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Tatiana ARFEL, Des Clous Domaine français, éditions Corti « Le clou qui dépasse rencontre souvent le marteau ». Human Tools est une entreprise internationale de services spécialisée dans la mise en place de procédures pour d’autres sociétés. Ou plutôt : Human Tools vend du vent très cher, très côté en Bourse et très discutable. Catherine, Rodolphe, Francis, Sonia, Marc, Laura travaillent pour Human Tools. Ils en sont les clous, ils valent des clous : employés non conformes, allergiques à la cravate ou aux talons hauts, trop intelligents, trop étranges, rêveurs ou aimables, trop eux-mêmes, simplement. Parce qu’ils cherchent à travailler bien, et non à cocher des cases pour statistiques, parce qu’ils souffrent de l’absence de reconnaissance, parce que la qualité totale les a rendus malades, ils sont inscrits par Frédéric, leur grand marteau, à un séminaire de remotivation dont ils ne connaissent pas la finalité réelle. Ils y seront poussés à rationnaliser leur temps, leurs corps, leurs émotions, leur espace du dedans. Ils cesseront peu à peu de penser et sentir, et ne s’en plaindront pas : d’autres attendent pour leur prendre la place et il y a le loyer à payer. Des Clous n’est pas un roman d’anticipation. Human Tools, ses pratiques, ses dirigeants, existent déjà : il n’y a qu’à observer. Jusqu’à quand ? Jusqu’à quand accepter que performances, objectifs, profits qui profitent toujours aux mêmes, puissent détruire ce qu’il y a de plus précieux en chacun ? Où trouver la force de dire : ce n’est pas acceptable ? Nos clous n’ont certes pas la réponse. Mais quelqu’un venu du dehors va les aider à écrire leur histoire, la jouer, la mettre à distance, à retrouver leur langue à eux, qui n’est pas le jargon américanisant de cette société où ils sont entrés sans réfléchir, à genoux, bégayant de gratitude pour le minuscule salaire qui justifierait leur tâches discutables. Nos clous vont essayer de se redresser, même si le marteau est toujours là, pour la beauté du geste et pour leur survie. Nos clous vont avoir, à un moment, le choix. Liberté vertigineuse : qu’en feront-ils ?Tatiana Arfel
Catherine, 5 janvier 1998 Remarquée pour son émouvant premier roman, L’Attente du soir, patchwork de destins déchirés cousu de fils d’or, Tatiana Arfel revient avec un nouveau livre choral, encore plus éclaté, encore plus douloureux. Après s’être intéressée au rapiècement des enfances brisées, cette romancière psychologue ramasse cette fois les débris d’humains laminés par la vie en entreprise. Sa désespérance innerve son écriture, devenue rageuse et robotique, là où elle était planante et féerique dans son premier opus. Tatiana Arfel prend le pouls des salariés de Human Tools (littéralement bien nommés Outils humains), piteuses têtes de pioche chargées de participer à la « conception, pour chaque matter rencontré par les dirigeants d’aujourd’hui, de procédures “to the point” selon ses propres patterns rationnels et standardisés, alliant rigueur expérimentée, costcontainment et l’inimitable french touch ». Alternant les monologues des employés comme autant de plongées en apnée dans les cerveaux affolés, le livre sidère par la force physique qu’il dégage. Tatiana Arfel a le sens des corps, et vibre au rythme des signes extérieurs de psychosomatisation. Une cravate qui donne de l’eczéma, des chaussures à talons qui torturent (« Je respirais un grand coup, j’y allais, je mettais mes sparadraps aux endroits où ça frotte et où j’avais eu des plaies et des ampoules et des cloques. Mais après je gâchais tout, je me levais et c’est comme si quelqu’un me soulevait par les cheveux et me tenait là, pour toute la journée... »), des fauteuils qui tassent les vertèbres : tout n’est que torture dans la vie professionnelle de ces pantins aspirés par la peur de disparaître et dépossédés de tout instinct de révolte. Tatiana Arfel parvient à les réanimer par la grâce d’un vent coulis qu’elle insuffle dans ses pages, et qui les fait onduler comme des herbes hautes sous la brise.
