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Rencontres de poètes anglais suivi de Sonnets de William Shakespeare
par Pierre Leyris, éditions Corti, 8 avril 2002.
Les vingt-quatre poètes anglais présentés ici, Pierre Leyris les a traduits (pour certains dès les années trente) et fréquentés sa vie durant ; quelques vers ou quelques pages choisies réussissant, pour leur traducteur, à montrer linfinie richesse de la relation humano-divine.
Plusieurs traductions ont été revues ces dernières années.
Lunité de ce « recueil » tient en ce que, pour chacun de ces poètes, il sest agi avant tout dune expérience amenant au bouleversement intérieur : révélation intime et mystique, religieuse, ou glorification de lêtre vivant, évidemment déterminante, elle fut pour tous synonyme de transcendance. Voilà ce que lécriture poétique tentera de rendre identifiable.
Des anonymes du Moyen-Âge à T.S. Eliot, nous survolons, grâce à Pierre Leyris, quelques-uns des plus grands poètes anglais :
Edmund Spenser (1552-1599) ; Robert Southwell (1561-1595) ; John Donne (1572-1631) ; Georges Herbert (1593-1633); John Milton (1608-1674) ; Andrew Marwell (1621-1678) ; Henry Vaughan (1621-1695) ; Thomas Traherne (1637-1674) ; Christopher Smart (1722-1771) ; William Cowper (1731-1800) ; William Wordsworth (1770-1850) ; Walter Scott (1771-1832) ; Samuel Taylor Coleridge (1772-1834) ; Percy Bysshe Shelley (1792-1822) ; John Clare (1793-1864) ; John Keats (1795-1821) ; Hartley Coleridge (1796-1849) ; Thomas Levell Beddoes (1803-1849) ; Matthew Arnold (1822-1888) ; Thomas Hardy (1840-1928) ; Thomas Stearns Eliot (1888-1965) ; Robert Graves (1895-1985).
Du même traducteur, aux éditions Corti : William Blake, Milton, 1999 ; William Blake, Écrits prophétiques ; G.G. Byron, Journal de Ravenne, 1998 ; Johan Wolfgang von Goethe, Trois contes et une nouvelle ; Nathaniel Hawthorne, Monsieur du Miroir, 1992 ; Walter Pater, Lenfant dans la maison, 1992 ; William Butler Yeats, Trois nôs irlandais, 1995, La rose secrète, 1995.
ANDREW MARTELL
(Poème entier, traduction de Pierre Leyris sous le texte anglais)
TO HIS COY MISTRESS.
Had we but world enough, and time,
This coyness, lady, were no crime.
We would sit down, and think which way
To walk, and pass our long loves day.
Thou by the Indian Ganges side
Shouldst rubies find : I by the tide
Of Humber would complain. I would
Love you ten years before the flood,
And you should, if you please, refuse
Till the conversion of the Jews ;
My vegetable love should grow
Vaster than empires and more slow ;
And hundred years should go to praise
Thine eyes, and on thy forehead gaze ;
Two hundred to adore each breast,
But thirty thousand to the rest ;
And age at least to every part,
And the last age should show your heart.
For, lady, you deserve this state,
Nor would I love at lower rate.
But at my back I always hear
Times wingèd chariot hurrying near,
And yonder all before us lie
Deserts of vast eternity.
Thy beauty shall no more be found,
Nor, in thy marble vault, shall sound
My echoing song ; then worms shall try
That long-preserved virginity,
And your quaint honour turn to dust,
And into ashes all my lust :
The graves a fine and private place,
But none, I think, do there embrace.
Now therefore, while the youthful hue
Sits on thy skin like morning dew,
And while thy willing soul transpires
At every pore with instant fires,
Now let us sport us while we may,
And now, like amorous birds of prey,
Rather at once our time devour,
Than languish in his slow-chapt power.
Let us roll all our strength and all
Our sweetness up into one ball,
And tear our pleasures with rough strife,
Thorough the iron gates of life ;
Thus, though we cannot make our sun
Stand still, yet we will make him run.
