Claude Louis-Combet, Cantilène et fables pour les yeux ronds,
    éditions Corti, septembre 2006.



   
 Les proses-poèmes réunis ici ont en commun, par-delà la diversité des thèmes et de la manière, le souci de s’accorder à l’esprit des formes créées par Bérénice Constans. Émané de la pénombre toute féminine de l’inconscient, le tracé, comme le texte, porte jusqu’à la transparence de l’expression son épaisseur de fantasmes, sa mémoire des mythes, sa rêverie sur les obscurités du désir, sa nostalgie d’un impossible chemin qui serait de lumière et d’innocence et dont il ne reste, pour vestige, pour vertige, que le bouquet des ombres consumées.
     Claude Louis-Combet





     IO [texte intégral]


     Tous les nouveau-nés sortent du corps maternel.
     Par les battants ouverts de la porte noire, ils glissent leur tête, et tout le reste du corps s’ensuit, gluant comme poisson. Ils ont mal d’avoir déchiré l’œuf de tendresse qui les retenait, et ils hurlent. Les nourrices applaudissent. Les jeunes filles de la maison jouent du tambourin. La mère sur sa couche reste écartelée. Elle a le sexe ouvert jusqu’aux entrailles et plus loin encore jusqu’au gosier qui gémit.
     Moi, Io, je suis née de mon père Inachos, le fleuve glauque, et de sa semence mêlée à l’écume d’une vague. Je n’ai d’abord été qu’une petite fleur blanche et fluide, emportée par le tout-puissant roulis du désir — une petite corolle d’eau très claire, clapotante et chantonnante, déjà toute prête aux extases de la vie.
     Je portais en moi tout ce qu’il faut de limpidité et d’opacité pour devenir une femme quand le moment serait venu. En attendant, insouciante fille des eaux, j’étais promise à jouer parmi les nymphes et les naïades. Elles, sur la rive, moi dans le fleuve d’où je ne sortais jamais.
     Je ne me connaissais que par la nudité de mon corps d’enfant, transparente au soleil, moirée de lumière et d’ombre, la nuit, selon les phases de la lune. Ma chevelure aussi, qui me couvrait les reins, passait, avec les heures du jour, de la blondeur dorée à l’ébène le plus pur. Des berges ruisselantes, entre les racines des arbres, je cueillais les fleurs de mes couronnes, de mes colliers et bracelets. Les libellules se posaient sur mes lèvres.
     Mon père m’avait appelée Io. C’était le bruit que faisaient ses baisers sur ma peau, jour et nuit, dans l’incessante douceur du temps.

