Julie Mazzieri, Le Discours sur la tombe de l'idiot,
     éditions Corti, 2009.

     Lauréate du Prix Littéraire – Romans et nouvelles – du
Gouverneur général de 2009.
     

Scandalisés par l’idiot du village, le maire de Chester et son adjoint conspirent sa mort. Un matin de printemps, les deux hommes l’enlèvent et vont le jeter dans un puits. Or, au bout de trois jours, l’idiot se remet à crier du fond de sa fosse.

« Un village comme ici c’est pas une place pour les intrigues », mettent en garde les habitants de Chester. Dès les premières pages du Discours sur la tombe de l’idiot, le lecteur connaît tous les éléments du crime qui vient troubler ce village sans histoire. L’intrigue policière ainsi jugulée, le roman repose principalement sur le génie de l’accusation et du leurre, c’est-à-dire sur les efforts déployés par le maire afin de désigner un coupable et ce, tout en s’assurant le silence de son complice qui menace de s’effondrer sous le poids du remords. Parmi les divers lièvres lancés afin de faire diversion se trouve le coupable idéal — Paul Barabé, un nouvel ouvrier venu se refaire à la campagne dont l’arrivée à la ferme des Fouquet coïncide avec la disparition de l’idiot et une autre sinistre découverte.

Si le roman possède une « essence policière » incontestable, il s’agit d’abord et avant tout d’un roman de la culpabilité. Tout en s’attachant au sort de Paul Barabé, le récit présente l’histoire de Chester « saisie du dedans » : une histoire commune non pas appréhendée dans la perspective rassurante des intentions et des actes, mais une histoire se rapportant plutôt aux faits principaux qui accablent ce village sans idiot. Ses tableaux consécutifs adoptent le mode vertigineux de la rumeur : leur cohérence surgit du désordre et de la fulgurance des images, leur logique interne place les villageois de Chester sous une lumière inquiétante. Comme si le narrateur lui-même ne pouvait se résoudre à faire du maire et de son adjoint les seuls coupables de leur crime.





   

   

Julie Mazzieri est née au Québec en 1975. Docteur ès lettres, elle compte parmi ses publications divers articles portant notamment sur l’écriture de la fin et la rhétorique de l’idiot dans les oeuvres de Faulkner, Bernanos, Dostoïevski et Denis de Rougemont. Elle a enseigné la traduction à l’Université McGill (Canada) et travaille actuellement à la traduction française d’un inédit de Jane Bowles. Elle vit aujourd’hui en Corse.




    

  




     

     

En plein jour. Ils l’ont jeté dans un puits de l’autre côté du village. Ils l’ont pris par les jambes et l’ont fait basculer comme une poche de blé. En comptant un, deux, trois. Le maire et son adjoint. Quelques jours plus tôt, les deux hommes étaient restés à la mairie après la levée de l’assemblée. Ils n’avaient pas pris la peine de s’asseoir.

Ils avaient défait le noeud de leur cravate et avaient parlé dans l’embrasure de la porte. Il n’y avait pas eu de véritable silence. Le cou du maire était rouge, presque violacé. Il avait parlé le premier.

Il l’avait vu ce matin-là en sortant du bureau de poste. Il était sur la place du village et ne semblait attendre ni rien ni personne. Il était assis sur la première marche de la place et son pantalon trop grand descendait sur ses hanches. Le maire voulait s’asseoir et lire son courrier. La postière venait de lui remettre une lettre recommandée et il s’était dit je vais m’arrêter sur la place pour l’ouvrir ; à cette heure il n’y a personne, on n’est pas obligé de discuter. Il avait hésité en voyant l’autre sur sa marche puis avait longé le muret et s’était installé sur le banc. Il était le maire et c’était la place de son village après tout. L’autre ne l’avait pas remarqué ; il se berçait dans le vide en fixant le sol devant lui. Il avait fait cela très longtemps, sans jamais s’arrêter. Le mouvement partait de la nuque, d’une légère secousse, d’une brève raideur qui jetait sa tête en avant comme un balancier.








Le roman sort du puits

 Le village de Chester est plein d’intrigues. De crimes. Julie Mazzieri raconte, dans “Le discours sur la tombe de l’idiot”, la peur, la culpabilité et la lâcheté : une fresque fourmillante.