À SA PRUDE MAÎTRESSE
Si nous avions assez de temps
Et dici-bas, ta pruderie
Ne serait un crime, lady :
Nous débattrions doucement
Où passer en nous promenant
Notre longue journée galante.
Tu irais cherchant des rubis
Au bord du Gange indien, tandis
Que je pleurerais mon malheur
Au long des rives de lHumber.
Je taimerais dix ans avant
Que le déluge ne survienne
Et tu dirais non jusquà tant
QuIsraël ait la foi chrétienne.
Mon amour végétal croîtrait
Plus vaste et lent que les empires ;
Cent ans durant célèbrerais
Tes yeux, ton front sérénissime ;
Deux cents prendrais pour chaque sein
Et pour le reste trente mille :
Une ère au moins pour chaque part
Et la dernière pour ton cur.
À meilleur compte naimerais :
Tu vaux, lady pareil honneur.
Mais jentends toujours par derrière
Le chariot ailé du temps
Et devant moi léternité
Sans mesure étend ses déserts.
Car ta beauté plus ne sera
Ni ton chant ne retentira
Dessous ton marbre funéraire.
Ce sont les vers qui forceront

Né en 1908 et mort l'an dernier, Pierre Leyris fut sans doute le traducteur le plus respecté de sa génération. Les écrivains qui bénéficièrent de son talent sont, entre autres, Shakespeare, Melville, T. S. Eliot, Yeats, Dickens... En 1995, il a publié chez Gallimard Esquisse d'une anthologie de la poésie américaine du XIXe siècle. (...)
Le «livre essentiel, le seul livre vrai», évoqué par Proust, ce fut pour Pierre Leyris la littérature tout entière. Il en traduisit, certes, au sens propre, rendant lisible en français de grands textes anglais et américains. Mais la littérature l'a nourri au point que c'est par elle qu'il semble capable de traduire le monde extérieur en monde intérieur. Pour lui, les anecdotes ne sont nullement stériles. Une foule d'écrivains et d'artistes se retrouvent dans les pages de Pour mémoire : Gide, Paulhan, Fargue, Cingria, Queneau, Klossowski, Artaud, Celan, Caillois, Duchamp, Miro... Ce que raconte d'eux Pierre Leyris finit toujours par raconter Pierre Leyris. (...)
Parlant de lui-même, Pierre Leyris écrit : «Si les premiers P. L. avaient pu écrire, j'aurais eu ensuite tellement honte que je me serais jeté dans la Seine.» Il n'a vraiment pu s'y mettre que vieillard, usé. «Entre l'autocensure et les tenaillants soucis qui me rendent muet à nouveau, je n'aurai pas eu beaucoup de parole.» La traduction, pour lui, a presque tout le temps constitué son véritable lien à la littérature. Mais sa propre écriture était toujours tapie à attendre le moment de surgir. En 1995, il disait dans Libération : «Je continue à apprendre mon métier depuis une soixantaine d'années. Mon attaque des textes est beaucoup plus exigeante qu'elle n'était jadis. Je commence à apprendre des choses, une manière de prendre le texte, une philosophie, plutôt une méthodologie de la traduction. Par exemple, le principal est de traduire la fonction du texte. Pour une pièce de Shakespeare, il faut tâcher que cette pièce produise sur le spectateur l'effet que la pièce aurait produit sur le spectateur anglais de l'époque.» Dans Pour mémoire, il écrit : «Une traduction peut vouloir un transfert d'idées mais gare à la glissade.» C'est son écriture propre qu'il a apprise plus de soixante ans durant, c'est vers elle que l'a en définitive mené son exigence. Il a pensé appeler ce texte la Source brève, il le voyait toujours prêt à tarir. Car le développement n'est pas son art. «Je prends conscience pour la première fois, à 93 ans, de choses intimes et déterminantes de mon enfance. Mais il suffit.»