     Puis vint le jour, en vérité nuit de lune à son plein, où coula mon premier sang de femme.
Une fleur toute rouge jaillit soudain de la noire corolle au bas de mon corps et, comme la semence de mon père, se mêla au courant.
     Je contemplais, en grand émoi de chair, ce qui sortait de moi. Comme les devineresses, les prophétesses et les artistes de tous les temps, je scrutais le dessin que formait mon sang au fil de l’eau. J’aurais voulu y lire les promesses de mon avenir. Mais le sens m’échappait. Je voyais seulement une traînée d’ombre que la vague nonchalante ramenait sur elle-même, sans échappatoire, pareille à un approximatif tracé de cercle.
     Je voyais aussi de minuscules poissons, plus sombres que mon sang, se presser dans mon flux qu’ils absorbaient goulûment. J’éprouvais l’heureuse impression d’être la nourrice de la vie.
     Jamais je n’avais connu bonheur plus certain et plus intime. Du bout des doigts je flattais ma fente comme pour la féliciter d’être ce qu’elle était avec tant de générosité.
     Au soir du troisième jour, la source était tarie, les poissons avaient disparu dans des eaux plus profondes. Alors je sortis du fleuve paternel et fis mes premiers pas sur la terre ferme.
     Le plaisir de mes pieds s’empara de mon corps tout entier et remonta jusqu’à ma bouche. Je me mis à chanter. C’était ma vraie naissance, toute mêlée à ma joie d’être femme. J’étais si heureuse que je m’accroupis dans l’herbe pour uriner.
     Ce matin-là, d’un jour magnifique aux confins du printemps et de l’été, je suis sortie très tôt : je voulais, depuis la rive, voir le soleil se lever sur le fleuve.
     Je n’avais à moi, pour ce moment de contemplation, que la nudité de mon corps sans apprêt — ma chevelure fastueuse, encore toute sombre des vestiges de la nuit, la touffe très noire de mon sexe pour signature de ma beauté.
     La rive était basse à cet endroit et consistait en une brève prairie close par des fourrés de buissons et d’arbustes. C’était la saison des nids. Des myriades d’oiseaux invisibles chantaient et pépiaient. L’espace était saturé de leur fête et de leur plaisir.
     La lumière s’épandait, s’épanchait, conçue pouvais-je croire, comme moi, dans la profondeur des eaux. Elle sourdait du fleuve et sa grâce irrésistible occupa bientôt tout l’espace céleste, terrestre et aquatique. Il me semblait qu’à cette heure, j’étais le seul témoin du mariage des éléments, tandis que le feu du soleil empourprait la nature sans fin.
     C’est alors que le dieu surgit soudain devant moi, comme échappé du noyau solaire, dans la splendeur de son corps d’homme.
     Il m’appela par mon nom : « Io ! » murmura-t-il et cette syllabe unique, qui fait que je suis ce que je suis, coulait dans sa bouche comme une source.
     Mon souffle lui répondit : « Seigneur ! » et toute mon attitude lui disait que j’appartenais à son désir et qu’il pouvait user de moi selon son goût, sans réserve.
     Non seulement le soleil poursuivait son ascension dans le ciel, mais il était là pour moi seule, j’étais à hauteur de son épaule et tout mon être aspirait à céder, à s’ouvrir et se blottir.





Le dieu avait d’abord posé sa main sur ma tête, dans un geste de protection et de bénédiction. Puis il l’avait glissée dans mes cheveux. Et elle avait suivi leur cours jusqu’à mes reins. Je sentais son poids léger et sa douce façon d’appuyer, juste au-dessus de ma croupe.
Nous marchions ensemble le long du fleuve. Je laissais la main du dieu suivre les courbes de mon corps. J’aurais aimé être liée davantage afin qu’elle me délie et moins creuse que je n’étais afin qu’elle me plie et me déploie et m’ouvre à moi-même jusqu'au cœur. Tantôt elle reposait sur mes hanches, tantôt elle remontait jusqu’à mes seins qu’elle effleurait, comme du plus impondérable des souffles. Une braise obscure ardait au bas de mon ventre. J’étais assoiffée et attendais la pluie.
Pas de paroles entre nous, pas de phrases galantes, pas de déclaration d’amour. Nous respirions ensemble et le silence était plein. Je n’avais pas de mots pour dire : « Je suis à vous, Seigneur, faites de moi ce qu’il vous plaira. »
Je n’avais jamais vu un sexe d’homme. Je le regardais avec tant d’admiration que je cessais de voir autour de nous la beauté du monde en plein midi. Il me semblait aussi que je mourrais de bonheur si je venais à le toucher.
Notre désir approchait du zénith. Toute ma chair priait en moi, implorant le suspens du temps.
Mais soudain du fond du ciel dévoré de lumière, une voix d’orage éclata, tonnante et tonitruante, une violence inouïe de mots déchaînés et cinglants — voix de femme, de déesse, d’épouse en colère, dont je ne saisissais pas les paroles.
La main du dieu desserra son étreinte. Tout mon corps se prit à trembler.





Alors, je vis le dieu sourire dans sa barbe, et son œil pétiller malicieusement. Il fit un grand geste du bras, comme un tourbillon, et aussitôt le ciel se couvrit et un épais nuage blanc nous enveloppa, lui et moi. Nous pouvions nous croire à l’abri de toute fureur, réfugiés dans un œuf ouaté, imperméable au bruit.
Un espace si doux, si tendre et tiède que je fus un moment à me demander si je ne me trouvais pas, moi-même, enfouie au-dedans de mon corps — visage, épaules, buste et ventre réintégrés dans la chair primitive du sexe et du creux d’origine.
Jamais, je n’avais été aussi près de ressembler à la sphère du commencement, enveloppée que j’étais dans le tissu interne de ma nudité.
La rondeur de mon désir me comblait. Mon âme se concentrait entièrement dans les replis généreux et les noires complications de ma fente de femme. C’était par là seulement que je vivais, sentais et pensais, tandis que le dieu, maître du temps, se préparait à m’aimer.
Je me disais, presque à l’écart des mots, tant ma certitude était immédiate : « Quand il me possédera, je serai égale à la nuit et à la lumière, femme à l’infini, amante uniquement. »
Mais un éclat de rire, féminin, soudain déchaîné de son aître céleste, fendit d’un coup le blanc nuage qui tomba à mes pieds comme un drap sale rejeté du lit.