 

L’idiot du village pisse partout, principalement sur les murs de la mairie, il occupe les bancs publics et pousse des cris effrayants. M. le maire et son adjoint Jacques Marceau, laitier de son état, à l’approche de la visite d’un « ministre », pour la foire, ne peuvent plus le supporter. Dès la première phrase du roman, l’acte est ac- compli : « En plein jour. Ils l’ont jeté dans un puits de l’autre côté du village. Ils l’ont pris par les jambes et l’ont fait basculer comme une poche de blé. » 

Rien ne sera plus comme avant. Tout de suite : « Un ciel noir, à peine sorti de la nuit, un ciel menaçant alors que tous avaient annoncé bien haut l’arrivée du printemps. Un ciel noir de colère et des vents si forts qu’il était impossible de dire de quel côté arriverait la tempête. » Tout va se dérégler, le fracas va venir de partout. Les cris de Midas, l’idiot, ne s’entendent plus : un silence effrayant ! Pour les gens du village, il s’est réfugié dans la forêt. 

Mais il faut bien trouver un coupable ! Un certain Paul Barabé, jeune ouvrier agricole arrivé depuis peu dans la ferme Fouquet, ne serait-il pas l’accusé idéal ? Surtout qu’il a une drôle d’allure : «II n’était pas laid, non, seulement, voilà, il avait sur le visage quelque chose de désagréable, d’impertinent. Si on regardait bien, c’était juste au-dessus de la bouche : une petite ficelle de chair blanche qui remontait dans la narine et soulevait légèrement, tel un rideau, la lèvre supérieure. Pourtant subtilement corrigé, le bec-de-lièvre lui avait laissé une gueule un peu de travers – une gueule "pas claire" à cause du perpétuel sourire narquois qu’il arborait malgré lui. » 

Tout ce premier roman de Julie Mazzieri, traductrice de Jane Bowles, a ce côté « narquois ». On  est plongé dans les ragots, les rumeurs ; les femmes jacassent, les enfants sont terribles, de nouveaux arrivants, venus de la ville, ne peuvent s’installer que sous la bourrasque. À l’heure où les événements se précipitent comme des pierres lancées sur les cloches (elles sonnent beaucoup), on découvre le cadavre d’une « fille » dans un fossé. Assassinée. Pute venue d’ailleurs ? Des battues sont organisées, des hommes s’enivrent rapidement. Et Paul Barabé, l’ouvrier agricole ? Là aussi il faudrait un coupable. 

Ainsi tous les habitants du village, du curé à l’organiste, du berger à l’aubergiste, et toutes les  femmes forment une communauté écrasée par une culpabilité pesante. Accablante. Surtout que la vieille fille Henri, mère de Midas l’idiot, cherche partout son fils : elle le sait, il est vivant. Il reviendra. Mais tout est rocambolesque dans ce village déboussolé. 

Pourtant, dès le début, on connaît les coupables (le maire et l’adjoint), et cela ne supprime en rien un suspense plein de désordres et de surprises. L’intrigue a des soubresauts et la narration, remarquablement menée, est comme un sentier plein d’ornières, plein de ronces, qui donnent des coups de sang à la lecture.

Ce n’est pas simple, la vie d’un village, surtout lorsqu’il y a des gamins qui blessent avec des canifs, une jument qui devient folle, des hommes qui pleurent et qui prient... et un ministre qui ne vient pas à la foire alors qu’une petite fille, Marie, laisse tomber un rubis dans le fameux puits. 

Finalement, n’est-ce pas un idiot qui gouverne ce village qui mérite le détour ? 

André Rollin, Le Canard enchaîné, 14 janvier 2009.




La maîtrise de la structure du récit est impressionnante. L'auteur procède par petites touches, suivant les habitants du village l'un après l'autre, s'attardant sur des points apparemment anodins, revenant sur ses pas. Ressort de tout cela un climat lourd et relativement fascinant. Comme si des vies considérées des habitants de ce village, l'auteur avait décidé de conserver l'essentiel, le petit événement qui parfois fait sens. Belle réussite.
Benoît Broyart, voir l'article complet sur son blog.





Chester est une bourgade sans histoires, avec ses paysans et ses intempéries. Le calme semble éternel. Pourtant un meurtre est commis sur la personne d'un idiot, le traditionnel idiot du village : ici un homme gros et indécent qui gesticule dans la rue, se racontant une histoire pleine de bruit et de fureur. Impossible de tolérer un tel énergumène, voilà ce que se disent les bien-pensants du coin. Sans plus attendre, l'idiot est kidnappé et emmené dans les terres. On le bascule dans un puits, comme on jette une « poche de blé ».

À vrai dire, rien de plus que l'atrocité d'un crime ordinaire. Mais le hic, ce sont les assassins : à savoir le maire de Chester et son adjoint. Les gardiens de la loi viennent de passer de l'autre côté de la morale. A partir de ce qu'il faut bien appeler un caprice monstrueux, Le Discours sur la tombe de l'idi ot déplace les frontières intimes de la faute et met en scène l'épouvante de la rumeur, de celle qui jour après jour ne cesse de grossir dans la conversation des villageois. Dans cette contrée, la lâcheté est une règle, la délation un principe.