En préface de Rencontres de poètes anglais, Philippe Jaworski écrit que ceux-ci furent les «ultimes compagnons d'expression» de Pierre Leyris. Ce compagnonnage ne se cantonnait pas à la poésie. Pierre Leyris commente ainsi une anecdote sur l'auteur de David Copperfield, roman dont il estimait chaque personnage «inoubliable» : «Dureté de Dickens à l'égard de ceux qui ne s'étaient pas faits eux-mêmes. Son père était le modèle de Mr Micawber. Dès que son célèbre fils lui écrivait, il allait vendre la lettre. Oui, mais on peut se demander pourquoi Dickens ne mettait pas son père une fois pour toutes au-dessus de telles démarches.» N'est-ce pas un peu ce qui est arrivé à Pierre Leyris avec la littérature ? C'est comme s'il pensait que ses contacts de toute une vie de traducteur avec les écrivains lui épargneraient la tentation de s'y lancer lui-même, le mettent une fois pour toutes au-dessus, ou au-dessous, de telles démarches. Et non, à la fin, tel le narrateur de Proust, il a écrit quand même (et c'est tant mieux).
Mathieu Lindon, La Chronique, en français dans le texte, 02 mai 2002.
Re-créer dans la langue...
« Rencontres », le mot choisi pour le titre est très emblématique de ce livre. C'est le livre des choix personnels d'un immense traducteur qui propose au lecteur sa rencontre avec vingt-quatre poètes anglais, du XIIIe au XXe siècle. Or si la sélection est subjective et revendiquée comme telle par Pierre Leyris, elle prend paradoxalement une dimension générale et pourrait bien constituer une des plus magnifiques introductions à la poésie anglaise que l'on puisse rêver. Il n'y a pas là de caractère anthologique, au sens de panorama et les poèmes choisis sont rarement les plus connus de leurs auteurs respectifs. Il s'agit plutôt d'une réunion proposée par Pierre Leyris de façon quasi testamentaire (il est mort en 2001) de "ses ultimes compagnons d'expression". L'unité du recueil venant sans doute principalement de la teneur des textes choisis qui tous expriment une expérience intérieure très profonde de leur auteur, au-delà des disparités des personnalités et des époques.
De Pierre Leyris, on pourrait dire que plus que simple traducteur il est interprète, au sens musical. En une poignée de lignes éblouissantes, à la fin du présent recueil, il donne quelques-uns de ses principes de traduction qu'il conçoit comme devant aller impérativement bien au delà d'une "analyse du sens, simple préalable à une traduction plénière". Il s'agit de re-créer dans la langue qui est la nôtre toute l'aura propre au poème original. Né en 1907, il avait renoncé tôt à la poésie au profit du métier de traducteur et n'aura de cesse alors que de traduire et faire connaître les grands auteurs du domaine anglo-saxon. Il dirigea d'importantes collections dédiées aux littératures anglaises et américaines tant au Mercure de France que chez Gallimard. Traducteur de Hawthorne, Yeats, Goethe, Pater, Byron, Blake, Melville, Brontë, Dickens, Eliot, de Quincey, Shakespeare, il a composé en 1995 une anthologie de la poésie américaine du XIXe siècle qui fait autorité. Il est mort en 2001 et les Editions José Corti viennent de publier, outre le livre Rencontres de poètes anglais un recueil intitulé Pour Mémoire, sous-titré Ruminations d'un petit clerc à l'usage de ses frère humains et vers légataires..
Ce livre est passionnant par le choix des poètes et des poèmes mais aussi par ce qu'il révèle du travail du traducteur, traducteur que l'on voit à l'uvre puisque les éditions José Corti propose ce livre dans une édition bilingue qui permet de goûter le texte original. Il est complété par une sélection des sonnets de Shakespeare que Pierre Leyris préférait et sur lesquels il est indéfiniment revenu tentant de "recréer le miracle d'une naissance unique dans une langue première". Bien en accord avec son expérience centrale : c'est « le poème qui vous travaille et sous vos doigts, peut-être se traduit. »
Une superbe découverte de toute une poésie souvent peu connue en France médiatisée de façon magistrale par un des plus grands traducteurs du siècle.
