnell se rencontre au terme d’une série d’épreuves systématiquement mises en scène. On peut, comme elle, précipiter ce dévoilement en choisissant de se mettre en danger ; il n’est, je le crains, aucune autre solution.



Cette déconstruction est-elle d’ordre idéologique ou poétique?


Là, vous visez juste. Il est bien une méthode sous-jacente à mes romans, et celle-ci repose sur une déconstruction organisée. C’est déjà ce que souhaitait Hermann dans «La Robe »...Vous craignez le vide? Je vous ferai sauter d’un pont dans l’eau noire.
« Idéologie » ? Le terme est un peu excessif. Je n’ai toujours vécu ou écrit qu’en suivant mes intuitions. Celles-ci regroupent intelligence et sensibilité, du moins ce dont je dispose en étendue, en profondeur. Je connais mes limites dans ces deux domaines, et je les déplore. Je fais du mieux que je peux.


La chute paraît inexorable pour les être qui peuplent vos romans. Pourquoi conserver cette trajectoire d’une oeuvre à l’autre ?

 

Il y a moins chute qu’élévation. Le héros anonyme de « La Robe » jouit réellement de la vie en tant que cette femme qu’il est devenu. Il n’a simplement pas la force d’aller aussi loin que son modèle et amant. Dans « Les Figures » Étienne de Creyst se découvre au coeur du spectre élargi de sa multiplicité : il est à la fois la bête et l’humain. Bien sûr, on peut garder l’impression d’échecs successifs ; il n’est pas si aisé de se débarrasser de tout. A force de tentatives, une limite apparaît, à la fois lumineuse et effrayante.
S’il me reste quelques années à vivre, je souhaiterais pouvoir la franchir. Quel autre but s’assigner ? D’un néant à l’autre, il est un territoire que nous devons parcourir à force de travail, de courage, et de refus. Savez-vous bien ce qui nous entoure : un univers totalement méconnu, et ce qui est en nous : une série d’entrelacs dessinés en chute vertigineuse ? Et l’on ne voudrait se satisfaire ce que les psychologues nomment
l’équilibre ? Je m’y refuse, et préfère voyager au coeur du labyrinthe.



La plupart de vos textes sont construits sur des récits emboîtés. En quoi ce truchement de la parole vous paraît-il un procédé nécessaire à la narration?

 

La construction du récit renvoie à la déconstruction des personnages. Ce n’est pas si compliqué...Une narration linéaire ne serait possible que pour des personnages unifiés, or, vous devez en être persuadé, je ne crois pas à l’unité de nos "personnes". Quand accepterons-nous enfin, contre la toute-puissante notion d’identité, le fait que nous sommes plusieurs, que nous sommes à l’exemple d’un monde qui lui-même n’est pas homogène

N’y a-t-il pas également derrière cela une sorte de libération jubilatoire des personnages et des thèmes abordés par le mouvement-même que ce renvoi crée?


C’est tout à fait exact. Tout et tout le monde, dans mes romans, ne cesse de se "libérer". J’ai fait du roman une arme de combat ; l’histoire importe peu ; seul m’intéresse ce que lecteur est capable de partager...Un fragment de l’intuition de départ, quelque chose concernant ce que tous les humains possèdent en commun, et que l’écrivain est capable de mettre en mots : l’identité sexuelle dans "la robe", la pensée de la mort dans "
La Véranda", l’identité tout court dans "Les Figures".


 
Cette débauche de lieux et de voix (qu’on retrouve notamment dans La Véranda et Flowerbone) qui caractérise vos romans  correspond-elle en fin de compte à une perspective d’effacement du sujet, à une disparition?

 

Le "sujet", vous l’aurez compris, est un leurre. D’ailleurs, il est d’apparition récente dans notre culture...Bref. j’ai, jusqu’à ce jour, tout fait pour me débarrasser de cette pesanteur, y compris dans la fréquentation (heureuse, je dois le dire) de la drogue et de l’alcool. Chaque mot prononcé est pour moi source d’interrogation (on ne se refait pas !). Les romans me servent en tant que voie de recherche, en tant que "voix" multiples que je mets en compétition. Cela aussi, c’est jubilatoire. Quel plaisir à détruire le "sujet", ce dangereux trompe-l’oeil !



Le désir récurrent de fuir l’inertie d’un récit à l’autre  répond-il à une volonté de "surpasser les barrières déterministes qui façonnent les esprits" - ainsi que vous l’écrivez dans "La Robe"?

