 |
Hans Henny Jahnn, Treize histoires peu rassurantes
éditions Corti, 1994
Sans nul doute, Jahnn est l’un des grands prosateurs et narrateurs allemands du XXe siècle. En 1956, il composa lui-même ce recueil de treize histoires, prises en majeure partie dans ses grands romans Perrudja et Fleuve sans rives, et dont certaines furent légèrement modifiées ou entièrement réécrites à partir de quelques motifs.
Notre existence, banale et monotone en surface, se trouve constamment menacée par des chocs irrationnels. Il y a d’abord les pulsions amoureuses, qui conduisent à des situations troubles (impliquant généralement une femme placée entre deux hommes : Ragna et Nils, Histoire de l’esclave, Histoire des deux jumeaux, Roi sassanide), ou se manifestent encore par des tendances homoérotiques larvées (Mov, Le Choix d’un domestique, Le Plongeur, Les Mangeurs de confitures) ; la vision de la mort et de la décomposition des corps (Kebad Kenya, Le Jardinier, Le Plongeur, Mov). L’Horloger et Un garçon pleure font revivre le bouleversement qu’éprouve l’adolescent lorsque, pour la première fois, il se sent seul face à l’immensité de l’univers. Les Mangeurs de confitures présentent un éventail d’attitudes fondamentales que peuvent adopter de jeunes gens confrontés à la complexité de notre monde. Roi sassanide, parabole grandiose de la fragilité du bonheur humain, évoque un souverain fabuleux qui possédait onze mille femmes, une santé de taureau, une foule de trésors uniques, soigneusement répertoriés, avant d’être précipité dans une chute vertigineuse.
La diversité stylistique de ces récits, dont la rédaction s’échelonne sur près d’un quart de siècle, est extraordinaire : elle va du récit simple, linéaire (Ragna et Nils) à des jeux du langage qui ne le cèdent en rien à Joyce (Un garçon pleure, Les Mangeurs de confitures, Roi sassanide) et à l’écriture mûrie, subtile, des dernières années (Le Choix d’un domestique, Le Plongeur).
Astre polaire et tigresse (écrit pour une fête d’artistes) est, dans sa brièveté, le dernier grand conte littéraire aux consonances magiques et symboliques dans la lignée inaugurée par le Märchen de Goethe.

Nils était un jeune pécheur. Il possédait un beau bateau franc de dettes. C'était un bateau solide, en bon bois de chêne. Il y avait à bord beaucoup de cuivre et de laiton. On pouvait en déduire que les pièces de monnaie qui tintaient dans sa poche n'étaient pas en fer blanc. Dans la cabine, au-dessus de sa couchette (c'était celle du haut, en bas dormait un garçon, un jeune timonier), était fixée une boucle de cheveux roux. Nils avait une fiancée. Ils étaient cinq. Cinq hommes à bord du bateau de Nils. Ils croisaient et pêchaient, lorsque c'était l'époque, dans les eaux autour de l'Islande. Il pouvait arriver que le maître du bateau interrompe soudain son travail, descende dans la cabine et regarde fixement les cheveux roux. C'était très insolite pour son entourage. Ils n'aimaient pas cela, les autres. Ils étaient superstitieux, bien que très courageux. Un jour, comme Nils venait à nouveau de mouiller l'ancre dans la baie de son village natal (c'était une baie calme et plate, avec une plage ensoleillée, seules quelques maisons se trouvaient au bord de la mer), et qu'il avait gagné la terre ferme, pour affaires et pour retrouver le sol où il était né, qui avait accueilli ses pas d'enfant, il ne prit pas immédiatement le chemin du nord, le long du rivage, vers la maison de sa fiancée qui l'attendait - puisque le bateau était arrivé, cette solide construction de chêne à deux mâts jaunes et aux voiles brunes ; - trompant ses habitudes, il suscita les craintes de celle qui espérait sa venue. Il alla voir son frère qui exploitait une ferme à la montagne. Il dit au frère : " Sur la plage habite une femme aux cheveux roux.

Peut-être, Jahnn est-il le cas le plus typique d’un auteur dévoré par ses démons : tiraillé par une double vocation d’artisan et d’intellectuel, par une double identité d’homme et d’enfant, par une double perception de la vie, expressionniste et mystique ; un individu capable de tout, nihiliste et plein de vitalité, puéril et mythique...
Pierre Deshusses, Le Monde, 23 décembre 1994
Des thèmes récurrents hante les Treize histoires, mais avec des styles incomparables. Ces textes brefs nous emportent presque malgré nous dans un monde troublant, où l’écrivain gagne le pari d’exprimer de la façon la mieux adaptée des sentiments confus ou des situations mythiques. La lecture de ces textes accroîtra encore le désir de pénétrer chaque contrée de l’immense H.H. Jahnn.
Claude-Henry du Bord, Etudes, mars, 1995
Pas plus que Kafka, Jahnn ne fournit d’explications. On le quitte troublé, plein de suspicion à l’égard des individus et des paysages trop lisses. Et qui a aimé le "Servant" de Losey court déjà chez son libraire, nous renversant en chemin.
Angelo Rinaldi, L’Express, 16 février 1995
De ces treize histoires, conçues comme des récits ou des nouvelles, parfois comme des contes symboliques, parfois comme des notations réalistes, nous voyons se former, se constituer et se figer ce qui constituait le monde de Jahnn.... Nous sommes saisis à la gorge par le sentiment d’angoisse et de solitude qui dévastait l’auteur.
Dieu qui règne dans ces histoires se montre aussi arbitraire que cruel, assoiffé de vengeance et du plaisir pervers de nuire, de faire souffrir, de détruire sa propre création. Aussi sadique que masochiste, le Dieu de Jahnn torture et se torture dans un mouvement sans fin.
Marcel Schneider, Le Figaro Littéraire, 9 février 1995

 
|
|
|