Le dieu n’était pas bavard. Il n’avait surtout pas à me donner d’explications. Mais le regard qu’il m’adressait, plein d’admiration, de désir et de résolution devait me suffire. Mon ravisseur s’était emparé de moi. Je souhaitais seulement qu’il jouît de sa possession et que l’instant durât autant que moi.
Il me saisit par la main et m’entraîna dans la forêt. À travers les feuillages s’agitait la poussière d’or du soleil montant. Les arbres très serrés et touffus à cet endroit formaient la figure même du jaillissement. Je voyais à présent le sexe du dieu se dresser. Il appartenait à la forêt comme à son corps. La fête serait celle de toutes les espèces mêlées et érigées. Je doutais seulement d’avoir la chair assez profonde, et de porter en moi tout le feu et toute l’eau qu’il faudrait, pour la magnificence du désir universel.
Notre couche serait d’humus et de mousse. Elle formait, à elle seule, une clairière très close. J’attendais un geste du dieu pour m’allonger. Mais mon désir de tout savoir et d’aller jusqu’au bout, jusqu’au point d’irréversion, fut piqué au vif lorsqu’il me fit seulement me pencher en avant, debout, les reins tendus, toute ma fente exposée à sa vue et à son appétit, comme sont les femelles pour les mâles.
Sa main de tout-puissant me parcourut alors depuis la tête et le long du dos jusqu’aux cuisses, et remonta sous mon ventre jusqu’à mes seins. Ce ne fut qu’une immense, une prodigieuse, caresse. Tout mon corps, comme pétri, se transforma et mon âme s’enfonça dans une infinitude de chair dont elle saisissait l’ébauche sans percevoir l’achèvement. Mes bras et mes jambes munis de sabots de corne s’appuyaient énergiquement sur le sol. Ma croupe s’était élargie et je la devinais somptueuse, à l’abri d’un appendice caudal que je pouvais librement manœuvrer. J’avais des flancs rebondis, tendus par une échine d’amoureuse, apte à toutes les étreintes. Mes seins avaient migré vers le bas de mon ventre et s’exhibaient à l’ombre de mes cuisses en mamelles plantureuses couronnées de manières de phalles flaccides dont la seule présence appelait la main pour en soutirer la substance. Mais je n’avais plus de mains. J’avais, par contre, une tête volumineuse, toute en mufle et ornée d’une lyrique paire de cornes. Si je voulais parler, je poussais de longs et caverneux meuglements.
J’en poussai quelques-uns, certes, et déchirants, et véhéments et exultants lorsque le dieu, me couvrant par-derrière, plongea en moi son sexe de géant et me posséda comme jamais, je crois, taureau n’eût pu le faire, car sa sagesse aguisait son désir et son amour insufflait en moi son immortalité.
Inondée de jouissance au-dedans et recrue de plaisir jusqu’aux naseaux, Io Io, jeune vache que j’étais, incertaine de mon corps mais souveraine de ma vulve, j’entendis à peine, comme un sifflement de serpent, l’aigre voix de femme qui appelait du fond du ciel et réclamait son bien.
Le dieu posa son bras sur mes épaules comme il eût fait d’un harnais et d’un licol et me guida sur son propre chemin, vers les hauteurs et les lointains.