 

Rien ne m’agace autant que la sensation d’être pris au piège. Le récit peut également être un piège. Mon lecteur idéal ne s’arrête pas au récit. J’aimerais que chacune de mes phrases soit pour lui un point de départ. Laissons le récit à ceux qui croient que le roman n’est qu’une histoire que l’on raconte. Heureuse naïveté. Deleuze pensait que la science produisait des fonctions, la philosophie des concepts…Le roman développe, lui, des intuitions. C’est son seul intérêt. Le reste, les problèmes de style, d’histoires à raconter, tout cela est très secondaire. Les grands romans sont pratiquement sans intrigue : « La montagne magique », de Mann…L’auteur tourne comme un loup autour d’une proie difficile à saisir, il s’en approche, donnant au lecteur, au fil de cette circonvolution, certains fragments capables d’éclairer un peu mieux ce qu’il est et ce qu’est le monde. Car là se situe la chose principale. Les écrivains que j’aime grattent avec leurs ongles la surface du monde, et, disant cela, je risque fort de déplaire à François Dagognet, l’un des rares philosophes dont les écrits parviennent toujours à m’intéresser ! 



Dans "Les Figures", le rapport qu’entretient la nièce du médecin avec l’histoire de son aïeul ne témoigne-t-il pas d’un rapport schizophrénique au passé qui dépasserait les cadres de la fiction?

 

Encore une fois, je ne saurais réduire mes personnages aux catégories que la psychologie au sens large a mis en place. Dois-je l’avouer ? je déteste la psychologie et ses tendances totalitaires. Ses postulats me semblent pour le moins erronés, autant que pouvaient l’être les postulats de la physique newtonienne. Il faut sans cesse ajouter de l’autre là où on ne pense que de l’unique. Aloyse se découvre nombreuse ; elle n’a pas un oncle, elle est cet oncle. Sa révolte initiale, bien avant qu’elle ne rencontre étienne par Mémoire interposé, trouve un apaisement dans son expérience cumulée à celle de ce parent. Ces deux personnages ne forment plus qu’un. Aloyse, à la toute fin du roman, est devenue tout ce qui est présenté dans le roman : personnages, paysages, végétaux, sages et fous, parents et fiancé, et la "bête", bien sûr. Je souhaite, à ce moment, mon lecteur persuadé de la même manière qu’il peut être tout à la fois, qu’il peut aimer de mille manières, mille personnes s’il le souhaite...Notre coeur est-il si étroit qu’il ne puisse accepter que des combinaisons en nombre limité ? La vie est si belle quand elle communie avec le sentiment d’une ouverture totale. Les barrières la rendent abjecte.



Avec "Flowerbone", vous avez touché au plus d’un champ d’interrogations éthique et philosophique. Le récit d’anticipation était-il poue vous le seul moyen d’aborder ces questions?

 

Flowerbone", c’est mon roman clinique. J’ai voulu quelque chose de calibré ; aucun mot "ne dépasse" ; l’histoire se noie dans un enchevêtrement de situations parfois caricaturales. J’ai aimé cela, néantiser l’histoire au profit de scènes jouissives (pour l’auteur !) : la transformation du cyborg en femme, les combats aériens, le New-York des années trente, le jazz, le désir, les rues, le vieil hôtel...Je pense sincèrement que nous sommes entrés dans l’ère de la "techno-évolution" ; l’homme naturel fait désormais partie du passé, et tant mieux ! La nature m’ennuie ; le corps me fascine, mais quelle prison ! Hegel avait deviné ce progrès vers le spirituel au dépens de la matière ; Bergson aussi...Mais tout cela est un peu annexe. "Flowerbone" est une expérience littéraire...tout comme j’ai pu en vivre avec mon propre corps. Des mots qui entrent dans la chair de l’univers...Et puis, je le répète, l’univers m’est odieux avec ses mystères...Il triomphe à la fin. Il triomphera toujours tant que nous n’aurons pas, nous, progressé. Pour cela, on doit battre en brèche nos soi-disantes certitudes ; on doit tout remettre en chantier. Le romancier peut contribuer à cette entreprise.



Vos oeuvres sont volontiers protéiformes et brassent tous les genres. Pourquoi ce jeu de poupées russes?

Il est dangereux de se laisser enfermer dans un genre. Après "la robe" et "la véranda", certains de mes lecteurs attendaient peut-être que je reproduise l’atmosphère austro-hongroise...De toute façon, je n’ai pas le choix. Chaque roman a sa nécessité. Je suis incapable d’écrire sur commande, dussé-je ne conserver que quelques fidèles.

