Christian Hubin, Dont bouge,
     éditions Corti, 2006.



    
Avec Dont bouge, Christian Hubin poursuit son parcours exigeant, dans la continuité de Laps et de Maintenant.

     "L’écriture de Christian Hubin ne cesse d’aller non pas vers le non sens, mais vers ce hors sens qui vibre aux lisières du sens. (Hors est également le titre d’un livre ). Elle ne cesse – et c’est son paradoxe fondateur – de s’avancer sur ce bord extrême où toute réalité nommable, délimitable disparaissant, s’entrevoit une fraction de seconde, peut-être moins, l’illimité, l’innommable du réel. Qu’elle cherche à approcher comme tel. D’où son apparente « illisibilité » pour qui s’attend à du « lisible », c’est-à-dire à du reconnaissable. La démarche est, ici, de connaissance et non de re-connaissance." Jacques Ancet (voir texte complet ci-dessous).





     À
     ce qui tient

     par effraction.
     



          *





     Où
     maintenant

     sans
     
     se
     passer.







     On reste au bord d’un nouveau livre de Christian Hubin, comme à chaque fois rebuté et saisi, dans une perplexité qu’on pourrait formuler ainsi : jusqu’à quel point peut-on aller dans l’illisible pour que, contre toutes le lisibilités simplistes et autres pensées, idées et même perceptions toutes faites, quelque chose pourtant se fasse ? Car de ce quelque chose on ne peut rien dire. Sauf, peut-être, par sursaut, dans l’apnée du sens où nous plonge cette écriture extrême.
    Dont bouge ne fait pas exception à la règle. Au contraire. Dans la nudité réverbérante de notations brèves et laconiques, tout le livre se tient sur la réitération de deux particules grammaticales, l’adverbe « où » et le pronom relatif « dont ». Autrement dit sur le double schème du lieu et de l’appartenance.
     Le lieu, lui, est sans lieu. Tout se passe « Aux extrémités », comme le dit l’incipit. Là où la parole se perd, ne dit plus rien. Mais, c’est ce rien qui insiste : « Où / maintenant // sans // se passer ». On a cru voir, mais non. On est dans l’ « infiguration ». Dans ce préapparaître de la parole qui ne dit que la motion d’une venue – une é-motion – un mouvement hors de. Mais interrompu, toujours, clignotant, syncopé : « Et par / arrêts // cette sorte de / hochement vers… » Ce qui, d’apparaître, disparaîtrait aussitôt – et qui, donc, reste « paralysé / d’apparaître ». Cette, préapparition, cette « parole libérée du langage », comme le dit si bien María Zambrano, ne peut nous offrir que des bribes, des vibrations, à peine. Qui, bien qu’éparses, appartiennent pourtant à un tout qui n’en est pas un. À un « continuum », plutôt, pour emprunter le mot titre d’un livre de 1991 . D’où cet usage insistant du « dont » qui donne son titre au livre – Dont bouge – et suggère que toute forme ou, moins, tout mouvement perceptible ne se lève que sur le fond d’un imperceptible toujours latent, toujours actif.
     C’est pourquoi l’écriture de Christian Hubin ne cesse d’aller non pas vers le non sens, mais vers ce hors sens qui vibre aux lisières du sens. (Hors est également le titre d’un livre ). Elle ne cesse – et c’est son paradoxe fondateur – de s’avancer sur ce bord extrême où toute réalité nommable, délimitable disparaissant, s’entrevoit une fraction de seconde, peut-être moins, l’illimité, l’innommable du réel. Qu’elle cherche à approcher comme tel. D’où son apparente « illisibilité » pour qui s’attend à du « lisible », c’est-à-dire à du reconnaissable. La démarche est, ici, de connaissance et non de re-connaissance. Elle ne peut donc se faire que dans une sorte d’asphyxie graphique, syntaxique et sémantique (« Où / le cal, // le / frottement // sans / respirer »), hors de toute rhétorique, de toute poétisation – d’ailleurs, cela est-il encore de la « poésie »? Dans une réticulation qui érige le fragmentaire, ou mieux, le hoquet verbal, en principe d’écriture. Alors, par instants pointe « L’hymne lié à / la floculation », formulation qui pourrait être celle d’une poétique. Une sorte de contre-chant ou, mieux, de hors-chant (champ), une non figuration qui laisse pourtant « floculer » par grumeaux d’une densité d’autant plus grande qu’ils sont plus rares (le houx, le pré, la nageoire, le bois, etc.) une présence de la matière et de l’invisible qui la porte :


Une saisie
où la
matière

sans
elle


     Parce que qu’elle ne cesse de traquer l’« illisible » dans le « lisible » ou, si l’on préfère l’invisible dans le visible, cette écriture, dans sa radicalité, son intransigeante rigueur, est à proprement parler, métaphysique. Peut-être l’une des seules de ce temps à rendre à ce terme si galvaudé sa portée et sa profondeur.
     Jacques ANCET, L'illisible


