Hans Henny Jahnn, Pauvreté, richesse, hommes et bêtes 
éditions Corti, 2008

De même que Fleuve sans rives est l’oeuvre maîtresse du prosateur, Pauvreté, richesse, homme et bête, écrit vers la même période (1933), s’impose comme une pièce majeure de Hans Henny Jahnn.

Pour Jahnn, la réalité est ancrée dans le mythe ou la légende. Alors que les protagonistes de ses grands romans sont des réincarnations des héros de l’épopée Gilgamesh, dans cette pièce, Jahnn se réfère à un conte de Grimm, La Gardienne d’oies. Dans ce conte, une servante usurpe la place d’une princesse pour épouser un prince, la ravale au rang de gardienne d’oies et fait tuer son cheval magique, Falada. Mais elle sera trahie par celui-ci, dont la tête a gardé la faculté de parler même après sa mort. – Jahnn opère cependant un changement de perspective radical : ce n’est pas la princesse qui est le personnage central, mais l’homme à qui elle est destinée.

Le drame ouvre le regard sur un univers d’une grande richesse : Manao Vinje est placé entre des voix intérieures, la nature et le monde animal, le monde social, son travail, et les femmes.

 Le langage, comme taillé dans le roc, a une grande force, sans les outrances juvéniles de Pasteur Ephraïm Magnus, dont des traces subsistent même dans Médée.
Alors que Médée réinvente un mythe ancien, Richesse, pauvreté, homme et bête est ancré dans la réalité de tous les jours ; limitant son poème aux êtres et aux motifs les plus naturels, Jahnn atteint ici une simplicité classique.






     

BRÖNNEMANN. Tu ne peux pas déterrer les trésors.
Tu dois les laisser là où ils sont. Tu n’es pas un
troll qui traverse les pierres comme un nageur
traverse l’eau. Tu n’es pas sage et intemporel
comme un ciel étoilé, pour percevoir l’origine de
la vie et lier la naissance et la mort. Tu n’es pas
le descendant d’un monde de légendes où les
hippocampes foulent la terre; tu n’es pas greffé
à ta monture. Tu rêves seulement. Tu ne créeras
pas une nouvelle espèce en laissant vagabonder
tes pensées. Tu es enfermé dans une
forme humaine. Tu appartiens à tes proches.
Les montagnes sont ta patrie. Mais tu ne fais
pas partie de ce sol ardent : tu en es détaché et
tes pieds le foulent.
YNGVE
. Tu crois te transformer en t’insurgeant
contre ta destinée ? Ou changer de forme par
des actes inattendus ? Devenir un esprit. Un
arbre dans le ravin. Un galet dans le ruisseau.
Une bête en train de paître. Un héros de l’antiquité.
Invisible. Invulnérable.









L’homme et la bête

 

Hans Henny Jahnn est l’un de ces écrivains en qui s’incarne au mieux ce qui est censé faire les spécificités de la littérature allemande « romantique » dans toutes ses ambiguïtés et ses orientations. C’est grâce aux éditions José Corti qu’iil commence à être connu en France, alors qu’il reste encore assez méconnu en Allemagne. Il en est à certains égards une figuration presque caricaturale que le génie a sauvé des excès dernier   

 Objecteur de conscience en 1914, il fuit avec son jeune amant, Gottlieb Harms, en Norvège, pays qui fondera le décor de son œuvre, en particulier de Perrudja. Il meurt à Hambourg, en 1959, à l’âge de soixante-cinq ans. 

La Norvège représenta pour lui le lieu des « forces élémentaires » et de la nature originelle où peut se réaliser une humanité d’élite, loin des valeurs frelatées du monde moderne qu’il s’agit de réformer, sinon de révolutionner. Pacifiste et naturiste, Jahnn est très proche du « Wandervogel », ce grand mouvement de jeunesse, à la fois libertaire et nationaliste qui submerge l’Allemagne avant de produire la « Jeunesse hitlérienne » et de se laisser engloutir par le nazisme. La première pièce de théâtre de Hans Henny Jahnn, Le Pasteur Ephraïm Magnus (1919) en témoigne et reprend à son compte tous les mythes de renouveau. 

Au début des années vingt, il tente de créer une sorte de communauté naturiste du nom de « Ugrino » qui ne verra jamais vraiment le jour, où trouveraient place les élus (Die Auserwählten), les jeunes gens désignés par lui, à l’instar du poète Stefan George qui rêvait des mêmes cénacles de jouvenceaux mais singulièrement proches des nazis. C’est son antimilitarisme, son pacifisme et sa générosité qui séparent Jahnn radicalement du régime nazi. Mais il n’est ni interdit ni autorisé. 

De 1931 à 1933 il sera l’expert en orgues officiel de la ville de Hambourg et il en construira lui-même plusieurs. Éleveur de chevaux au Danemark, sur l’île de Bornholm, il devient un émigré involontaire, à la fois homosexuel et père de famille, il y restera jusqu’en 1946. 

C’est au Danemark, sur l’île de Thüro en 1933, que Jahnn commence la rédaction, de Pauvreté, richesse, homme et bête qui ne sera publié qu’en 1947. Cette pièce dont le titre révèle déjà les intentions et les motifs : le sang, la mort, la maladie et la fuite, le plus loin possible, se situe dans les montagnes les plus vides de la Norvège, bien plus pour Jahnn qu’un simple décor. Cette pièce de confusion des sentiments, à la fois expressionniste, naturiste et romantique, proche, à certains égards, du dramatuge allemand Hebbel ou de Gerhard Hauptmann, tout  y est dit avec l’accent de la conviction et de l’intensité romantique. 

Il y a un ressenti extrêmement puissant qui tout au long des années vingt en Allemagne parcourt la littérature, un ton très particulier et reconnaissable et qui donne sa marque au théâtre de Georg Kaiser ou Ernst Troller. Ce sont les sentiments dramatiques qui au travers une figuration violente et radicale permettent l’expression des données profondes de l’être humain, tel que les grandes villes l’ont séparé de la nature. Les « voix intérieures, la nature et le monde animal, le monde social, son travail et les femmes » font, comme le dit la quatrième de couverture, le contenu de cette pièce enthousiaste et fiévreuse, échevelée et très marquée par les excès lyriques de l’époque. On est parfois, en effet, aux limites du grotesque : « Quand les médecins ont sous mes yeux ôté la couverture de l’enfant découpé en morceaux, le vaisseau qui renfermait ma destinée a éclaté » ou encore « Ton âme défaillante se débat comme un insecte embroché sur un prunellier ». La pièce est animée tout comme les deux grands romans Perrudja ou Le Navire de bois par les obsessions et les fantasmes de Jahnn. La musique, les chevaux, la mer et la montagne, mais vus constamment à travers la fascination homosexuelle sur les adolescents, ce qui est très « Wandervogel », constituent les motifs de base de ce germanique mélange de crise et d’énergie qui marque les années vingt d’une Allemagne en train de basculer vers le pire.

 

Georges-Arthur Goldschmidt, Le matricule des anges, n° 988, du 16 au 31 mars 2009

     

Traduit par
H.&R. Radrizzani
128 pages
2008
978-2-7143-0985-3
16 euros