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| Georges Picard, Du bon usage de l'ivresse, éditions Corti, parution 9 septembre 2005. " Il faut être toujours ivre. Tout est là : c'est l'unique question " selon Baudelaire. Qui n'est jamais sorti de l'enclos de la sèche sobriété n'a qu'une connaissance étriquée de la vie et de lui-même. Il faut oser les expériences qui nous portent aux limites de la conscience, car l'ivresse est aussi un mode exaltant d'appréhension du Réel, comme l'ont montré jadis les poètes chinois et les mystiques persans, amateurs de poésie et de vin. Le secret en serait-il perdu dans nos sociétés partagées entre l'euphorie artificielle des rave-parties et la prophylaxie maussade des hygiénistes ? " Sans chimères et sans ivresses, la vie ne connaîtrait que des passions tristes " affirme l'auteur. Ce livre réhabilite une conception intimiste des ivresses maîtrisées, qu'elles soient ivresses du vin, de la mystique ou de la poésie, ivresse des sens ou ivresse de l'esprit. Boire au corps vivant (texte intégral) Il ne mest jamais arrivé de croire que livresse soit un moyen de combattre lennui pour la raison que je ne mennuie guère, très peu souvent et jamais longtemps. Mais que livresse soit plus un moyen quune fin nest pas absolument prouvé. On peut avoir envie de senivrer sans véritable raison, ou pour la raison légère de se sentir léger. Boire procure une illusion éphémère qui nest pas sans agrément. Mais peut-être y a-t-il quand même autre chose de plus dans ce désir détourdissement. Je ne suis pas du genre à rouler sous la table, ni même à picoler très souvent. Trop boire tue la soif et anesthésie les sensations fines. Mauvais chemin. Il faut plutôt se mettre en disposition et sarrêter très vite en évitant les alcools forts qui abrutissent*. Un verre de bon vin a ma préférence. Jaffirme quil est dune grande conséquence de ne senivrer quà un moment choisi, après sêtre débarrassé de ses soucis car, à les prendre avec soi, on est à peu près sûr de les excéder jusquau pessimisme. Mieux vaut senivrer quand on est heureux ; la tristesse déteint partout et décolore tout. Le vin triste est une malédiction. Livresse permanente aussi, je le soutiens contre Baudelaire et son comminatoire : « Il faut être toujours ivre. Tout est là : cest lunique question ». Certes, il précise que lon peut senivrer « de vin, de poésie ou de vertu, à votre guise » mais livresse permanente, même livresse de poésie, est soûlante à la longue. Je prends le contre-pied de cette curieuse hygiène existentielle, dun romantisme quelque peu exalté, qui conduirait, si on pouvait lappliquer, à une espèce de folie monotone et vite retombante. Lidée serait plutôt de senivrer rarement pour conserver de la fraîcheur aux sensations aériennes et colorées que procure une ivresse maîtrisée. Ce nest pas tout à fait un art, ni même une technique ; cest presque déjà une esthétique. Peut-être suffirait-il de senivrer dix fois dans sa vie, à condition de préparer ces expériences et den exploiter ensuite intensément le souvenir. Lépoque ne nous y prépare guère qui nous voue au quantitatif, à la répétition boulimique et morose de la consommation réplétive. Senivrer : vous voulez dire se soûler, se beurrer, se torcher ? Qui croit que se cuiter étanchera jamais une certaine soif peut cuver sans moi. Non que je sois moi-même toujours capable dune telle économie vitale : je ne peux quenvier les vrais épicuriens, puristes du plaisir mesuré. Comme la majorité des gens, sans doute, je goûte mal à la vie, faute dun clair parti pris. Quand on ne peut contraindre ses appétits, au moins devrait-on avoir la ressource de les déchaîner à la façon rabelaisienne, buvant « pour la soif advenir et éternellement ». Au lieu de quoi, nous buvons la plupart du temps sans authenticité ni conscience, rarement à la bonne mesure. Comment tirer philosophie de ce train médiocre ? Si les Dieux nont plus soif, cest que nos libations ne les sollicitent plus. Les dieux antiques senivraient pour exalter le lyrisme surnaturel de leur état. En contrepartie, les hommes senivraient pour glorifier les dieux et participer à la griserie dionysiaque de la Création. Cétait le temps héroïque des ivresses magiques. Dans un monde matérialiste, lhydromel est un breuvage de dupe. Quant au sang du Seigneur, il y a belle lurette quil nirrigue plus que les esprits complaisants envers un sacré de routine. Même la dive