Claudia RANKINE, Si toi aussi tu m'abandonnes,
éditions Corti, 2010


Quatrième livre, mais premier à être traduit en français, de Claudia Rankine, auteure américaine, Si toi aussi tu m'abandonnes relève d'un genre inventé et développé aux Etats-Unis : la « documentary poetry ». Claudia Rankine se l'est approprié pour créer un texte d'une grande originalité.

 A la fois autobiographie et chronique des années Bush, Claudia Rankine y sonde ce qui ronge et, à proprement parler, infecte la vie aux Etats-Unis: la télévision, la publicité - notamment celle pour les médicaments - et une justice en général à deux vitesses selon la qualité et la couleur des suspects. Mais parce que tout ce qui l'affecte l'isole, elle ressent aussi la solitude comme une conséquence de sa sensibilité.

Claudia Rankine est virulente mais profondément humaine ; elle porte un regard acéré, à la fois critique et drôle, mais sans cynisme, sur cette Amérique surconsommatrice d'images et de pharmacopées. Elle traverse drames nationaux et dépressions familiales avec une lucidité engagée et un humour radical qui rendent sa poésie neuve et attachante.



   
   
 
Claudia Rankine est née en 1963 en Jamaïque. Elle enseigne à l'université.
Elle a notamment publié :

Nothing in Nature Is Private, Cleveland State University Press, 1994;
The End of the Alphabet, Grove Press, 1998;
Plot, Grove Press, 2001;
            et
Don't Let Me Be Lonely: An American Lyric, Graywolf Press, 2004, texte que nous proposons en français sous le titre : Si toi aussi tu m'abandonnes, une balade américaine.

  



           La serie américaine des éditions Corti :







Il fut un temps où je pouvais dire que personne n’était mort
parmi ceux que je connaissais bien. Ce qui ne veut pas dire
que personne ne mourait. J’avais huit ans quand ma mère
se trouva enceinte. Elle partit à l’hôpital pour accoucher et
revint sans le bébé. Où est le bébé ? avons-nous demandé.
A-t-elle haussé les épaules ? Elle était du genre à hausser
les épaules ; tout au fond d’elle-même il y avait un haussement
infini. Ça ne ressemblait pas à une mort. Les années
passaient et les gens ne mouraient qu’à la télévision – s’ils
n’étaient pas Noirs, ils étaient en noir ou malades à l’agonie.
Puis un jour au retour de l’école, je vis mon père assis sur
les marches de notre maison. Il n’avait pas son air habituel ;
il était en nage, il ruisselait. J’ai grimpé les marches en l’évitant
au maximum. Il craquait ou avait déjà craqué. Ou, pour
être plus précise, il m’avait l’air de quelqu’un qui vient de
comprendre son esseulement. Solitude. Sa mère était morte.
Je ne l’avais jamais rencontrée. Pour lui, ça voulait dire un
voyage là-bas. Quand il revint, il ne dit rien, ni de l’avion ni
de l’enterrement.








Le quatrième livre de Claudia Rankine est une coupe documentaire des années Bush. La télé, la publicité, la guerre, le racisme alimentent la dépression de toute une société.

Si toi aussi tu m’abandonnes, titre qui fait ironiquement référence à la chanson de James  Taylor « Don’t let me be lonely », appartient au « documentary poetry ». On peut rattacher ce genre à une certaine part de la poésie objecriviste américaine, notamment au Testimony de Charles Reznikoff, qui releva en une sorte de littéralité quasi clinique les procès-verbaux des archives de la police américaine – par l’usage économe qu’il fit de la langue et le lien indéfectible avec les contextes politiques. Claudia Rankine, née en 1963 à Kingston, et diplômée de l’université de Colombia, n’échappe pas à ces deux polarités : la sobriété des effets de langue est propre à la dureté que Si toi aussi tu m’abandonnes révèle et sonde sur le fond de la vie-écran des Américains. 

