Marianne Moore, Poésie complète, Licornes et sabliers,
     édité et traduit par Thierry Gillybœuf, éditions Corti, 2004.


     (Marianne Moore, à l’exception de quelques poèmes traduits par Germaine Lafeuille en 1964 pour les éditions Seghers, n’a jamais fait l’objet d’une publication en France. Ainsi, dans le cadre de notre projet des grand(e)s américain(e)s qui comporte déjà Dickinson, Stevens & Cummings, il nous paraissait aberrant de ne pas la faire traduire. Puisqu’elle était lacunaire en France, nous ne voulions pas présenter seulement un choix, mais offrir d'emblée la traduction de l’ensemble de ses poèmes : Collected Poems, publiés en 1967.)
     
     Selon Marianne Moore, la poésie se doit de créer « une place pour l’authentique », qui ne peut se trouver que dans le monde et non dans l’individu. Raison pour laquelle, le public, habitué à une poésie plus directement accessible parce que personnelle et intimiste, a pu être durablement dérouté par cette écriture toute en technique, en intellectualisme et en esprit, dont le « fini » fascinait ses pairs. Moore entend pousser le lecteur à accepter la relation entre grand et petit, entre animé et inanimé, entre idéal et objet. Dans la lignée de Pound et Eliot, elle fait de l’art avec de l’art, que ce soit à partir d’objets rares et précieux, de gravures ou de miniatures, d’animaux étranges ou fabuleux. Elle a recours à des rapprochements en apparence incongrus et qui pourtant, par le subterfuge de son écriture, s’imposent comme une évidence. Ainsi, dans « No Better than a “Withered Daffodil” » , le poème part d’une citation de Ben Jonson pour se construire ensuite autour d’une miniature de Philip Sidney, tandis qu’ailleurs le pangolin est apparenté à l’artichaut et à l’ouvrage de ferronnerie de l’Abbaye de Westminster. Cette concaténation d’images procède d’une poésie éminemment visuelle qui cherche à aller au-delà de l’objet, en conciliant goût du détail, expérimentation linguistique, observation in vivo et lectures éclectiques. Mais ses digressions autour de citations et de photographies – qui expriment le point de vue de leurs auteurs – doublées d’une portée moraliste exercée avec distanciation et sans dogmatisme aucun, ont laissé la critique perplexe : Marianne Moore est-elle moderne ou anachronique, imagiste ou objectiviste ? Aussi a-t-on parfois reproché à sa poésie une certaine sècheresse « mathématique ». S’il est vrai que le poème moorien s’inscrit dans un espace structuré, symétrique – mais une symétrie pentamère comme les échinodermes, ou spiralée comme le scalaire – le langage y est soumis à une danse subtile et effrénée, qui libère le pouvoir des mots. Son écriture se caractérise en effet par sa musicalité singulière puisque c’est « la syllabe [qui] donne ici la mesure (comme dans la poésie française) et non le pied » . L’introduction d’un humour vivace et éclairé contribue à l’équilibre précaire du poème moorien qui menace à tout moment de s’effondrer et qui, au contraire, affiche une miraculeuse solidité, à la manière de l’improbable pont suspendu de Brooklyn…
     Étudiante, Marianne Moore présentait la création poétique comme l’art de créer des « hiboux imaginaires dans des forêts imaginaires ». Quelques années plus tard, et l’évolution est significative et instructive, elle concevra la poésie comme un « jardin imaginaire avec de vrais crapauds dedans ».
     Thierry Gillybœuf


   
    Marianne Moore (1887-1972) professeur puis bibliothécaire, contemporaine et amie de William Carlos William et Wallace Stevens, participe au prestigieux journal The Dial dont elle assure même la responsabilité éditoriale entre 1925 et 1929.      Elle a obtenu pour son œuvre les prix les plus importants (National Book Award, Pulitzer Prize, etc).
  