bouteille provoque des aigreurs aux derniers fidèles de Bacchus. Boire a été rabaissé à un acte social et économique, provoquant des injonctions hygiéniques dont le but déclaré est la préservation de léquilibre budgétaire de la Sécu. Pour le dire clairement, je me fous de la santé publique. Cette santé-là nest quune affaire de statistiques pour laquelle les corps ont la minceur dunités arithmétiques. Je préfère boire au corps vivant, chaud, frissonnant, éphémère, singulier. Le sacré, cest la réalité de ce corps qui passe - si présent et bientôt éternellement absent. Je nen vois pas dautre. Si, comme René Magritte s'est employé à le montrer avec une évidence imparable dans l'un de ses tableaux parmi les plus célèbres, le Thérapeute est bien cette sorte de fantôme qui protège en lui-même la cage ouverte aux oiseaux, alors de thérapeute, nous en possédons un de la meilleure espèce avec Georges Picard. Un bon thérapeute n'est-il pas en effet celui qui possède assez de recul et de sensibilité pour s'immerger, sans en périr lui-même, dans l'océan des maux qui reviennent avec chaque marée du sens ? Depuis Histoire de l'illusion, pas moins d'une dizaine de livres se sont ainsi penchés sur notre inguérissable condition, et chaque fois, la précision du diagnostique s'en est accrue. Mais au lieu que la lucidité du scripteur nous conduise aujourd'hui vers l'amère constat d'un scepticisme ravageur, c'est notre capacité à vivre mieux, plus conscients et plus libres de nos choix que ce livre développe à travers l'étude d'un sujet majeur : l'ivresse. En simplifiant énormément, on pourrait poser que Du bon usage de l'ivresse, possède la structure d'un essai mais il faudrait alors ajouter qu'il s'agit d'un essai d'une espèce résolument moderne, sans aucun des défauts qui trahissent en général l'empreinte du moule universitaire. Ce livre pourrait tout aussi bien se présenter comme une conversation approfondie, un monologue, un penser à voix haute, ou la déconstruction calme et joyeuse des mauvais plis qui finissent par transformer un visage jadis avenant en faciès de con austère et dogmatique. Georges Picard est un surdoué de la lucidité bonhomme, celle qui met à nu les travers du discours d'opinion ; marque des grandes plumes mais aussi des livres qui ne vieillissent pas, en résumé bons à vivre. Généralement, qui rend visite au thérapeute se trouve dans une situation d'urgence qui exige une réponse appropriée au mal dont il souffre, demande à laquelle les imposteurs patentés répondent par des allégations mystico-religieuses qui ne résolvent rien que les maux rémanents des dogmes en périls et non ceux des mal-portants que nous sommes. Du bon usage de l'ivresse est le titre joyeux qui masque un titre plus sérieux qui pourrait être : Du bon usage que l'on peut faire de soi en dépit des imposteurs et du reste. Un gai-savoir sans penchant tragique ; exactement la prescription qui convient pour mettre un terme provisoire mais c'est à chacun n'est-ce pas, de stabiliser ce don-ci ? au désordre induit des sens et des pensées. Un bon thérapeute n'administre aucun remède, il se contente de dénouer l'écheveau complexe des pathologies afin d'offrir aux patients, la topographie la plus claire possible de leur état délétère et de ses causes plus l'horizon ouvert d'une autre voie possible. On gagnera beaucoup à picorer pendant l'été des graines de vrai bonheur chez un penseur doublé d'un prosateur hors norme, capable de toucher tous les publics, de parler toutes les langues sans en dénaturer les vertus. Claude Margat, Le Monde Libertaire, 21 septembre 2005 De là viendrait peut-être le mal. Le mal de croire que livresse, fût-elle suscitée par le vin, la poésie ou la mystique, peut durer des éternités. Alors quau contraire, elle est le fait éphémère dun instant, dune vision, dun concours de circontances,qui nauront de durée que dans la mémoire des sens. Georges Picard, en ce très joli petit livre tenons-nous en là parce quen vertu du pilonnage préélectoral, il nest pas à première vue goncourable et lécrivain soutient dailleurs une théorie ravageuse sur le roman de qualité standard qui fera le livre de lannée , ne sadonne guère à une causerie anti-alcoolique. Sans chimères et sans ivresses, la vie ne connaîtrait que des passions tristes, sécrie-t-il en vantant sainement toutefois la maîtrise des exaltations. Le propos de lauteur ne tient pas de la leçon de morale, mais dune éthique de