On retrouve ce phénomène dans "Les Figures", roman à plusieurs tiroirs où vous vous essayez dans la seconde partie à une peinture de la bourgeoisie qui n’est pas sans rappeler Flaubert...

Rien n’est plus éloigné de moi que de faire une peinture sociale. La bourgeoisie (d’ailleurs, qu’est-ce que c’est ?), d’autres classes sociales, tout cela m’est indifférent. J’ai suffisamment fréquenté l’humanité, y compris dans ce qu’elle de moins avouable, pour ne plus m’intéresser qu’au "noyau", qu’à ce que nous avons tous en commun. Je n’ai plus de temps à perdre ; je laisse la sociologie à d’autres, de même que les histoires de famille, ou la narration à l’infini des psychologies malheureuses. Certains s’en chargent très bien. Je suis dans la situation d’un homme qui marche droit vers la tranchée peuplée de mitrailleuses.

Un insecte croisé sur le chemin, un nuage qui passe, me parlent davantage que les particularités de mes congénères dans la nasse.

Voilà pourquoi il est tant de personnages anonymes dans mes romans ; je me sens presque coupable à chaque fois que je donne un nom, une identité, à l’un d’entre eux ; c’est un peu lui couper les ailes ; nous devons nourrir de la défiance pour tout ce qui permet d’installer, de « localiser ». Je me méfie beaucoup des portraits, je n’aime pas les appareils photo, encore moins les caméras ; j’aime tout dans Jünger, sauf cette manie à épingler les insectes. Il n’est pire prison que celle que l’on bâtit autour de soi, sans y être forcé, avec ses murs de patronymes, de dates, d’adresses, de « goûts particuliers ». On écrit du fond de cette nuit où ne luisent plus l’identité, l’idiosyncrasie, la « bonne santé mentale », que comme des lucioles n’éclairant que leur abdomen.

On vous compare souvent à Julien Gracq pour la rondeur de votre écriture et votre sens de la description. Est-ce une analogie qui vous paraît fondée?

Deux ou trois lignes, un paragraphe, quelques pages parfois, suffisent à sauver un roman. Je n’aime « le balcon en forêt » (mais alors, vraiment !) de Gracq que pour ce passage, assez court, où le narrateur rencontre une jeune femme, venue de nulle part, marchant sur une route pluvieuse, en lisière d’un bois. Bien des choses sont dites à ce moment de l’amour, du désir. Ça sonne bien, loin des clichés habituels.



Tant dans votre poétique du paysage que dans votre recours au surnaturel, vos textes semblent plein d’une sensibilité toute romantique. On pense parfois à Stifter ou Hoffmann. Peut-on dire de vous que vous êtes un adepte de la "fleur bleue"?

Le Romantisme est une grande partie de mon initiation littéraire. Goethe, Novalis, ont tracé leurs  sillons, mais aussi Hugo (celui des "Contemplations")...Tant d’autres. Et puis, j’aime chez les romantiques cette façon de souhaiter l’absolu. Peut-être, au début du 19ème siècle, me serais-je brûlé la cervelle comme tant d’autres malheureux après avoir lu le "Werther". Cela dit, la page est tournée. Du moins peut-on garder de cette époque le goût pour la phrase correcte et élégante, pour un lexique précis, respectueux du lecteur. L’ouragan "Céline" a fait beaucoup de victimes chez les écrivains. Beaucoup pensent aujourd’hui que l’on peut écrire comme l’on parle...C’est un point de vue que je ne défends pas.

Le style, s’il n’est pas l’essentiel, fait partie de notre métier. Devenu transparent à force de musicalité, il est le meilleur support des intuitions romanesques.

À l’heure des avant-gardes, on perçoit chez vous un anachronisme joyeusement décalé. Ecrire est-il pour vous un moyen de rester hors du temps?

J’ai un immense respect pour l’avant-garde, et pour les vrais stylistes, qui sont rares...Mais n’est pas Céline ou Kérouac qui veut. Je donnerais pour conseil à ceux qui veulent écrire de se "laisser aller" ; on ne triche pas avec l’écrit ; le style est le reflet exact de ce que l’on est. Un jour, on atteint une forme qui mérite d’être offerte au public, encore faut-il bien juger du moment...Les éditeurs accordent peut-être trop volontiers leurs "visas"...Le lecteur, à chaque rentrée littéraire, étouffe sous les formes inabouties...Après tout, pourquoi pas ! Tout n’est-il pas bon à prendre ? Du nombre, du mouvement, vient le peu de vérité que l’on peut gagner.