Salué par le poète Robert Creeley, ce recueil est ainsi une véritable plongée dans les années 90, mêlant principalement les registres sociaux de la commu- nication télévisuelle. Ce flux d’informations, Claudia Rankine le canalise à travers l’exemple des publicités de médicaments, par le traitement de certains faits divers racistes, un questionnaire sur la mort de la Princesse Diana, le décompte de celle des membres de la famille Kennedy, ou par un dialogue décalé lors d’un simple contrôle à l’aéroport : « je vais rendre visite à ma grand-mère; à l’aéroport, au contrôle de sécurité, on me demande si j’ai de la fièvre.Il De la fièvre ? Vraiment?// Oui, vraiment ». Si Si toi aussi tu m’abandonnes s’élabore juste avant que le nu- mérique et la globalisarion qu’il suppose n’envahissent d’autres écrans que ceux de la télévision, et bien avant les attentats du 11 Septembre, il est indéniable  que le « document » de Rankine en est comme la première trame, le flux préparatoire. Les références au Net n’en sont pas absentes, mais au même titre que le médium télévisuel, elles sont les rampes de lancement des leurres qu’une société entretient avec elle-même. Les remèdes sont ainsi ce que propose l’industrie pharmaceutique à la grande dépression d’un peuple pour partie abandonné à sa misère (sociale, politique, culturelle...) pour mieux économiquement l’infecter. Et de l’un à l’autre créer la croyance nécessaire à sa maladie, c’est-à-dire laisser chacun s’y loger dans l’isolement de sa vie privée. On fera le lien avec la solitude et l’abandon qu’évoque le titre, moins romantiques que sociologiquement redéfinis. Le principe de distan- ciation de la prose, à ras, de Rankine est une façon de discerner les rapports non- apparents qui existent entre des champs sociaux. Seul le langage, selon Rankine, montre, à la fin, comment le squelette d’une société se forme par l’usage qu’elle en fait, à tous les niveaux. Comme dans cet exemple, implacable : « triste est un de ces mots qui a donné sa vie pour notre pays, qui a été le martyr du rêve américain, qui a été neutralisé, coopté par notre culture pour suggérer une nuance d’inconfort qui dure le temps pour le dire et l’éprouver, le temps que ça prend de changer de chaîne ». Il n’est donc pas anodin que chaque section de son livre s’ouvre, en plus de captures d’écrans placées ci et là, par l’insomnie d’une neige cathodique. 

Le règne de la marchandise et sa fétichisation, semble nous dire Claudia Rankine, ont envahi toute l’expérience de l’homme, détruisant sa vérité, ou la rendant caduque et virtuelle (ce que déjà Walter Benjamin disait dans Le Conteur en 1936). C’est à partir de cette faillite que ce livre-document travaille, et nomme sa résistance.

Emmanuel Laugier, Le Matricule des Anges n° 120, février 2011






Deux poètes américains : télévision et fenêtre

La jolie collection de José Corti « Série américaine », permet de prendre connaissance, dans ses dernières livraisons, de deux aspects très différents de la poésie contemporaine aux États-Unis

 Le premier recueil, Si toi aussi tu m’abandonnes, de Claudia Rankine (née en 1963) « relève », selon la 4e de couverture, « d’un genre inventé et développé aux États-Unis : la « documentary poetry ». On peut avoir quelques doutes sur la nouveauté ou l’origine du « genre », mais peu importe, cette « poésie documentaire » inspire ici un petit livre hybride composé essentiellement de prose et de photographies ; il mêle aussi illustrations, extraits de documents, morceaux de dialogue et notes. On a déjà vu ce type de procédé, mais il acquiert ici un charme certain parce qu’il est mis au service d’une double méditation biographique et nationale. Claudia Rankine raconte en effet des moments dans l’existence d’une narratrice sans doute assez proche d’elle-même, et trace par ce bien le constat de l’état moral et affectif d’une Amérique contemporaine sur-consommatrice d’images télévisées et de médicaments. Pour bien marquer cette dépendance télévisuelle, chaque section du livre s’ouvre sur la photographie d’un poste dont l’écran est envahi de neige parasite ; ensuite la narratrice, entre stupeur et critique, offre des exemples de violence sociale ou politique, de défaite personnelle, de dépression médicalisée, de morts. La méditation fragmentaire qu’elle poursuit est tantôt escamotée par l’envahissement des nouvelles télévisées, des publicités tantôt, relancée et revivifiée par elles, tandis que le ton alterne entre amertume humoristique et tristesse anesthésiée. 