Zazieweb, 05/06/02
Pierre Leyris a traduit tant d'auteurs anglo-saxons qu'il semble qu'un Français n'ait pu avoir accès à cette immense littérature qu'à travers le style de cet homme savant, raffiné, poète au fond de l'âme : Shakespeare, William Blake, Byron, Hawthorne, Yeats, Walter Pater, Herman Melville, Stevenson, Kathleen Raine, T. S. Eliot, Jean Rhys, Edith Wharton, Dorothy Richardson... Citant Novalis dans ses carnets, il savait que sa phrase s'appliquait à lui mieux qu'à tout autre traducteur. "Le traducteur est le poète des poètes."Et il commentait ainsi cette définition : "Je ne connais pas le contexte. Je suppose que cela signifie : dont les seuls poètes peuvent apprécier le travail."
En réunissant à la fois les dernières traductions dont la plupart sont inédites et le journal sans date des dernières années, les amis de ce grand découvreur qui dirigea le "Domaine anglais" au Mercure de France permettent de découvrir non seulement l'atelier d'un artiste, mais une personnalité proche d'Henri Thomas, avec la même vivacité mystérieuse, la même culture profonde et obstinée, la même attention aux signes étranges que la littérature, la connaissance de la littérature déposent dans la réalité. Si bien que l'on a le sentiment en passant du "diaire", comme il le désigne ironiquement, à l'anthologie poétique, de parcourir un seul monde, sans frontière, sans limite temporelle.
UNE EXPÉRIENCE PROFONDE
C'est une expérience de lecture troublante, qui confirme que, pour être un bon traducteur, il faut, entre autres qualités, posséder un monde intérieur et linguistique propre, des obsessions, un vocabulaire singulier, une structure psychologique élaborée, bref une sorte de langue poétique qui ne se contente pas d'interpréter une autre langue, mais qui puisse la faire sienne. Pierre Leyris évoluait dans le monde de Roger Caillois, Henri Michaux, Antonin Artaud, Arthur Adamov ou du peintre Mirò, avec en lointaines icônes protectrices le visage du voyant, Rimbaud et la silhouette de Mallarmé. Les poètes anglais étaient accueillis dans cet univers-là. Et un lecteur d'Henri Thomas aura l'impression en lisant Pour mémoire de découvrir un roman inachevé, ouvert, énigmatique de l'auteur de La Nuit de Londres.
On passe insensiblement de l'intimité la plus nue à des réflexions sur la littérature et le travail de traducteur, des anecdotes prosaïques ou pittoresques à des illuminations mystiques, à des inquiétudes métaphysiques. Encore que, sur ce dernier point, Leyris reste modeste et allusif. "Je n'aurai pas trouvé grand-chose dans ma longue vie. Deux pourtant : (1) Que le petit nègre des Chants of Innocence parle légèrement petit nègre. (2) Que le "turtle" de The Turtle and the Phnixest un tourtereau." Il est rare qu'un travail de cette dimension s'appesantisse sur des leçons techniques. Les plus grands musiciens ne peuvent aider que de grands musiciens plus jeunes : ils permettent d'éviter quelques erreurs, mais certainement pas de fabriquer un art de toutes pièces. On peut en dire autant dans le domaine de la traduction.
La culture et la sensibilité de Leyris, la bizarrerie même de son tempérament sont les éléments premiers de son talent. S'il n'avait pas lu Villon, Du Bellay et Baudelaire, il aurait traduit autrement Edmund Spenser, Shakespeare ou même John Keats. C'est cette impression constante qui donne à la lecture de ses traductions poétiques une telle vibration : l'écho des poèmes français que l'on aime dans les poèmes anglais que l'on découvre. Le miroir aussi d'une langue française totalement connue, intériorisée, comprise à travers ses maîtres : "Plus caressant que le nom de Méséglise, le rythme chez Proust est structurel, pas sensoriel, jamais dans l'intonation." En quelques mots, une grande leçon de lecture.
Et, bien entendu, ce qu'on découvre dans ces carnets, c'est la présence d'une personnalité à la fois forte, rebelle et retenue et une intuition qui aurait presque pu faire de lui un romancier. Ses carnets sont parsemés de ces notations typiques d'un romancier rentré : "Celan, puissant certes, mais toujours très obscur pour moi. Quand il est entré dans la pièce, chez Du Bouchet, l'air s'est alourdi de ce qui serait son suicide."Et cette réflexion, elle, qui paraît toucher au fantastique à l'anglaise : "Le soir, je ne suis plus perçu. Cela donne à penser que je ne suis plus. Apparitions, disparitions. La présence réelle exclut aussitôt la matérielle. Il faut être perçu pour être. Esse est percipi."
