Thomas Browne, Pseudodoxia Epidemica,
     édité et traduit par Bernard Hoepffner et Catherine Goffaux,
     éditions Corti, 2004.


    Après avoir donné en 2000 une traduction complète de la monumentale Anatomie de la Mélancolie, Bernard Hoepffner s'est attaqué à l'autre monument anglais de cette époque, Thomas Browne (1605-1687), dont Pseudodoxia Epidemica n'avait jamais été traduit intégralement en français.
     Browne analyse les causes des croyances populaires telles que : les insuffisances de la nature humaine, la facilité à se tromper, les déductions fausses, le respect aveugle de l'autorité, la crédulité, l'influence du diable.
     Il y a, dans la méthode employée par Browne, une bonhomie dans l'ironie, qui se teinte d'étrangetés et se tient avec une certaine complaisance entre l'ingéniosité et le savoir.
     Son immense mérite, bien avant Flaubert et son célèbre dictionnaire "des idées reçues" est de ne pas accepter comme argent comptant ce que chacun accepte et colporte sans se poser la question de la justesse. Il passe au crible de son esprit critique les "idées reçues" comme "les idées généralement admises" et les soumet à l'expérimentation en se réservant le droit d'être incrédule.
     Les 7 livres qui forment le volume lui permettent ainsi avec sa rhétorique implacable de se déplacer du règne animal (De l'autruche à la vipère en passant par le phénix) aux croyances religieuses (D'Ève à Mathusalem) ou aux idées reçues concernant l'homme (Des Juifs aux Nègres ou aux Gitans) ou aux croyances et aux dogmes dits "scientifiques" (De la pierre d'aimant aux corps électriques ou à l'origine du monde).
     Browne, écrivain et médecin, a séduit ses contemporains, et continue de nous séduire, tout d'abord par sa personnalité – Montaigne anglais –, sa sincérité, son humour, son humilité, sa tolérance. Browne reste toujours l'un des grands artistes de la prose anglaise, par son goût de l'aphorisme, de la formule imagée, du paradoxe.



   
     Thomas Browne, né à Londres le 19 octobre 1605, est mort le jour de son soixante-dix-septième anniversaire, à Norwich, en 1682. Il fit ses études à Pembroke College, Oxford, où il fut reçu Bachelor of Arts en 1626 puis Master of Arts en 1629. Il entreprend ensuite des études de médecine à Montpellier et aux Pays-Bas, où il fut reçu docteur en médecine à la Faculté de Leyde en 1633 ou 1634.
     C’est à Halifax, dans le Yorkshire, qu’il s’installa comme médecin et entreprit la composition de son premier livre, Religio Medici.
     Pseudodoxia Epidemica fut publié en 1646; puis, en 1658, deux traités en un seul volume, Hydriotaphia et The Garden of Cyrus. Deux autres traités, A Letter to a Friend et Christian Morals, seront publiés après sa mort.
    Le 28 septembre 1671, Charles II, en visite à Norwich, le fit chevalier.
  





     De l’image du Pélican.