La nuit je regarde la télévision pour trouver le sommeil, ou bien je regarde la télévision parce que je ne le trouve pas. Mon mari continu de dormir pendant mon insomnie et avec le bruit de la télévision. Finalement c’est le flou partout. Je ne me souviens jamais d’avoir éteint la télé mais quand je me réveille le matin, elle est toujours éteinte. Peut-être l’éteint-il, je ne sais pas.

Il y a des nuits où je compte les publicité pour les antidépresseurs. Si la même publicité se répète, je la compte quand même. [….] Une publicité pour le Paxil (paroxetine HCI) dit simplement : votre vie attend. D’abord, je pense parataxe, puis je me demande quoi, qu’attend-elle ? De vivre, je suppose. 

La culture médiatique, la pub, la manière psychologique contemporaine de s’interroger sur soi, fournissent à Claudia Rankine les matériaux langagiers qui se combinent avec des références ou des citations d’écrivains (Wallace Stevens, Lévinas, Brodsky...). Avec ce poète, la déprime du XXIe siècle, s’épanouissant entre armoire à pharmacie et poste de télé, a des accents « pop ». 

Très différent est le livre de Cole Swensen, L’Âge de verre (née en 1955, le poète a déjà publié dix recueils). Il est aussi mieux (et très bien) mis en français par ses traducteurs, sans doute plus à l’aise avec la complexité de Cole Swensen qu’avec le côté apparemment facile de Claudia Rankine. Il existe cependant un point commun entre les deux livres : le goût de l’hybride, mais cette hybridité est d’un autre ordre. 

Comme dans certaines autres de ses œuvres, Cole Swensen choisit ici de partir d’une méditation sur les beaux-arts : les fenêtres dans la peinture de Pierre Bonnard. À partir de ce thème, le livre propose trois séquences qui font alterner de courts textes (quasi) introductifs de prose et des poèmes. Les proses s’interrogent sur les toiles du peintre (et les fenêtres qu’il peint ou au travers desquelles il peint), ainsi que sur l’histoire et les propriétés du verre et des fenêtres. Les poèmes continuent cette exploration, de manière souvent discontinue et allusive. L’Âge de verre s’interroge sur la peinture, les progrès technologiques et théoriques dans le domaine de la vision et la manière dont ils altèrent la vision elle-même. Allusion et disjonction permettent un voyage assez libre dans l’espace européen, dans l’univers pictural (de Robert Campin à Bonnard) ou poétique (Baudelaire, Apollinaire...), dans le monde de la technique et de la philosophie. L’alternance entre moments de réflexion ou d’information en prose « suivie » et moments aériens ou aigus de disruption donne sa force à ce bel Âge de verre. 

Baudelaire écrivit aussi un poème intitulé « Les Fenêtres » où

derrière une vitre

 vit la vie 

où s’installe la vie d’un autre, que la lumière traversera

comme prévu.

Une fenêtre marque toujours la rencontre de deux bords. 

On pourrait trébucher. 

Pour Mallarmé une fenêtre regarde dehors ;  celles de Baudelaire

voient en arrière, en quelque sorte le regard lui-même. Elles signifient.

 Quant à Bonnard, il s’efforce avec une inflexible insistance, de fenêtre en fenêtre, par absolue répétition, de les empêcher d’en rien faire. 

Une fenêtre grandeur nature a la grandeur d’une vie.

Claude Grimal, La Quinzaine littéraire n° 1035, 1er au 15 avril 2011












Claudia Rankine,
Si toi aussi
t
u m'abandonnes,
traduit par Maïtreyi et Nicolas Pesquès
Corti, 2010
192 pages
978-2-7143-1042-2
16 €