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| Julie Mazzieri, Le Discours sur la tombe de l'idiot, éditions Corti, 2009. Lauréate du Prix Littéraire Romans et nouvelles du Gouverneur général de 2009. Scandalisés par l’idiot du village, le maire de Chester et son adjoint conspirent sa mort. Un matin de printemps, les deux hommes l’enlèvent et vont le jeter dans un puits. Or, au bout de trois jours, l’idiot se remet à crier du fond de sa fosse.
En plein jour. Ils l’ont jeté dans un puits de l’autre côté du village. Ils l’ont pris par les jambes et l’ont fait basculer comme une poche de blé. En comptant un, deux, trois. Le maire et son adjoint. Quelques jours plus tôt, les deux hommes étaient restés à la mairie après la levée de l’assemblée. Ils n’avaient pas pris la peine de s’asseoir. Ils avaient défait le noeud de leur cravate et avaient parlé dans l’embrasure de la porte. Il n’y avait pas eu de véritable silence. Le cou du maire était rouge, presque violacé. Il avait parlé le premier. Il l’avait vu ce matin-là en sortant du bureau de poste. Il était sur la place du village et ne semblait attendre ni rien ni personne. Il était assis sur la première marche de la place et son pantalon trop grand descendait sur ses hanches. Le maire voulait s’asseoir et lire son courrier. La postière venait de lui remettre une lettre recommandée et il s’était dit je vais m’arrêter sur la place pour l’ouvrir ; à cette heure il n’y a personne, on n’est pas obligé de discuter. Il avait hésité en voyant l’autre sur sa marche puis avait longé le muret et s’était installé sur le banc. Il était le maire et c’était la place de son village après tout. L’autre ne l’avait pas remarqué ; il se berçait dans le vide en fixant le sol devant lui. Il avait fait cela très longtemps, sans jamais s’arrêter. Le mouvement partait de la nuque, d’une légère secousse, d’une brève raideur qui jetait sa tête en avant comme un balancier. Le roman sort du puits Le village de Chester est plein d’intrigues. De crimes. Julie Mazzieri raconte, dans “Le discours sur la tombe de l’idiot”, la peur, la culpabilité et la lâcheté : une fresque fourmillante.
L’idiot du village pisse partout, principalement sur les murs de la mairie, il occupe les bancs publics et pousse des cris effrayants. M. le maire et son adjoint Jacques Marceau, laitier de son état, à l’approche de la visite d’un « ministre », pour la foire, ne peuvent plus le supporter. Dès la première phrase du roman, l’acte est ac- compli : « En plein jour. Ils l’ont jeté dans un puits de l’autre côté du village. Ils l’ont pris par les jambes et l’ont fait basculer comme une poche de blé. » Rien ne sera plus comme avant. Tout de suite : « Un ciel noir, à peine sorti de la nuit, un ciel menaçant alors que tous avaient annoncé bien haut l’arrivée du printemps. Un ciel noir de colère et des vents si forts qu’il était impossible de dire de quel côté arriverait la tempête. » Tout va se dérégler, le fracas va venir de partout. Les cris de Midas, l’idiot, ne s’entendent plus : un silence effrayant ! Pour les gens du village, il s’est réfugié dans la forêt. Mais il faut bien trouver un coupable ! Un certain Paul Barabé, jeune ouvrier agricole arrivé depuis peu dans la ferme Fouquet, ne serait-il pas l’accusé idéal ? Surtout qu’il a une drôle d’allure : «II n’était pas laid, non, seulement, voilà, il avait sur le visage quelque chose de désagréable, d’impertinent. Si on regardait bien, c’était juste au-dessus de la bouche : une petite ficelle de chair blanche qui remontait dans la narine et soulevait légèrement, tel un rideau, la lèvre supérieure. Pourtant subtilement corrigé, le bec-de-lièvre lui avait laissé une gueule un peu de travers une gueule "pas claire" à cause du perpétuel sourire narquois qu’il arborait malgré lui. » Tout ce premier roman de Julie Mazzieri, traductrice de Jane Bowles, a ce côté « narquois ». On est plongé dans les ragots, les rumeurs ; les femmes jacassent, les enfants sont terribles, de nouveaux arrivants, venus de la ville, ne peuvent s’installer que sous la bourrasque. À l’heure où les événements se précipitent comme des pierres lancées sur les cloches (elles sonnent beaucoup), on découvre le cadavre d’une « fille » dans un fossé. Assassinée. Pute venue d’ailleurs ? Des battues sont organisées, des hommes s’enivrent rapidement. Et Paul Barabé, l’ouvrier agricole ? Là aussi il faudrait un coupable. Ainsi tous les habitants du village, du curé à l’organiste, du berger à l’aubergiste, et toutes les femmes forment une communauté écrasée par une culpabilité pesante. Accablante. Surtout que la vieille fille Henri, mère de Midas l’idiot, cherche partout son fils : elle le sait, il est vivant. Il reviendra. Mais tout est rocambolesque dans ce village déboussolé. Pourtant, dès le début, on connaît les coupables (le maire et l’adjoint), et cela ne supprime en rien un suspense plein de désordres et de surprises. L’intrigue a des soubresauts et la narration, remarquablement menée, est comme un sentier plein d’ornières, plein de ronces, qui donnent des coups de sang à la lecture. Finalement, n’est-ce pas un idiot qui gouverne ce village qui mérite le détour ? André Rollin, Le Canard enchaîné, 14 janvier 2009.
