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Milklós Szentkuthy, Robert Baroque, éditions José Corti.
À dix-huit ans, Milklós Szentkuthy, de son vrai nom Miklós Pfister, décide de noter dans son journal, en même temps que les menus événements de sa vie de lycéen, ses rêves, ses ambitions, ses tourments, ses combats intérieurs. Il en résulte un ouvrage brûlant, un récit truffé de méditations, de prières, et débauches de romans, qui surprend par la violence de son ton et par limagination débridée de son auteur. Le livre na été publié quen 1991, trois ans après la mort de Szentkuthy.
Le jeune Robert Baroque est aux prises avec ce quil croit être une contradiction insurmontable entre lascèse et lérotisme ; entre, dune part, son désir de perfection, sa profonde religiosité, son aspiration à la sainteté, et, dautre part, "le péché", les exigences de sa chair, ses fantasmes, ses rêves lascifs. Les arts, la littérature quil pratique avec talent mais à laquelle son excès de scrupules et, parfois, son manque de confiance en lui-même lempêchent de sadonner entièrement , ne peuvent suffire pour calmer son éternelle insatisfaction. Doù son insurmontable désir dévasion, qui nourrit son inspiration "Je voudrais écrire des récits hauts en couleurs, pleins de mystères et de rebondissements, ce serait là, pour moi, lévasion" , et le fait prendre en horreur la fatuité de ses camarades en mal de création littéraire.
Ce roman fournit donc entre autres plus dune clé aux exégètes de cette uvre étourdissante. Mais, en fin de compte, lattrait quexerce sur notre lycéen le baroque, avec sa démesure, ses audaces, voire son hystérie, ne fait que le confirmer dans sa foi en Dieu.

Il est déjà dix heures et demie lorsque LOiseau bleu, donné par une compagnie en tournée, prend fin au Théâtre lyrique. Je ne quitte pas la salle tout de suite ; il me plaît de contempler les rangées de fauteuils vides : qui croirait que, quelques instants auparavant, ils accueillaient encore, avec la pompe exotique de certains bals, tous ces corps parfumés ; jaime assister à la transformation, en trois minutes, de toute cette splendeur en une crypte sombre et effrayante.
Jentends le bruit sec des interrupteurs que lon tourne, et, au parterre, le bavardage animé des ouvreuses. Trois minutes seulement après qua disparu ce public élégant et chamarré, les grands lustres séteignent, toutes les lumières sestompent.
Tandis que, dun pas lent et incertain, je descends lescalier recouvert dun tapis de velours, dehors les voitures déjà ronronnantes font retentir leurs klaxons. Pour éviter de passer pour un quelconque noctambule en vadrouille, je garde mes jumelles à la main ; si un ami vient à me rencontrer, il verra tout de suite que je sors du théâtre. Je tâte derechef ma veste, avec, dans ma poche intérieure gauche, un exemplaire de la Scène hongroise, et, dans la poche extérieure droite, mon porte-monnaie. Je prépare trois mille couronnes, de quoi prendre un ticket de tram, et gagne en courant, essoufflé, les couloirs plongés dans la pénombre, chichement éclairés par quelques veilleuses. Jai juste le temps de franchir le portail que lon sapprête à fermer ; le portier grogne, je balbutie quelques paroles dexcuse et me dirige en toute hâte vers lavenue Andrassy.

Tiraillé entre laspiration à la pureté et les exigences de la chair sublimées en rêveries lascives, le jeune Szentkuthy ne cesse de filer à toute allure sur les courbes enchevêtrées dun grand repli, labandon du monde. Mais comment sy résigner ? Il est étonnant de voir par le menu comment un esprit traquant la bêtise, capable de toutes les connexions et animé jusquau délire par la passion de comprendre, resserre les liens qui le garrottent et se vautre dans lincapacité de sortir de son dilemme malgré toutes les ressources dune réflexion jaillissant comme un geyser. La même ambivalence, les mêmes oscillations entre vanité et humilité, fantasme de littérature totale et rejet de tout compromis, se retrouve dans le deuxième ouvrage de celui qui avouait avoir voulu tout voir, tout lire, tout penser tout rêver, tout avaler.
Pierre Deshusses, Le Monde, 5 février 1999
Budapest, 1927. Le jeune Miklós Pfister (alias Szentkuthy), 18 ans, achève Robert Baroque, son journal de lycéen : 340 pages informes, certes, mais matière en fusion dun souffle exténuant, qui paraîtront trois ans après la mort de lauteur, en 1991.
Bruno Gendre, Les Inrockuptibles, 4/9 novembre 1998


 
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