LA FRÉGATE AIGLE-DE-MER


Maraudant rapidement ou reposant sur l’air, il est un oiseau
     qui réalise le projet conçu par l’ami de Rassela
     d’ailes unissant force et légèreté. Ce
     plongeon de l’enfer, oiseau-frégate, oiseau-
ouragan ; à moins que vif soit le mot qui convienne
     pour lui, le présage de l’orage quand
     il vole près des vagues, il faudrait le voir
     quand il pêche, bien que le plus souvent
     il semble préférer

prendre, en vol, aux espèces industrieuses aux ailes rudimentaires,
     le poisson qu’elles ont attrapé, et y parvient rarement.
     Une merveille de grâce, peu importe que sa victime
     vole vite ou tourne
souvent. Les autres avec une facilité similaire,
     s’élevant lentement une fois encore,
     remontent au sommet
     du cercle, s’arrêtent

et se laissent porter, permettant au vent d’inverser leur direction –
     contrairement au cygne le plus vaillant qui peut ramener à la
     maison les deux enfants du bûcheron. Faites les foins ; gardez
     la boutique ; j’ai un mouton ; ce sont les devises
d’un animal moins leste. Celui-ci
     trouve des brindilles pour que la robe en duvet de cygne

     de son enfant repose dessus et ne
     distinguerait pas Gretel de Hänsel.
     Semblable à Haendel l’exalté –

qui dut faire une carrière de juriste et de domestique
     allemand – étudiant clandestinement le clavecin
     et dont on ne sache pas qu’il fût tombé amoureux,
     le méfiant oiseau-frégate
dans les hauteurs et dans le majestueux
     étalage de son art. Il plane
     à cent pieds ou frémit
     comme du papier carbonisé – tout
     en feintes ; et un aigle

de vigilance… Festina lente. Sois gai
     poliment ? Comment ça ? “Si j’agis bien je suis béni
     qu’on me bénisse ou non, et si j’agis
     mal je suis maudit”. Nous observons la lune se lever
sur le Susquehanna. À sa manière,
     cet oiseau très-romantique vole
vers un endroit plus ordinaire, le marécage
     de palétuvier pour dormir. Il laisse passer la lune.
     Mais lui, et les autres, s’élèvent

bientôt de la branche et bien que volant, sont à même de déjouer le moment
     épuisé du danger qui pèse sur le cœur et les poumons avec le
     poids du python qui réduit en poudre.




     À la si précieuse, si exigeante Cristina Campo, la poétesse américaine Marianne Moore avait inspiré ces mots : "Elle reste impassible dans son jardin de porcelaine, penchée sur son travail de paléontologue-taxidermiste, qui continue à enserrer dans des morceaux d'ambre clair de minuscules et délicieux animaux préhistoriques : en dehors de la vie, en dehors de l'air, leur immobilité de gemme les préserve du temps." (Les Impardonnables, L'Arpenteur)
     "Paléontologue-taxidermiste" : voilà, pour un poète à l'œuvre, une curieuse définition, mais elle évoque avec une rare justesse l'art de cette Américaine demeurée à ce jour extrêmement méconnue en France alors que Marianne Moore, dans le monde anglo-saxon, fait figure de référence, à laquelle le Times Littérary Supplement consacrait encore sa couverture, à l'occasion de la parution concomitante de deux nouvelles éditions de ses poèmes.(...)
     Une voix singulière, assurément, aux rythmes merveilleusement libres et changeants, tout à la fois cérébrale et fantasque, précieuse et concrète, emplie de description dont la minutie presque scientifique participe, non d'un caractère réaliste mais au contraire d'une étrangeté fondamentale – que ne font qu'intensifier les multiples notes, érudites et incongrues, dont elle accompagne ses poèmes où l'on croise énormément d'objets, d'arbres, d'animaux communs ou fabuleux : une pieuvre, des pingouins, des rossignols, des lézards, des licornes…
     "Paléontologue-taxidermiste", disait finement Cristina Campo. Mrs Moore leur ressemblait d'ailleurs, à ces créatures : "Elle évoquait les grottes ombreuses d'une abbaye carolingienne, ou l'agate éclairée par une lampe d'une chapelle de Ravenne. Ses fins cheveux translucides semblaient de verre filé, et ses lèvres étaient ciselées dans de petits coraux timides". Frederick Prokosch.
     Nathalie Crom, La Croix, 29 avril 2004.






Marianne Moore
Poésie complète – Licornes et sabliers

Édité et traduit par Thierry Gillybœuf

ISBN 2-7143-0859-7
408 pages

24 €.