Quand la Dame du Ciel me vit apparaître au bout du chemin, elle poussa un horrible cri comme si, dans un cauchemar, elle se trouvait, pour la première fois, face à une vache. Elle avait vu des hydres et des dragons, des centaures et des sirènes. Mais j’étais le pire de tous les monstres.
Je t’ai surpris, disait-elle à son époux, avec une fille nue sur le bord du fleuve, et quand je te demande de me la présenter, tu m’amènes cet animal répugnant, ce ruminant. Crois-moi, si la fille est cachée en lui, je la ferai mourir de solitude et d’ennui.
Et comme des gardes du palais se précipitaient pour m’emmener, je lâchai sur le parvis ma première bouse qui s’esclaffa et que j’inondai d’urine, la queue levée, ma grande fente torrentielle.
Alors me fut imposé pour me surveiller sans interruption, l’homme aux cent yeux à qui rien n’échappe, Argus, fils d’Arestor. Il n’était pas un poil de mon pelage qu’il ne comptât chaque jour, pas un mouvement de ma queue sur mon entaille de femelle qu’il ne compilât sur ses tablettes. Je me morfondais, je perdais l’appétit, je me contentais de ruminer l’air parfumé de l’Olympe. Je songeais à mon amant, le Tout-Puissant, je réveillais dans ma mémoire toutes les sensations dont il m’avait comblée. Et je gémissais en meuglant comme font les bêtes abandonnées dans la cour de l’abattoir.
Mais un dieu joueur de flûte, Hermès le jeune, vint à passer par là. Il me découvrit au fond de ma tristesse. Son cœur battit pour moi. Il savait mon histoire. Il aurait voulu connaître avec moi ce que son père, le dieu des dieux, avait connu.
Il s’approcha d’Argus. Il le nargua. Il le provoqua. Il tira de son roseau un son si aigu et si prolongé que les cent yeux de mon gardien s’arrachèrent de leurs orbites, l’un après l’autre. Alors Hermès lui coupa la tête, ramassa les yeux dans sa besace et me rendit la liberté.
Le jeune dieu était trop court pour se satisfaire auprès de moi. Je me contentai de le lécher. Ensuite, tandis qu’il dormait dans son plaisir, je m’enfonçai toute seule dans le vaste monde.
J’abordais paisiblement une belle prairie émaillée de fleurs et commençais à brouter une herbe dont la saveur de miel faisait couler le plaisir depuis le bout de ma langue jusque dans mes entrailles de bête ruminante, quand je ressentis dans mes oreilles un bourdonnement intense ponctué de piqûres qui me vrillaient la tête.
Je me secouai, je me frottai contre les troncs des arbres. La douleur se déplaça, grossit, éclata. Je me mis à mugir. Ce qui me restait de voix s’évacuait de mon fond en plaintes poussées jusqu’à la fureur. Je tremblais sur mes pattes, mes flancs se creusaient, ma queue se raidissait et se tenait à l’horizontale.
Quand il s’échappa de mon oreille, l’insecte se mit à danser devant mes yeux. C’était un énorme taon aux ailes noires. Je voulus le chasser avec mes cornes. Mais il revint l’instant d’après et s’acharna sur tous les points de mon corps. Aucun ne fut négligé. Il suçait le sang de mon museau, il me tracassait les tendres parties du ventre et des mamelles, il s’insinuait dans les plis de ma vulve, il y portait le feu, toutes mes chairs étaient piquées, lacérées, dévastées. Je m’enfonçais dans les buissons pour me gratter, je me déchirais contre les rochers. Partout l’incendie couvait sous ma peau, tandis que le vrombissement de mon persécuteur instillait la folie dans ma tête.
J’entendais les éclats de rire de la déesse. Il me semblait que la bestiole, exécutrice de ses volontés, y puisait son excitation, son ingénieuse méchanceté, sa violence inépuisable.
Je courais comme courent les vaches que la terreur flagelle, droit devant moi, sans répit, écumante, suante et soufflante, hagarde et forcenée, par monts et par vaux, par forêts et par marais et proie d’un insecte dévorateur qui avait le pouvoir même de mon destin.
Je me suis arrêtée, un matin, devant la mer.