vie plutôt, dune esthétique, dune sensualité. Que chacun sache, en somme, où réside son bien-être. Il nest pas homme, lui-même, à rouler sous les tables sous leffet dun éthylisme parfait. La seule ivresse qui me convient est singulière. Je déteste les paradis collectifs, fussent-ils dalcool, de drogue, de prière, denthousiasme politique ou sportif. Georges Picard, quon nous sert rarement sur un plateau de télévision, gagnerait quelque peu à être connu. On ne saurait mieux le résumer, et atteindre ainsi à la fibre sensible du personnage, quen citant quelques-uns de ses titres ; un florilège en soi. Fidèle à léditeur José Corti, ce Parisien sexagénaire, dont on ne peut douter quil ait étudié la philosophie (et, pourquoi pas, réalisé une thèse sur lesprit de subversion), est lauteur de quelques titres qui nous en disent assez deux-mêmes. La piquette littéraire Redoutable catalogue : Histoire de lillusion (1993), De la connerie (1994), Du malheur de trop penser à soi (1995), Le Génie à lusag de ceux qui nen ont pas (1996), Tout ménerve (1997), Petit traité à lusage de ceux qui veulent toujours avoir raison (1999), Le Vagabond approximatif (2001), Tous fous (2003). On le disait : Georges Picard est trop fin, trop délicat pour être commercial. Se proclamant "observateur sans ambition réformatrice, qui fuit comme la peste les prêcheurs en tous genres, en premier lieu ceux qui veulent faire uvre de salubrité dans les esprits des autres en les empêchant de penser ce quils pensent, il se plaît décidément à faire communier la griserie du vin et livresse livresque. Livre et le livre, en définitive. Comme lécrit et le vin font parfois lécrivain ; mais pas toujours. Je crains que les vrais lecteurs, ceux qui senivrent vraiment de lecture, ne soient aussi peu nombreux que les livres qui les méritent. La piquette littéraire quon nous sert en abondance savale et se pisse en toute innocuité. Quant à léclat du vin quil vénère en ses reflets lamés, il nest au fond quune métaphore de ces foudroyantes clartés, ces rares et fragiles lucidités, qui nous brûlent les yeux à jamais. Éric de Bellefroid, La libre Belgique, 30 septembre 2005 Méfions-nous des sobres Au moins une fois par saison, il marrive de penser avec rage au destin de Georges Picard, lun de nos meilleurs prosateurs. Alors quon nous rebat les oreilles avec de lersatz, ce pur diamant reste scandaleusement au-dehors des vitrines des librairies, pas de toutes bien sûr, mais du plus grand nombre. Et dire quil y a eu dans ce pays un ministre de la Culture pour oser prétendre quaujourdhui aucun Stendhal, aucun Rimbaud néchapperaient à la bienveillance de lÉtat ! Pour Rimbaud, je ne sais pas, lisant moins de poésie (merci tout de même à Xavier Dorsemaine de mavoir envoyé depuis Bordeaux son subtil « Dans un silence de noix de coco »). Mais, pour Stendhal, pas de « Cent soixante-dix blague! Certes, Picard fréquente dassez loin le roman. Son genre, pour lessentiel, cest le libelle, pas forcément diffamatoire, sinon contre lui-même. Comme les écrivairs de haute lignée, Picard ne saccorde quassez peu de qualités. À charge pour son lecteur de les dénombrer. Ce qui nest pas une mince tâche, vu quil en regorge, ainsi que latteste son dernier livre, « Du bon usage de livresse ». Cent soixante-dix petites pages sans le noindre défaut. Un pur élixir. De quoi passer lhiver la tête claire et le cur plein. Il y a du Courrier chez Picard. La phrase, bruissante, convaincante, va droit au but. Comment ne pas aimer un homme qui écrit à la toute fin de son éloge du boire quil a « toujours pensé quil valait mieux sesquinter un peu le foie que de sulcérer lâme » ? Mais, attention, bien quil salue au passage notre Saint commun, le regretté Bukowski, Picard ne conçoit livresse que sous sa forme aimable. Point de cuite chez lui, mais un tête-à-tête harmonieux avec du pouilly servi par une jeunesse qui le réconcilie avec le quotidien. Picard ne boit pas pour nier le réel mais pour cerner sa bouffonnerie tragique. De quoi il tire sa philosophie: « Un individu nayant jamais connu livresse, aucune sorte divresse, pourrait bien être un monstre. » Allez donc lui tenir compagnie. Gérard Guégan, Sud Ouest dimanche, 16 octobre 2005 |
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![]() Georges Picard, Du bon usage de l'ivresse, Corti, 2005 168 pages ISBN : 2-7143-0905-4 14,50 Euros |
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