Pierre Chappuis, Comme un léger sommeil,
     éditions Corti, 2009.


Que soudain, au détour de l’instant, un bruissement de feuilles, un banc de brouillard qui se déchire, un rien s’empare de nous et, si infime soit le lien, nous voilà tout à la réalité qui nous environne, régénérés comme on peut l’être à l’entrée dans le sommeil, affranchis de la chaîne des heures et des jours, et de nos embarras.

En retour, de notre part, nous le sentons, les mots devraient venir aux lèvres comme l’eau vient à la bouche à la vue de certains mets. Mots (sinon point de poème) eux-mêmes ressourcés, jaillissant ou c’est tout comme, et qui, par le jeu des relations établies entre eux, voudraient en toute discrétion faire place aux choses elles-mêmes, réveillant en nous – mots et paysages nous sont mémoire – de secrètes résonances intérieures.

Au centre de ce livre est venu se placer, naturellement, un groupe de poèmes en prose intitulé L’envers des mots, autour duquel gravitent, se faisant pendant, deux suites de poèmes brefs. Ainsi ont trouvé à se rejoindre les deux courants ayant présidé aux recueils précédents, D’un pas suspendu et À portée de la voix, d’une part et, d’autre part, Pleine marges et Mon murmure mon souffle, également publiés à la librairie José Corti. (P. Ch)


"L’aspect lacunaire des poèmes de Pierre Chappuis, avec leurs phrases incomplètes souvent interrompues par des blancs spectaculaires, ne doit pas être interprété comme le signe d’un manque ou d’une déficience, mais plutôt comme le ressort d’une paradoxale plénitude. Les marges de ces poèmes sont pleines de ce qu’elles ne disent pas mais donnent à entendre. Du paysage, ils suggèrent d’autant plus qu’ils décrivent moins, comme l’horizon laisse au rêve et au désir une marge inépuisable, dans la mesure où il dérobe toujours quelque chose au regard.”
Michel Collot,
Paysage et poésie

  






    
Brumes :
    le jour les retient,
    les stoppe dans leur cavalcade.

    Collines rattrapées dans leur fuite ;
    lac nettoyé de ses moires.

     Le jour,
     l'immobilité du jour.






Dans les parties I et II de ce livre court, à peine un « me », un « moi », épars autant que rares. Le marcheur s’efface devant le paysage saisi de façon très brève (non pas brutale), un peu « comme pris d’une peinture chinoise » (p.29). Le terme de paysage ne convient sans doute pas bien si l’on pense via ce mot à un point de vue panoramique : ici, l’œil travaille plutôt un lieu, un moment, même s’il y a beaucoup de ciel. Il s’agit de saisir une lumière, une saison, un endroit, avec « un regard lavé de ses ombres » (p. 24). Ainsi, parmi les pins noirs d’Autriche (p.26) :

«  Hachuré, le jour :
haché.
Pourtant s’infiltre,
Rebelle, éraflé.

La lumière du jour.

Lourdement pèse,
Plurielle,
Non encore levée,
La herse de l’ombre. »

C’est à la fois extrêmement simple et exactement travaillé pour ce qui est des vers : syntaxe, rythme, coupes… Sur l’ensemble du livre, cela donne un son sec, précis ; la frappe des phrases nominales, l’ellipse ou la postposition du sujet, les incartades exclamatives qui sont comme de brusques éruptions lyriques immédiatement remises dans le rang (tirets ou parenthèses). De même, domine l’économie de mots pour aller au plus simple, au plus net, mais sans s’interdire la reprise expressive (« Le jour. / L’immobilité du jour. » p.73), ou l’affleurement d’un vocabulaire moins usuel (« Tréfilerie de nuages » p.28), ou encore le développement d’une image : « Fonts baptismaux que ces franges / neigeuses, odorantes, / où tourbillonnent et tourbillonnent / des giboulées d’écume. » (p.32)

La souplesse égale la sûreté d’écriture dans l’évocation de ces « pan(s) de pays » (p.71) qui sont donnés au lecteur dans une sorte d’évidence tant ils sont détachés de l’histoire : eau, nuage, vent, ciel, chemin, brume, arbres… Pourtant, on saisit une tension, peut-être plus directement exprimée vers la fin du livre, entre l’immémorial et la fragilité du présent. Face à des « affleurements calcaires », le poète regarde « Séculaire, / la remontée du temps. » (p.69) ; mais, page suivante, il reste en arrêt devant un « Ephémère chemin de givre ». Entre ces deux durées, le temps humain, lui aussi à la fois long et court : sur un chemin, « De tant d’autres pas, / perdus, / l’écho muet. » (p.75), et la chute du dernier poème : « Hier. Avant-hier. / Guère plus qu’un cillement. » (p.76)

Ces deux suites de poèmes  (I et II) suffiraient à justifier le livre, mais la partie centrale, « (
l’envers des mots ) », composée de poèmes en prose vient en quelque sorte fêler l’ensemble et réintroduire du questionnement. Pierre Chappuis reprend les mêmes motifs naturels mais intègre des éléments « intérieurs » qui font que la langue n’est plus donnée d’évidence :

« Dire (
à mots perdus), dire tout (si peu) mezza voce, au gré de glissements moindres, atténués, de plus sombre à plus clair répercutés d’un espace intérieur prêt, même à peine dérangé, à s’obscurcir. » (p.40)
« Jusqu’où n’existent plus ni haut ni bas, ni distance mesurable, où ( peupliers, môle, mouettes ) les choses ne sont plus que des ombres, ne répondent plus à leur nom.
N’en pas revenir. » (p.41)
« Tumultueuse empoigne.
Des trains (
pêle-mêle, des pages et des pages d’écriture broyées au passage), de lourds convois rouleraient au-dessus de nos têtes.

Ruades (quand les mots ont perdu la mémoire, déboussolés ; quand ils ne disent plus rien, déchets traînant en bordure de la voie) ; renouveau, emportement à l’allure des nuages. » (p.43)
Expérience de la fêlure, là, quand les mots ne collent plus et tournent à vide dans un cliquetis de chaîne qui a sauté et n’entraîne plus ni le réel ni le poème. Là, il faut toute la force de Chappuis pour faire de cette « ruade » un « renouveau ». Mais sans ces trempes de langue, la poésie aurait vite fait de n’être plus « tendu(e) à se rompre » (p. 53) pour aller « Plus haut. Plus loin. / Plus avant, aller. » (p51)
Belle leçon d’énergie posée.

Antoine Emaz sur Poézibao – le journal permanent de la poésiede Florence Trocmé.










Pierre Chappuis,
Comme un léger
sommeil
,
Corti, 2009
80 pages
978-2-7143-1009-5
12 Euros