J’aurais pu longer le rivage soit vers l’orient soit vers le ponant, courant sur le sable fin et poursuivant honnêtement mon aventure terrienne. Mais le taon m’avait piqué les yeux, mes paupières saignaient, je ne pouvais faire autrement qu’aller droit devant moi, jusqu’à exténuation complète de mes forces.
Je me suis jetée à l’eau comme je l’aurais fait dans un volcan ou dans un précipice. Mes quatre pattes se mirent à nager. Je me disais : je retourne au fleuve-père. L’infini des eaux m’apaisait. Les vagues et leurs embruns coulaient de la fraîcheur dans mon sang, et très vite je me suis trouvée merveilleusement bien d’être si infime et si perdue dans l’espace liquide illimité. Du reste, je m’aperçus que mon insecte de malheur avait disparu. Peut-être avait-il renoncé à quitter la terre ferme ou peut-être aussi je ne sais quelle divinité de l’Olympe avait-elle détourné sur une autre victime la jalousie et le courroux de l’épouse.
J’ai nagé des jours et des nuits, le mufle allongé à fleur d’eau en direction de l’horizon le plus vide qu’animal pût rêver. Je ne faiblissais pas. Mon énergie me paraissait aussi inaltérable que le mouvement de la mer sous le surplomb du ciel. Comme les oiseaux des fables, je me nourrissais d’air pur et accumulais en moi, dans les profondeurs secrètes de ma mémoire, les sensations de bonheur et de plaisir qui occupaient mon corps avec une constance de danse et de chant.
Cependant le jour où la dernière vague me poussa sur un nouveau rivage, je ne pus faire que quelques pas. Je m’écroulai sur la grève et m’endormis d’un sommeil qui avait tout le poids de ma chair animale et femelle.
Je ne saurais dire combien de temps plus tard, je m’éveillai au sortir d’un rêve tumultueux. Seule et nue en cet endroit du monde dépourvu de traces humaines ou divines, je me reconnus. J’étais Io, la fille du fleuve Inachos. Et mon ventre rond me signifiait que j’étais pleine des œuvres de mon seigneur Dieu


Je me suis demandé ce que je serais devenue, au fond de moi-même, si, ayant d’abord mis au monde un petit veau, j’avais repris ensuite ma forme et mon être de femme. Mais mon divin amant, le plus attentionné des dieux à mon égard, eut le tact de ne pas m’infliger une telle épreuve. J’enfantai un beau petit garçon, et je lui donnais le doux nom d’Épaphos — bruit des baisers mouillés que je laissais sur sa peau tandis qu’il tétait mes seins. Beaucoup de noms, dans notre langue, ont rapport aux œuvres de la bouche et au souffle, comme si l’enfant, conçu dans l’amour et par le sexe, trouvait dans les parties plus élevées du corps et dans ses plus nobles fonctions, l’achèvement spirituel que lui apporte sa nomination.
Le moment se déroulait à l’embouchure d’un grand fleuve étalé comme un miroir quasiment infini pour refléter le bleu du ciel. Pas un humain ne se trouvait à proximité pour m’aider dans le travail des couches. Je dus tirer le petit corps hors de moi, comme un gros phalle languide et fangeux, et de mes dents, à la façon des premières femelles, couper le cordon qui le liait à ma chair — et toute la suite, que l’on peut imaginer, jusqu’au moment où j’engageai entre ses lèvres le bout considérable de mes seins.
Ainsi, longtemps, le temps passa.
Avec mes dents, j’appris à l’enfant la ténacité. Avec mon cœur, la réceptivité à toutes les métamorphoses. Avec mon nombril, sur lequel il aimait poser son doigt, la fidélité à soi-même. Avec tout mon corps de femme, avec mes seins et mon sexe, le désir et la volupté.
Le moment venu, et comme j’étais recrue d’expérience et de plaisir, je l’envoyai chercher fortune vers le sud. Un jour, il construirait Memphis et deviendrait roi d’Égypte.
Et moi, comme si j’étais restée petite fille en mal de son père, je me coucherais dans le lit du grand Nil jusqu’à ce que mon fils et ses enfants et petits-enfants et tout leur peuple viennent chercher mon corps parmi les eaux profondes et le limon et que leur vénération me réveille à la vie, sous le nom d’Isis, tout sonore du sifflement de l’air salubre, qui est, dans leur langue, le même que Io : le baiser.








    




96 pages,
ISBN 2-7143-0923-2,

13 Euros
16 octobre 2002