     Pour commencer, nous voyons en tous lieux l’image de la femelle du Pélican qui se déchire la poitrine de son bec et nourrit ses petits avec le sang qui en coule; ainsi cette image se retrouve non seulement un peu partout sur les enseignes mais aussi dans les Armoiries et sur l’Écusson d’un grand nombre de familles Nobles; elle a été reprise par beaucoup d’Écrivains très saints et elle était un Hiéroglyphe de piété et de pitié chez les Égyptiens, raison pour laquelle ils ne les servaient pas à leur table.
     Toutefois, après recherche, nous n’en trouvons nulle mention chez les Anciens Zodiographes ni chez tous ceux qui ont spécifiquement disserté sur les Animaux, par exemple Aristote, Élien, Pline, Solinus et bien d’autres encore qui oublient rarement des propriétés d’une telle nature et ont été bien plus précis dans des Articles de bien moindre importance. Sur ce sujet, il nous faut admettre que cette représentation n’est pas sans fondement, et nous ne pouvons pas non plus nier que les Pélicans montrent une remarquable affection pour leurs petits, car Élien, dans sa description des Cigognes et de la tendresse qu’elles manifestent à l’égard de leur progéniture, à qui elles apprennent à voler, et à qui elles redistribuent les provisions qu’elles ont dans le ventre, termine en concluant que les Hérons et les Pélicans agissent de la même façon .
     Quant aux témoignages des Pères anciens et des auteurs Ecclésiastiques, nous pouvons en déduire sans crainte qu’ils y voyaient davantage un Emblème qu’une Histoire vraie; ainsi Eucher admet-il que c’est l’Emblème du Christ , et nous ne sommes pas disposé à accepter littéralement le récit de Jérôme, selon lequel, s’apercevant que ses petits ont été détruits par des Serpents, elle déchire son flanc avec son bec, les ranime et les rend à la vie avec son sang, récit qui pourrait d’ailleurs très bien illustrer la destruction de l’homme par l’ancien Serpent et sa renaissance grâce au sang du Christ; pris dans ce sens-là, nous ne contesterons pas les récits d’Augustin , d’Isidore , d’Albert et de beaucoup d’autres auteurs; en outre, une fois compris que l’intention est Emblématique, nous acceptons sa présence dans des armoiries.
     Quant aux Hiéroglyphes des Égyptiens, ils ont glorifié ce même oiseau pour une autre raison, à savoir l’affection parentale, laquelle se manifestait par la protection de ses petits lorsque son nid était incendié ; en ce qui concerne le sang qu’elle fait couler de sa poitrine, les Égyptiens ne le mentionnent pas, mais il semblerait que ce soit une translation du Vautour au Pélican, comme Valerio Bolzani l’a très clairement expliqué : Sed quod Pelicanum (ut etiam aliis plerisque persuasum est) rostro pectus dissecantem pingunt, ita ut suo sanguine filios alat, ab Ægyptiorum historia valde alienum est, illi enim vulturem tantum id facere tradiderunt .
     Et pour finir en ce qui concerne l’image, si elle est examinée de façon naturelle et non selon une conception Hiéroglyphique, on voit qu’elle contient de nombreuses inexactitudes, différant presque en tout d’une description réelle et correcte. Car, alors que l’on peint le Pélican généralement vert ou jaune, sa véritable couleur tend plutôt au blanc, à l’exception des extrémités ou parties supérieures des plumes de ses ailes, lesquelles sont brunes; il est décrit comme ayant la taille d’une Poule, alors qu’elle est proche de celle d’un Cygne, qu’elle dépasse même parfois. On le représente le plus souvent avec un bec court alors que celui du Pélican atteint parfois une longueur de deux mains. Le bec est dessiné aigu ou pointu à son extrémité, alors qu’il est plat et large, bien que légèrement recourbé à son extrémité. Il est décrit comme appartenant aux fissipèdes, c’est-à-dire aux oiseaux dont les pieds ou les griffes sont divisés alors que c’est un palmipède, c’est-à-dire qu’il a des pieds palmés à la manière des Cygnes ou des Oies, selon la Méthode de la nature, pour les oiseaux latirostraux ou à bec plat, chez qui, étant le plus souvent des nageurs, cet organe est admirablement conçu dans ce but, car leurs pieds sont formés de nageoires ou de rames; en conséquence, ils ne se posent pas sur les arbres et n’y font pas leur nid, si on excepte les Cormorans, qui construisent leur nid à la manière des Hérons. Enfin, une partie de son corps est omise, laquelle est plus remarquable que toutes les autres, à savoir son gave ou jabot, attaché à la partie inférieure du bec et qui descend sur sa poitrine: une poche ou sac fort visible, dont la contenance est presque incroyable; à l’aide de ce jabot cet animal est à l’abri du besoin car il y conserve des Huîtres, des Coques, des Pétoncles et autres animaux testacés, qu’il est incapable de casser, qu’il garde jusqu’à ce qu’ils s’ouvrent et dont, après les avoir vomis, il avale la chair. Il s’agit de cette partie du corps qui a été conservée en tant qu’objet rare et dans laquelle (comme le rapporte Sánchez de las Brozas ), après dissection, a été trouvé un enfant Nègre.






     L'affaire Thomas Browne
     Le grand oeuvre d'un incroyable styliste doublé d'un homme de science, né à Londres en 1605, tout nouvellement traduit.