Au sein de cette entreprise, les dirigeants décident de mettre en place un plan pour se séparer de quelques employés jugés « non conformes » : une hôtesse d’accueil qui refuse de porter talons et sourire officiel, une directrice des ressources humaines à la fibre sociale, un commercial faible, un comptable un peu obsessionnel. Lorsqu’ils acceptent de participer à ce faux séminaire de « remotivation », ils ne savent pas qu’ils vont pénétrer progressivement dans une fiction qui allie avec une perversion savante l’horreur des procédures administratives kafkaïennes et la précision d’instruments de sape morale et physique dignes d’Orwell ou de Soljenitsyne. Menée par un comédien raté reconverti en consultant en ressources humaines, les réunions de ce séminaire de « remotivation » repoussent à chaque fois les limites physiques et psychologiques. « Clou qui dépasse souvent rencontre marteau » : il s’agit bien de faire flancher ces clous qui dépassent, de broyer des hommes et des femmes pour les pousser à la faute ou à la démission. Exercices de délation, autocritiques, formations à la rationalisation des comportements du langage, maîtrise des pensées non productives, « exercice d’abrasion émotive » : l’inventivité dans la tentative de déshumanisation ne tarit pas. Pour décrire ce long processus, le roman laisse successivement la parole à ces employés et aux dirigeants. Et ce que décrit avec le plus de justesse Tatiana Arfel, c’est autant le processus de soumission à la novlangue que le mouvement d’effacement de l’ego, la résignation dans la servitude volontaire. On connaît la comparaison stendhalienne du roman-miroir promené sur une grande route. Il faudrait ici la reformuler : le roman agit comme une loupe, grossissante et déformante. Parfois et c’est le risque d’une œuvre qui joue sur le terrain excessif du conte l’effet produit quelques raccourcis ou naïvetés. Mais il faut reconnaître que le plus souvent c’est avec ingéniosité que sont démontées les fractures réelles de cette entreprise d’outils humains pas si éloignée de notre réalité. Victor Pouchet, Monstres & Cie, Magazine Littéraire, n°505, février 2011.
Chantal Bonnemaison de la librairie COLOPHON à GRIGNAN.
Sans hésiter une seconde, je voudrais attirer l'attention de tous sur le roman "Des clous" de Tatiana Arfel (Corti), le second roman de cette remarquable auteure qui nous avait déjà charmé avec "L'attente du soir", publié chez le même éditeur. Le style de Tatiana Arfel est un enchantement ! Sur un fond tragique de réalité terriblement prosaïque et sordide, elle arrive à faire ressortir les sentiments de tous les êtres engagés dans ce drame, aussi bien les exploités que les exploiteurs sont décris et révélés dans leurs vérités essentielles et diverses, le lecteur est tour à tour ému, choqué ou amusé et enclin à réfléchir différemment sur notre monde contemporain. La capacité de Tatiana Arfel à incarner littérairement ces différentes personnalités force le respect et l'admiration que l'on ressent devant une voix nouvelle et singulière. Si l'on doute de la capacité de la fiction et de la littérature à embrasser et à dépasser d'un même geste le réel il suffit de lire ce magnifique livre d'une jeune auteure à découvrir et à suivre, certainement l'un des livres les plus remarquables de ce début d'année !
Complètement livre, la chronique littéraire de Willy Persello sur Fréquence Protestante. Tatiana Arfel, jeune écrivain née en 1979, revient avec Des clous, son deuxième livre, un roman d’anticipation au présent sur le monde de l’entreprise. Glaçant et plein d’humanité. Tatiana Arfel nous avait bouleversé en 2009 avec L’Attente du soir, son premier roman, un conte merveilleux qui nous avait tenu en haleine tout au long de ses 320 pages. Trois personnages qui parlent tour à tour pour dire leur vie de solitude en marge du monde. Aujourd’hui encore, on se souvient de Giacomo, le vieux clown qui vieillit seul dans son cirque, de Melle B. qui a grandi sans un regard posé sur elle, du Môme, un enfant sauvage qui découvrira les couleurs avant les mots. On garde une trace indélébile de ces trois-là cheminant seuls les uns vers les autres. Ouvrant Des clous, on entre dans un tout autre univers, celui de la multinationale cotée en bourse, celui du « penser moins pour travailler plus ». Société de consultant qui vend des procédures de réductions et de rationalisations des coûts à travers le monde, Human Tools ne supporte pas les clous qui dépassent. Elle convie ainsi 6 de ses salariés, qu’elle considère comme non-conformes entendez des tocards, des loosers - à un séminaire de remotivation. Sous prétexte de « remotivation », la direction n’a en fait qu’un seul but : les pousser à la faute lourde pour pouvoir les