Saki, Quand Guillaume vint,
éditions Corti, 2003


     Quand paraît l’ultime roman de Saki, en 1913, il lui reste trois ans à vivre, jusqu’à ce qu’une balle allemande le fauche, le 14 novembre 1916. Depuis, Hector Munro repose en terre française, près de Mailly-Mallet. Il avait 45 ans.
     Quand Guillaume vint nous offre une magnifique occasion de nous pencher sur le fameux “sens de l’histoire,” sur le sens d’une vie ou sur le développement de la réflexion d’un écrivain. Comment celui qui a consacré sa vie à célébrer la jeunesse, l’adolescence, en vient-il à faire l’éloge de la vieillesse, d’une lady Greymarten ? Comment, après une vie passée à louer à mots couverts (son éditeur John Lane était celui d’Oscar Wilde) l’homosexualité, à célébrer la vie mondaine et le raffinement, à hanter les opéras en balletomane averti, ébloui par Nijinsky, peut-il leur préférer la virilité brute et sans fard d’un Tony Luton ? Pourquoi ce reniement, cette trahison de soi ?
Mais qui a trahi l’Angleterre ? Comment admettre que le colonialisme se retourne contre le colonisateur, à son tour asservi ?
     Car il y a deux façons de réagir à la fable plausible de Saki, deux leçons à en tirer. Face au risque d’invasion, face à un pouvoir foudroyant et colossal, celui de l’Allemagne du début du siècle dernier, face au “problème qu’elle pose”, il importe d’attaquer avant d’avoir à se défendre.
     Et puis il y a l’autre analyse, celle que peut tenter le lecteur d’aujourd’hui, celle que ne pouvaient faire la plupart des Européens à l’orée du XXe siècle, aveuglés par un impérialisme plus gros qu’eux, celle consistant à explorer sa conscience morale, à retourner le miroir sur soi: qu’est-ce qu’être colonisé?
     Toute l’histoire du siècle passé, et celle du début du XXIe, semble en effet contenue dans ce court roman de deux cents pages. Depuis le concept de Blitzkrieg, de “soudaineté calculée” par lequel l’Angleterre est conquise jusqu’à celui de Lebensraum qui fondera l’impérialisme hitlérien parmi tant d’autres ; depuis la course aux armements toujours plus technologiques jusqu’à la posture napoléonienne (et désormais bushienne).
     Guillaume Villeneuve


    Cicely Yeovil, assise dans un fauteuil bas et pivotant, regardait alternativement son reflet dans un miroir et l’autre personne présente dans la pièce. Les deux spectacles l’emplissaient d’une satisfaction évidente. Sans être fate, elle savait apprécier la beauté, chez elle ou chez autrui, et l’image qu’elle voyait dans la glace, tout comme le jeune homme assis au piano, se seraient honorablement tirés d’un examen critique plus sévère. Il se peut qu’elle regardât plus longtemps et avec plus de plaisir le pianiste que son reflet ; sa beauté était un bien inné, qui l’avait accompagnée à peu près toute sa vie, au lieu que Ronnie Storre était une acquisition relativement récente, découverte et accomplie à son initiative, choisie par son propre bon goût. Le Destin lui avait donné d’adorables cils et un excellent profil. Ronnie était une gâterie qu’elle s’était permise.
     Cicely avait depuis longtemps défini sa philosophie complète de l’existence et s’était attachée avec détermination à la mettre en pratique. « Quand l’amour est mort l’amoureux lui-même le comprend si mal, » se dit-elle, citant l’un de ses poètes préférés ; puis elle en transposa la maxime ainsi : « Tant que la vie nous accompagne le matérialiste lui-même la comprend si mal. » La plupart de ses connaissances se donnaient une peine infinie et prenaient mille précautions pour préserver et prolonger leurs vies tout en gardant intactes leurs aptitudes à la jouissance ; rares, fort rares étaient ceux qui semblaient faire un effort d’intelligence pour comprendre ce qu’ils désiraient vraiment en matière de plaisir de vivre, ou pour vérifier quels étaient les meilleurs moyens de satisfaire ces besoins. Encore plus rares ceux qui mobilisaient toute leur énergie dans le but unique et absolu d’obtenir ce qu’ils voulaient, et dans la plus grande mesure. Son mode de vie n’était pas entièrement égoïste ; personne n’eût pu comprendre ce qu’elle voulait aussi bien qu’elle, aussi pensait-elle être la plus propre à poursuivre ses fins comme à pourvoir à ses besoins. Se reposer sur la sollicitude et les actes d’autrui signifiait qu’on devait se montrer perpétuellement reconnaissant d’une quantité de services aussi bien intentionnés que peu satisfaisants. Il en allait comme de la bibliothèque offerte par un mécène à telle communauté quand celle-ci se fût contentée de la gratuité du droit de pêche ou d’un tramway à tarif réduit. Cicely étudiait ses propres caprices et ses vœux, expérimentait la meilleure méthode de les réaliser, comparait les résultats accumulés de ses expériences et arrivait peu à peu à former une idée très claire de ce qu’elle voulait tirer de l’existence et de la meilleure manière d’y arriver. Par nature, ce n’était pas une âme repliée sur elle-même — elle ne commettait donc pas l’erreur de croire qu’on peut vivre avec grâce et succès sur une planète encombrée sans se soucier des êtres humains gravitant autour de soi. Instinctivement, elle se montrait beaucoup plus soucieuse d’autrui que bien des gens se vouant à l’altruisme avec une sincérité n’ayant d’égale que son invisibilité. Au surplus, elle gardait en réserve une arme redoutablement efficace quand on s’en sert avec franchise et discernement — elle savait quand avoir l’air d’une oie blanche.

     





Traduit par
Guillaume Villeneuve
256 pages
2003
ISBN : 2-7143-
19,50 Euros