     Par Jean-Didier WAGNEUR
     jeudi 08 juillet 2004, © Libération


     Après l'Anatomie de la mélancolie de Robert Burton et tout récemment Ulysse de Joyce, Bernard Hoepffner s'est attelé à un autre livre culte : Pseudodoxia Epidemica ou Examen de nombreuses idées reçues et de vérités généralement admises de Thomas Browne. Face à l'ouvrage, on saisit vite la difficulté pour le traducteur. Thomas Browne fut l'un des grands érudits de son temps et brasse dans cet essai rien moins que le savoir de l'Antiquité au XVIIe siècle. Il le fait en homme de science doublé du plus incroyable styliste qu'on puisse imaginer. Il reste un écrivain pour happy few. Valery Larbaud parlait même de l'existence «d'une petite secte (secrète) des lecteurs de Thomas Browne». Très lu au XVIIe siècle, Browne, dont on s'épuise inutilement à trouver des équivalents (Montaigne notamment), a eu une influence considérable jusqu'au romantisme. «Aujourd'hui, dit Bernard Hoepffner, il est pratiqué par les écrivains qui s'intéressent à l'écriture. Il suffit de voir l'influence qu'il a eue sur W. G. Sebald, sur Guy Davenport, je ne serais pas non plus étonné que Jim Crace l'ait lu, et je ne parlerai pas des grands Américains, William Gass, Gilbert Sorrentino ou William Gaddis.» Patrick Mauriès, qui préface d'un essai très pertinent Quatre animaux fabuleux, court extrait de Pseudodoxia dans une version du XVIIIe siècle, a croisé le chemin de Browne dans Borges et Mario Praz. (...)

     Thomas Browne est entre deux mondes, la Renaissance et le XVIIe dominé par Francis Bacon. Il compose, avec Pseudodoxia Epidemica, une encyclopédie des idées reçues de son temps. La chute d'Adam du paradis terrestre prépare ce long inventaire placé sous la «nature faillible de l'homme», la «prédisposition du peuple à l'erreur» et la «crédulité des humains, à savoir leur assentiment placide à tout ce qui est proclamé, ou leur croyance, à la première écoute, en ce qui est avancé par les autres». La raison en est souvent «l'attachement à l'Antiquité», c'est-à-dire aux autorités et aux traditions. Pseudodoxia Epidemica participe du même mouvement que celui qu'a entrepris Francis Bacon, tout en gardant l'aspect d'une longue recollection fascinée des mots et des choses. C'est là, dans la juxtaposition des fables, fictions, emblèmes et hiéroglyphes, que se joue proprement la magie de cet essai. Browne ouvre le grand livre du monde, fait défiler météores, insectes, plantes, philosophes pris dans la ronde diabolique de l'erreur, en une encyclopédie émerveillée de tous les sophismes à la limite du fantastique. C'est d'ailleurs sur le nom de Thomas Browne que s'achève la nouvelle de Borges consacrée à son encyclopédie imaginaire, Tlön Uqbar Orbis Tertius, que l'Anglais a inspiré en partie à l'Argentin.
     (...)
     Le lecteur est vite pris dans ces chaînes argumentatives où Browne confronte les opinions des philosophes de l'Antiquité, des Pères de l'Eglise, des commentateurs humanistes. Il digresse, bifurque lui aussi de manière épidémique, semblant faire visiter un cabinet de curiosités imprimé où il nous guide parmi les licornes, griffons ou basilics avec une fierté de propriétaire, souriant malicieusement de ses trouvailles. «Son humour, explique Bernard Hoepffner, n'existe que dans le style et reste une des choses les plus difficiles à faire passer en traduction ; ceci en partie parce qu'il est un des grands rhétoriciens de la littérature anglaise et que ce type d'humour est fondé sur la rhétorique, sur le paradoxe, passe par une certaine disposition du texte sur la page, un usage des majuscules (que j'ai conservé) et une ponctuation qui est devenue plus ou moins incompréhensible au lecteur d'aujourd'hui. Son style est une musique à nulle autre pareille : "Toute tentative pour exprimer convenablement la subtilité de sa musique est impossible", disait Norton R. Tempest en 1927. Et je ne peux m'empêcher de citer aussi Coleridge : "Son humour entremêle sans cesse ses lueurs à sa philosophie : telles ces couleurs intermittentes chatoyant sur fond d'une soie moirée."»

     Nul doute que la traduction de Bernard Hoepffner fera date. Outre des index nombreux qui transforment Pseudodoxia en dictionnaire (c'est aussi une manière de le lire), le traducteur a ajouté un copieux lexique. Browne innove, il crée, précise Bernard Hoepffner, «900 mots nouveaux ajoutés à la langue anglaise, pas bien loin derrière Shakespeare qui en aurait introduit 1 500». Browne, outre ses humanités classiques, parlait de nombreuses langues, il s'en sert pour néologiser. «Computer, au sens de calculateur», «Piramidally, signifiant très longtemps», electricity, disruption... Il y donne aussi, ajoute Mauriès, dans le «néologisme abracadabrant».
     (...)

