John Cowper Powys, Petrouchka et la danseuse, extrait de Journal.
     Éditions José Corti..



     John Cowper Powys a toujours fait parade des pierres semi-précieuses de ses divers "moi". Ses romans, ses histoires, ses livres de philosophie populaire, sa poésie, son autobiographie – furent tous écrits afin d’impressionner le lecteur par ses brillantes et obsessionnelles transformations de la réalité en mythe ; pour éblouir, par les éclats du reflet scintillant de son verbe magique, les murs de la prison de la mort. Mais c’est son Journal, qui est, avant tout, son Apologie ; le Chef-d’œuvre le plus difficile de l’alchimiste, le conte de fées du magicien écrit pour enchanter son élémentale captive. John était conférencier itinérant lorsqu’il rencontra Phillis Playter, alors âgée de vingt-six ans. Toute fragile qu’elle fût, physiquement et sentimentalement, Phyllis, alias T. T. ("Tao" de Powys, sa "Toute Ténue") devint presque immédiatement l’assise de son être et, en un sens, le véritable sujet du Journal.


     On peut lire celui-ci à plusieurs niveaux : comme un feuilleton autobiographique d’une franchise indécente ou comme une métaphore : la transformation d’une douleur chronique en art. On peut le lire simplement pour ses adroites improvisations techniques, ou pour ce qu’il révèle sur le processus de l’écriture de ses romans. On peut, et c’est le plus satisfaisant, le lire comme si c’était, déroulé sur des années, le roman triste et drôle, émouvant et douloureux, de deux choses à "moitié humaines" qui luttent pour faire face et échapper à la "prison du monde".


     Samedi 25 février (p. 206)

     
Ai eu un grand plaisir à regarder deux corbeaux qui volaient sur les sommets des pins à droite du champ en pente, en s’élevant l’un au-dessus de l’autre, et j’ai partagé les sensations de ces grands oiseaux-là avec leurs ailes battantes, ainsi que cette impression de sommets d’arbres découpés dans l’espace que je ressentais en regardant par la fenêtre de la chambre d’amis les pins de l’allée de la maison à Montacute – la façon dont les branches se déploient dans l’air semblables à des bateaux verts dans la mer violette de l’espace ; et, mêlée à cela, j’ai eu cette sensation si bien transmise par Wordsworth dans The Excursion : celle d’un grand oiseau qui vole en solitaire, accompagné par son seul cri, dans le creux vide entre de hautes collines. Ai vu la dernière nuance de rouge, faible, faible, faible, mourante et pâle, dans la dernière fleur morte de la dernière giroflée après tout ce gel hivernal et cette neige. Je dois maintenant me mettre au travail et, critiqué par T. T., réviser mon chapitre pour la deuxième fois.


Powys et son chien dit "Le Vieux".




    
C’est en Amérique (où il a résidé de 1904 à 1934) qu’il a commencé à tenir un Journal qui fait suite à une Autobiographie hors normes caractérisée entre autres par son absence de femmes.
On le lira surtout pour retrouver les fameuses “extases” naissant au contact de “petits objets matériels occasionnels” et n’impliquant aucune “Religion, Sur-Ame, Unité, Brahma ou Dieu”, mais des séries de rituels au cours de ses deux longues promenades quotidiennes lorsqu’il nomme et embrasse les pierres, les arbres, se tape la tête contre eux, etc.
Sans conteste, les pages les plus fortes du journal sont celles qui parlent de la mort du Vieux, le chien qu’il a ramené des États-Unis et qui avait été son compagnon de promenade dans la neige et le froid au cours de toutes ces années.
… Powys est l’homme de l’amour et du désir, ce qui est pour lui la même chose, et ce Journal qui fait suite à l’Autobiographie sans femmes est le roman de T.T. Ces deux lettres désignent The Tao ou Tiny Thin {La Toute Ténue} ou encore l’Elémentale, alias Phyllis Playter, une Américaine de vingt-deux ans sa cadette qui sera sa compagne jusqu’à ce qu’il meure à 91 ans.
     
Daniel Thomières, La Quinzaine Littéraire, 16/31 mai 1998




couverture de petrouchka


Traduit par C. Poussier
et A. Bruneau
Préface de
M. Krissdottir
544 pages
Cahier d'illustrations
1998
ISBN : 2-7143-0638-1
150 F