Paul Barabé est le nouvel arrivant de Chester. Il s'installe avec sa famille et fait ses preuves en tant qu'ouvrier pour la ferme des Fouquet. C'est un bon manoeuvre, qui vit à l'écart de la communauté. Un tempérament stable, effacé. Le bouc émissaire parfait. Sournoisement, on commence à le montrer du doigt. Bientôt, les habitants inscrivent à même l'écorce d'un orme le mot « Vatan », clairement destiné à cet étranger. De son côté, le maire bénit le ciel d'avoir trouvé un faux coupable sur les épaules duquel vont reposer deux victimes : l'idiot et Isabelle Desmarais, une fille retrouvée dans un fossé et vite enterrée. Commentaire du narrateur : « «La petite morte ceci, la petite morte cela.» Ils n'ont plus que ces mots à la bouche depuis jeudi. Faut les voir quand ils en parlent. On croirait qu'ils sont contents que ce soit arrivé chez eux. Au fond, ils ont le goût du drame, les paysans. Ils attendent maintenant qu'on leur raconte la suite. »

INCARNATION DE LA CANDEUR

En cinq chapitres qui se dressent comme les cinq actes d'une tragédie, Julie Mazzieri parvient à composer un roman sur la gêne, la honte que suscite l'idiotie. Rarement la figure de l'idiot a été aussi bien saisie que dans cette incarnation de la candeur : « L'idiot avait traîné ses pieds dans l'ombre et laissé son bras gauche frôler les feuilles et les épines. » Mazzieri prouve qu'elle est une lectrice profonde de Dostoïevski et de Faulkner. Elle élabore son personnage en se remémorant les actes du prince Mychkine, les mots de Benjy : l'idiotie irrigue une grande part de la littérature moderne, et il faut beaucoup de maîtrise pour s'inscrire dans cette tradition écrasante. Quant à la culpabilité individuelle qu'on retrouve dans l'attitude de l'adjoint Marceau, on peut la lire comme une variation du J ournal d'un curé de campagne, de Bernanos, et de son héros, dévoré par un zèle apostolique.

Plus encore, Le Discours sur la tombe de l'idiot redonne une perspective à ce que Gustave Flaubert, en 1857, nommait les « moeurs de province », pour reprendre le sous-titre de Madame Bovary. Dans ce domaine, depuis longtemps, le lecteur n'a droit qu'à une peinture académique de la campagne, qui prend l'allure d'une régression littéraire, régionalisme et naturalisme se donnant la main pour chanter le joli monde d'avant l'industrialisation. D'école en école, de maître en disciple, le terroir est devenu une marque de fabrique douteuse, un label comme un autre. Très loin d'Emma Bovary, de son adultère, de l'arsenic, et à mille lieues de la description ironique et merveilleuse d'Homais, l'apothicaire lourd et prétentieux...

Julie Mazzieri sait, elle aussi, capter le grotesque d'une communauté : le laitier Marceau pris au piège de sa responsabilité, le père Fouquet en alcoolique notoire, le berger Simeoni, Dubois qui confond cyclope et cyclone, sans oublier Dru, « un grand gaillard ainsi surnommé en raison de sa barbe précoce et excessive ».
Ce sont des craintifs, des rustres, des impulsifs. Par chance, ils n'auront pas le dernier mot. Grâce à un sens très aigu du contrepoint et des atmosphères, Julie Mazzieri réserve à la fin de son livre une surprise au lecteur et aux personnages. Ou comment, sans en dévoiler davantage, des forains arrivent à point nommé pour faire échapper ce roman à la pure tragédie.
Jean-Philippe Rossignol, Le Monde, 6 février 2009



Premier roman de Julie Mazzieri, Québécoise expatriée en Corse, Le discours sur la tombe de l’idiot commence aussi avec le meurtre d’un « homme de rien », en l’occurrence l’idiot du village, qui osait pisser à la porte de la mairie de Chester.

Dès le début de l’histoire, nous savons que c’est le maire et son adjoint qui ont enlevé puis jeté l’idiot au fond d’un puits pour qu’il y meure. Au contraire de Caron, la romancière dévoile donc son jeu dès les premières pages, rompant avec une tradi- tion dominante en polar, et ce, histoire de mieux se concentrer sur le stratagème des criminels pour désigner un coupable. Comme la disparition de la victime coïncide avec l’arrivée dans les parages de Paul Barabé, un ouvrier récemment installé à la ferme des Fouquet, le maire voit en celui-ci le bouc émissaire idéal, alors que son complice, asphyxié par la culpabilité, risque de passer aux aveux...