(Autres ouvrages de Browne cités par Didier Wagneur)
Hydriotaphia ou Discours sur les urnes funéraires récemment découvertes dans le Norfolk Traduction de Dominique Aury, illustrations de Miquel Barcelo. Le Promeneur, «Le Cabinet des lettrés», 108 pp., 13, 50 €.
Patrick Mauriès
Quatre animaux fabuleux, Le Promeneur, «Le Cabinet des lettrés», 86 pp., 12 €.



     Sir Thomas Browne, l'internaute absolu par Michel Crépu,
      © La Croix, 15 juillet 2004.

     Pour l'écrivain anglais du XVIIe siècle, admiré notamment de Coleridge, de Larbaud, de Borges, le monde est un livre sans fin.

     (...)
     Plus personne, aujourd'hui, ne se souvient de [Thomas Browne] pourtant l'un des plus grands prosateurs de langue anglaise, né le 19 octobre 1605, mort le 19 octobre 1682. Il eût aimé cette coïncidence de dates, manière d'apporter une touch de perfection là où ne règne que le chaos.
     Car enfin, qu'y peut la bibliothèque ? L'opinion d'un Pline, que permet-elle de sauver au juste ? Rien. Mais la question n'est pas là : c'est d'ailleurs la première chose qui frappe de stupeur, à la lecture de ce livre monstre, pour la première fois traduit intégralement en français grâce aux bons soins de l'excellent Bernard Hoepffner : cette vertigineuse gratuité de l'entreprise, cette splendeur de l'effort inutile qui traverse les siècles, aéronef textuel en perdition dans le silence pascalien des abîmes infinis. Osons le parallèle, à l'intention du lecteur perplexe : Browne est l'internaute absolu, le voyageur infini de la bibliothèque, l'écrivain total pour qui l'horizon est constitué d'un firmament d'in-folio encore fermés, un océan de savoir à traverser après tous les autres…
     Le grand Jorge Luis Brges ne s'y était pas trompé, qui reconnaissait un complice dans ce médecin du Norwich qu'admirèrent aussi bien un Coleridge, un Larbaud : la littérature ne devient littérature qu'à la mesure d'une gratuité , d'une générosité plus puissante que les intérêts qui rôdent tout autour : universitaires, philosophes, religieux, bien d'autres encore…
     Browne est un homme né de la Renaissance, il a goûté au "savoir", il sait qu'il s'agit là d'une tâche inépuisable ; il sait aussi que l'exercie de démystification relève à cet égard d'un acte d'ironie mystique : pousser le scrupule de la raison au-delà de ses propres limites ; transformer l'observation et la curiosité en un principe de vertige.
     (...) Le moment de la synthèse, du point final, est remis aux calendes. Ou alors, comme dit suavement Browne, "il faudrait modifer toutes les cartes…". On aura compris, pour la plus grande gloire du tétragramme et de la littérature, que cette affaire brownienne repose (si un tel verbe se conçoit ici) sur un rire majeur, le même qui se fait entendre – quoique plus discrètement – chez Montaigne. D'accord sur l'idée d'une clé de voûte, mais inatteignable : le monde est un livre sans fin, le bibliothèque une cathédrale de papaier en perpétuel repliage.
     Interrogé sur la modernité d'une tele entreprise, Bernard Hoepffner n'hésite pas à établir un lien entre le Pseudodoxia et le Moby Dick de Malville (quoi qu'il en soit de la forme des marsoins et des baleines…) : "Browne et Melville peuvent être consiédrée, par-delà l'écart de temps qui les séparent, comme de grands baroques ; l'écriture de Browne, si extraordinairement sophistiquée, on en retrouve un écho dans la prose de Melville…". On gage que Borges eût aimé ce rapprochement entre deux grandes aventures de langage, et que ce qui peut donner ici au lecteur un sentiment d'éloignement extrême est aussi ce qui lui offre la magie d'une odyssée incomparable.
     








Thomas Browne, Pseudodoxia Epidemica,
     édité et traduit par Bernard Hoepffner et Catherine Goffaux,
    
Éditions Corti, 2004.

ISBN 2-7143-0849-X
976 pages

35 €.