licencier. Sonia, Catherine, Laura, Marc, Francis et Rodolphe ne rentrent pas dans les cases, ne permettent pas d’optimiser les profits. Qu’ont-ils fait au juste ? Ils sont différents ou peut-être simplement humains, trop humains. Alors, réunion après réunion, on les soumet à des exercices de plus en plus humiliants pour rationaliser leur lieu de travail, leur temps, leurs corps, leurs mots et leurs pensées. À lire ces pages, on pense au Meilleur des mondes d’Huxley à la différence que lorsque nous lisions Huxley adolescent, on pensait juste on y va. Lisant Des clous, on pense effrayé : on y est. Mais à la faveur de la prise de conscience du formateur, Denis, un ancien directeur de troupe de théâtre et du plan d’action mis en place par Eloise sa compagne, la résistance s’organise et l’humanité, avec ses forces et ses faiblesses, tentera de reprendre ses droits. L’écriture de Tatiana Arfel, qui a choisi de faire s’exprimer tour à tour chacun des protagonistes, est très efficace et vous tiendra en haleine. Si les 195 premières pages décrivent un monde implacable, l’ensemble du livre est très humain. Je vous invite à aller jusqu’à la dernière ligne de ce texte fort, riche et stimulant qui nous laisse avec cette question : jusqu’à quand l’entreprise pensera uniquement profit au détriment des hommes ? Jusqu’à quand ? À défaut de réponse, ce livre nous transmet force et espoir. Entreprise vendant du vent recrute clous. Et quand les clous, qui gagnent des clous, ne marchent pas dans les clous, envoi automatique en séminaire de remotivation, ou plutôt d’auto-élimination. Bienvenue chez HT, Human Tools, «entreprise internationale de services spécialisée dans la mise en place de procédures pour d’autres sociétés». Tatiana Arfel, avec ce deuxième roman, entraîne le lecteur dans les coulisses d’une firme parisienne qui n’a de cesse de laminer les individualités par souci de productivité. L’arme de destruction massive de HT, outre les caméras, les tâches strictement calibrées et les «exercices d’abrasion émotive» : imposer à ses pauvres salariés-clous un langage censé faire gagner du temps - et le temps c’est de l’argent - à base de concepts de marketing américains et d’attentats à la syntaxe. Si bien que, assez vite, «il faut enjoy» - le lecteur sait parler le «human tools», un français-anglais contaminant, et regarde son Petit Robert comme l’inutile témoin de ses amours passés. Rendu en outre paranoïaque, il se croit traqué partout : par le règlement intérieur du métro, avant de franchir les bandes podotactiles ; par le mode d’emploi des caisses automatiques au supermarché ; et même dans sa propre entreprise : alerte au «back-up». Tatiana Arfel, psychologue de formation, avait été remarquée par un premier livre, l’Attente du soir. Elle s’attaque ici à la veine du roman social et de l’aliénation par le travail en multipliant les points de vue. Voix intérieures, voix extérieures, double-langage, langue de bois qui fascine et donne la nausée se croisent dans cet univers froid et de grande violence psychologique - on comptera un mort. Mais l’auteur, tel un cheval de Troie, va le dynamiter de l’intérieur. Et il ne faut pas s’arrêter aux titres rébarbatifs des chapitres : «Réunion…», «Etat des lieux et des personnes», qui font penser à un dossier sous élastique. La révolte pointe et comme dans un conte, avec ses méchants et ses valeureux, il y aura un retournement qui laissera provisoirement KO le capitalisme cynique. L’armée secrète, celle des participants forcés au stage de remotivation, dirigée par un comédien mercenaire qui changera de camp, a pourtant piètre figure. Parmi eux : Laura, hôtesse d’accueil, condamnée au placard pour pieds réfractaires aux talons hauts. Sonia, mère de famille célibataire, au parfum jugé trop fort, abrutie par les cadences de son plateau d’appels avec clignotants rouges. De temps en temps elle a un éclair de lucidité : «La seule liberté de l’esclave c’est de faire excellemment son travail, pour tenir…»Marc, fils de famille à côté de la plaque et bouc émissaire, tout juste bon à faire le café. Francis, comptable qui ne voit le monde qu’à travers des chiffres, apeuré par l’imprévisible. Ces archétypes de «losers» prennent peu à peu une densité humaine. A plusieurs, ils vont chercher l’antidote à la violence de l’entreprise - il suffit de se rappeler les suicides récents de salariés pour écarter les soupçons d’exagération -, à la lâcheté des «conformes», et retrouver le goût de l’existence. Certains vont partir à la campagne, faire des études. Changements de vie, éloge de la marge, fraternité, droit à la paresse… des mots intraduisibles en langage «human tools». Frédérique Fanchette, Libération, 24 mars 2011.
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