Disons-le d’emblée : pour un premier roman, c’est un tour de force que signe ici Mazzieri, diplômée en traduction qui travaille, à ce titre, sur un inédit de Jane Bowles. Parce qu’elle semble plus préoccupée par le tableau de ce monde rural, tissé serré, indifférent à la violence qui le traverse, la romancière donne l’impression de destiner son livre à une autre tablette que celle du roman noir. Pourtant, elle s’y rattache par la fine analyse des moeurs peu honorables des citoyens de Chester. Et qu’importe donc que ce demeuré ait disparu ? Qu’importe qu’on retrouve ensuite le cadavre d’une étrangère frivole dans un champ ? De toute façon, tout porte à croire que le coupable est cet étranger qui n’a pas gagné le droit d’exister dans la communauté, non ? 

On les connaît, ces villageois qui vivent en vase clos, réfractaires aux marginaux, à tous ceux qui ne sont pas « de souche » ou qui oseraient troubler l’ordre établi. On les connaît pour avoir vu à l’oeuvre leur frilosité maladive, au Québec comme ailleurs. Heureusement, au-delà du propos sociologique, ce livre doit son intérêt à l’écriture maîtrisée et limpide de Julie Mazzieri, à ses phrases lapidaires qui évitent les écueils du mélodrame ou du sermon. Dénué de tout sentimentalisme, ce roman s’impose en toute simplicité comme le premier jalon dans l’oeuvre d’une auteure qu’il faudra de toute évidence suivre à la trace.

Stanley Péan, Le Libraire, février-mars 2009




Certaines oeuvres peuvent prendre du temps à germer et à grimper ma chaîne du temps et de l’espace qui leur permet de faire cohabiter le possible avec l’impossible, l’imaginaire et le réel. Enfin, de faire de la littérature, avec tout ce que cet art porte de contradictions en lui, à la fois fouillis taillé de références, épure de fresques humaines intarissables, drames communs auxquels le style et la langue donnent une vie nouvelle, inquiétante. Ce sont ces livres qui donnent envie de lire, et offrent au critique la chance de sentir qu’il fait autre chose que de juger de la couleur des saucisses. Julie Mazzieri, de son nom de jeune fille Ouellette, ancienne étudiante d’Yvon Rivard au département de langue et littérature françaises de l’université McGill, a peaufiné patiemment ce texte issu d’une mémoire de maîtrise qui réunissait la version primitive de ce roman. Là où le chien aboie, et un essai critique portant sur La rhétorique de l’idiot. C’était en juillet, 1998.

La langue de Julie Mazzieri n’a besoin d’aucune ampoule pour s’éclairer sur les chemins tordus et noirs d’humour où elle nous emmène ; dans le village de Chester, où elle plante l’action de son roman, un climat définitivement malsain s’installe dès que le maire et son adjoint mettent à exécution leur plan machiavélique : se débarrasser de l’idiot du village, cette nuisance publique qui passe son temps à uriner sur la somptueuse poignée de porte de l’hôtel de ville, ornée d’une gueule de lion béante.

Ainsi en plein jour, « ils l’ont jeté dans un puits de l’autre côté du village. Ils l’ont pris par les jambes et l’ont fait basculer comme une poche de blé. » Bientôt, une pluie torrentielle s’abattra sur Chester, et la disparition de l’idiot éveillera les soupçons des habitants... qui jetteront leur dévolu sur Paul Barabé, un « étrange » venu de la ville et engagé depuis peu comme garçon de ferme chez le père Fouquet.  Comme le souligne avec justesse l’éditeur, Le Discours sur la tombe de l’idiot est loin de s’en tenir à cette essence policière, puisque les éléments du meurtre sont exposés dès la première page. Roman de la culpabilité, celle qui assaille les coupables et hante les innocents, cette cruelle histoire en est aussi une d’exclusion, et les personnages gravitent pour la plupart sur la couche de valence de l’atome familial, épouvantablement seuls et livrés à la rumeur croissante qui suit  son rythme au milieu des changements de décor que Mazzieri orchestre de main de maître, sans jamais égarer son lecteur. 

La finale, énigmatique et enlevante, n’offre aucune issue facile, de sorte qu’une lecture superficielle en révèle autant la teneur qu’une rupture au miroir. Une fois terminée, l’histoire de ce village sans idiot continue, de nous habiter, incomplète dans son accomplissement, et tendre dans sa morsure.

Archambault, Ici, 5 mars 2009







Julie Mazzieri,
Le Discours sur la tombe de l'idiot,
Corti, 2009
246 pages
ISBN : 978-2-7143-0987-7
17 Euros