     Avec Christian Hubin, c’est du mystère consubstantiel à la poésie qu’il s’agit, de ce qui en elle, loin de toute illusion de prise sur le monde, mine tout discours, et oblige à fréquenter les limbes du langage, comme à habiter l’intervalle entre ce qui est – veut être ou a été – et ce qui cherche à le dire. Le poème, alors, devient ce lieu d’improbable saisie où se donne à entendre un peu de l’inarticulable de cette expérience.
     Expérience de la stupeur et de l’altérité, de la syncope et du spasmodique. Bribes de processus, éclats éphiphaniques, trouée soudaine, consonances sans accords, c’est l’ombre ou l’écho de ces manifestations lacunaires que le poème cherche à recueillir ;
     « Comme/ quand// presque//devant ».
     C’est l’invisible ossature de ce qui sans cesse échappe, l’expression ruinée de ce qui s’est à peine matérialisé, l’âme de cet inconçu, le contrepoint de ce déploiement muet, que tente de noter, avant qu’il ne se dilue définitivement dans l’haleine du monde, le poème de Christian Hubin. Un rythme, une variation musicale, un hoquet. La couleur sonore d’un soupçon de présence, la ponctuation erratique d’une déglutition d’ultérieur ou d’une résurgence désorientée.      « Dont/ qu’est-ce/que// soutenant // et // – Pourquoi vous détournez-vous ? ».
     D’un instant soluble, il ne reste plus que « la limaille/ sans// présent », le surgissement tétanisé, la substance veuve d’une pure surrection. « Dont// où/ à hauteur,// qui// avec/ là ». De la culmination arrêtée dont bouge encore l’ici et l’insu. Un trouble se propageant par ondes brèves, cadences silencieuses, et débordant le langage de tous côtés. Avec Hubin, on est dans le maintenant d’un autre temps dont bouge les limites, un temps rétractile, flexible, polymorphe. On est dans l’en deçà ou l’au-delà du phénomène, dans l’orbe de ce qui n’est pas entré dans l’ordre des significations. Dans du réel en transmutation, dans de la densité alvéolée d’impensable, dans la floculation d’une velléité, la coagulation à peine visible de ce qui est sans être. « Une silhouette/ qu’on n’est pas,// que bouger/ comble ».
     Suspendue, décantée, proche des harmoniques d’une pure intention ondoyante, la poésie de Christian Hubin relève du monde d’avant le Moi, du domaine de la préexistence et de la préfuguration. Une écriture en apnée, mêlant le tactile à l’intermittant, et la dés-apparition aux signes venus de ce fond sans fond, et dont on perçoit parfois l’ombre dans les ricochets de la lumière, « par tact bref/ du// quitté ».
     Le Matricule des Anges n° 79, Richard Blin


     Une saisie/ où la/ matière// sans elle.
     Il semble que, depuis Personne (1986), et jusqu’à Dont bouge (2006), Christian Hubin n’ait composé qu’un seul long poème, un continuum poétique lui-même inscrit dans le continuum spatio-temporel.
     Une telle expérience, à peu près unique, induit chez le lecteur une attitude mentale particulière : il faut se laisser envahir par ce flux d’apparence brisée, par cette intermittence, ce chant troué de silences – jusqu’à ce que le poème agisse à notre insu, surgisse de ce qui va l’éclairer obliquement, percutant, modifiant notre rapport traditionnel au temps, à ce présent de Dont bouge. Car ledit présent est une invention de la grammaire – mais aussi un des piliers de la métaphysique, avec ses notions d’être, de présence ou d’absence, à l’étymon commun.
C’est précisément cette croyance que ne cesse de miner la poésie d’Hubin, en dépit de certains titres comme Ce qui est ou Maintenant – à moins qu’ils n’indiquent que l’être-là, comme ce moment-ci, désignent l’horizon de toute pensée, de toute conscience, cette ligne fictive jamais atteinte, toujours venant vers nous : Comme/ quand// presque/ devant. (…) Dont/ entendre// dépasse. (…) Le bout de tissu hors de tous. (…) Et parfois/ d’où serait/ là,// son recul/ pelliculaire.
     Qu’on relise chaque page, chaque fragment de cette longue épopée immobile (en particulier ce nouveau recueil) : s’y écrit constamment un seul poème, prolongé, ou mieux, poursuivi sans fin, car il n’a ni fin ni commencement concevables.
Èntre ce qui fut et ce qui sera – comme une vitesse coupant – capable de se sacrifier : le vide. Celui des Tombées, de Laps, de Dont bouge.
Ce que nous nous efforçons d’être et de saisir, ce qui tient/ par effraction.
     Pierre Romnée, Le Mensuel littéraire et poétique n° 346







Christian Hubin,
Dont bouge,
Corti, 2006
96 pages
ISBN : 2-7143-0930-5
13 Euros