Chester est une bourgade sans histoires, avec ses paysans et ses intempéries. Le calme semble éternel. Pourtant un meurtre est commis sur la personne d'un idiot, le traditionnel idiot du village : ici un homme gros et indécent qui gesticule dans la rue, se racontant une histoire pleine de bruit et de fureur. Impossible de tolérer un tel énergumène, voilà ce que se disent les bien-pensants du coin. Sans plus attendre, l'idiot est kidnappé et emmené dans les terres. On le bascule dans un puits, comme on jette une « poche de blé ».
Premier roman de Julie Mazzieri, Québécoise expatriée en Corse, Le discours sur la tombe de l’idiot commence aussi avec le meurtre d’un « homme de rien », en l’occurrence l’idiot du village, qui osait pisser à la porte de la mairie de Chester. Dès le début de l’histoire, nous savons que c’est le maire et son adjoint qui ont enlevé puis jeté l’idiot au fond d’un puits pour qu’il y meure. Au contraire de Caron, la romancière dévoile donc son jeu dès les premières pages, rompant avec une tradi- tion dominante en polar, et ce, histoire de mieux se concentrer sur le stratagème des criminels pour désigner un coupable. Comme la disparition de la victime coïncide avec l’arrivée dans les parages de Paul Barabé, un ouvrier récemment installé à la ferme des Fouquet, le maire voit en celui-ci le bouc émissaire idéal, alors que son complice, asphyxié par la culpabilité, risque de passer aux aveux... Disons-le d’emblée : pour un premier roman, c’est un tour de force que signe ici Mazzieri, diplômée en traduction qui travaille, à ce titre, sur un inédit de Jane Bowles. Parce qu’elle semble plus préoccupée par le tableau de ce monde rural, tissé serré, indifférent à la violence qui le traverse, la romancière donne l’impression de destiner son livre à une autre tablette que celle du roman noir. Pourtant, elle s’y rattache par la fine analyse des moeurs peu honorables des citoyens de Chester. Et qu’importe donc que ce demeuré ait disparu ? Qu’importe qu’on retrouve ensuite le cadavre d’une étrangère frivole dans un champ ? De toute façon, tout porte à croire que le coupable est cet étranger qui n’a pas gagné le droit d’exister dans la communauté, non ? On les connaît, ces villageois qui vivent en vase clos, réfractaires aux marginaux, à tous ceux qui ne sont pas « de souche » ou qui oseraient troubler l’ordre établi. On les connaît pour avoir vu à l’oeuvre leur frilosité maladive, au Québec comme ailleurs. Heureusement, au-delà du propos sociologique, ce livre doit son intérêt à l’écriture maîtrisée et limpide de Julie Mazzieri, à ses phrases lapidaires qui évitent les écueils du mélodrame ou du sermon. Dénué de tout sentimentalisme, ce roman s’impose en toute simplicité comme le premier jalon dans l’oeuvre d’une auteure qu’il faudra de toute évidence suivre à la trace.
Certaines oeuvres peuvent prendre du temps à germer et à grimper ma chaîne du temps et de l’espace qui leur permet de faire cohabiter le possible avec l’impossible, l’imaginaire et le réel. Enfin, de faire de la littérature, avec tout ce que cet art porte de contradictions en lui, à la fois fouillis taillé de références, épure de fresques humaines intarissables, drames communs auxquels le style et la langue donnent une vie nouvelle, inquiétante. Ce sont ces livres qui donnent envie de lire, et offrent au critique la chance de sentir qu’il fait autre chose que de juger de la couleur des saucisses. Julie Mazzieri, de son nom de jeune fille Ouellette, ancienne étudiante d’Yvon Rivard au département de langue et littérature françaises de l’université McGill, a peaufiné patiemment ce texte issu d’une mémoire de maîtrise qui réunissait la version primitive de ce roman. Là où le chien aboie, et un essai critique portant sur La rhétorique de l’idiot. C’était en juillet, 1998. La langue de Julie Mazzieri n’a besoin d’aucune ampoule pour s’éclairer sur les chemins tordus et noirs d’humour où elle nous emmène ; dans le village de Chester, où elle plante l’action de son roman, un climat définitivement malsain s’installe dès que le maire et son adjoint mettent à exécution leur plan machiavélique : se débarrasser de l’idiot du village, cette nuisance publique qui passe son temps à uriner sur la somptueuse poignée de porte de l’hôtel de ville, ornée d’une gueule de lion béante. Ainsi en plein jour, « ils l’ont jeté dans un puits de l’autre côté du village. Ils l’ont pris par les jambes et l’ont fait basculer comme une poche de blé. » Bientôt, une pluie torrentielle s’abattra sur Chester, et la disparition de l’idiot éveillera les soupçons des habitants... qui jetteront leur dévolu sur Paul Barabé, un « étrange » venu de la ville et engagé depuis peu comme garçon de ferme chez le père Fouquet. Comme le souligne avec justesse l’éditeur, Le Discours sur la tombe de l’idiot est loin de s’en tenir à cette essence policière, puisque les éléments du meurtre sont exposés dès la première page. Roman de la culpabilité, celle qui assaille les coupables et hante les innocents, cette cruelle histoire en est aussi une d’exclusion, et les personnages gravitent pour la plupart sur la couche de valence de l’atome familial, épouvantablement seuls et livrés à la rumeur croissante qui suit son rythme au milieu des changements de décor que Mazzieri orchestre de main de maître, sans jamais égarer son lecteur. La finale, énigmatique et enlevante, n’offre aucune issue facile, de sorte qu’une lecture superficielle en révèle autant la teneur qu’une rupture au miroir. Une fois terminée, l’histoire de ce village sans idiot continue, de nous habiter, incomplète dans son accomplissement, et tendre dans sa morsure.
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![]() Julie Mazzieri, Le Discours sur la tombe de l'idiot, Corti, 2009 246 pages ISBN : 978-2-7143-0987-7 17 Euros |
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