L'anthologie préfacée par Philippe Jaworski comporte deux pièces plus importantes : des extraits consistants du poème Jubilate Agno de Christopher Smart (1722-1771), qui paraît annoncer Péguy et Claudel, et un choix des sonnets de Shakespeare, qu'on pourra, du reste, comparer à la version d'Henri Thomas (Le Temps qu'il fait). Les autres textes ne constituent pas à proprement parler une introduction à la poésie anglaise, mais sont le reflet du goût d'un vieil homme qui retient l'essentiel de ses passions et leur donne un sens global et définitif, parce que nourri par une expérience profonde de poète. Les admirables versions du sonnet LXVII de Spenser, du Nocturne pour la Sainte-Lucie de John Donne, d'A sa prude maîtresse d'Andrew Marwell, de Gel à minuit de Coleridge, d'Invite à l'éternité de John Clare mériteraient une analyse précise. Sans parler des trouvailles qui traduisent les vers les plus célèbres des sonnets, comme le dernier du quatre-vingt-quatorzième : "Quelle herbe passe un lys pourri en puanteur". On n'ose plus chercher ailleurs.
René de Ceccatty, Le Monde, 21 juin 2002.
Tous les amoureux de la littérature anglaise et américaine connaissaient son nom. Traducteur hors pair des plus grands, de Dickens et Shakespeare à Melville et Emily Dickinson, Pierre Leyris, décédé l'an dernier, incarnait à lui seul ce rôle du passeur, ne s'avançant jamais lui-même au devant de la scène, se plaisant au contraire à ce mode d'effacement que procure singulièrement la traduction. Il n'avait pas oublié la belle et mystérieuse phrase de Novalis, qu'il cite : « Le traducteur est le poète des poètes. »
À la fin de sa vie, alors âgé de 93 ans, il décide de prendre la parole. Non pour léguer un testament, mais, dirait--on, pour s'amuser. Il en résulte ce volume, Pour mémoire (1), présenté par Gilles Ortlieb, à mi-chemin du carnet, du journal, de l'aphorisme jeté à la diable sans souci de fignolage : « Je cherche à parler franc, non à me confesser publiquement. » Aucun apprêt, de l'humour, de la férocité : « Suis le contraire d'un diplomate. Aime lancer des pointes et qu'elles soient reçues. Irai au purgatoire prolongé pour cela. Le Jugement dernier, comme me l'apprit Blake, peut avoir lieu, a lieu en dehors du temps. » Et aussi : « J'ai souvent commis ce que la société et la religion appellent le mal. J'espère n'avoir jamais commis ce que je savais être le mal. ».
Ce catholique lettré se rappelle avoir fondé autrefois, avec Louis Massignon et Marcel Moré, cette merveilleuse revue qui s'appelait Dieu vivant. De Massignon, au sujet duquel manque une vraie biographie, Leyris écrit ceci : « Massignon était un fanatique et un obsédé, mais quelle classe ! Sous le verre qui coiffait son bureau, de minces ossements : des reliques d'adolescents africains qui, après le passage d'un missionnaire plus qu'étourdi, avaient été brûlés vifs pour s'être refusés à un roitelet noir. Il allait prier sur place avec eux, pour eux, à telle date. Il faisait de même pour de nombreux membres de l'Église invisible, n'importe où dans le monde. Aux frais de qui ? J'ai toujours pensé qu'il faisait partie du contre-espionnage, comme on dit hypocritement en français. »
Voilà du grain à moudre. On est ébloui, stupéfié souvent de cette verdeur, de cette alacrité d'un homme qui, pour avoir beaucoup pratiqué les autres, en savait si long sur lui-même, et avec si peu d'ostentation.
Michel Crépu, La Croix, juin 2002.


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