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| William Carlos Williams, Paterson, éditions Corti, 2005. Paru en cinq livraisons, de 1946 à 1958, Paterson est sans conteste le « grand uvre » de William Carlos Williams, et lune des bornes majeures de la poésie nord-américaine du XXe siècle. Construit autour de la ville ouvrière du New Jersey qui lui donne son titre, et suivant le cours métaphorique de la rivière Passaic, ce long poème offre le portrait éclaté dune ville américaine à travers son paysage immédiat, ses scènes contemporaines, mais aussi les multiples strates de son histoire coloniale, culturelle, industrielle Williams a conçu son ouvrage comme un vaste montage, où alternent séquences versifiées à la syntaxe tourmentée et collages de proses quotidiennes : archives locales, coupures de presse, lettres et documents divers La tension majeure du livre réside bien sûr dans cet écart, entre un projet épique (mais hanté par une déroute historique et sociale) et lextraordinaire invention dont le poète fait preuve, dans la recherche dune prosodie visuelle quil aura été lun des premiers à concevoir. Paterson avait été publié une première fois chez Flammarion, en 1981. À loccasion de cette nouvelle édition, Yves di Manno a entièrement relu, corrigé et refondu sa traduction.
La descente nous attire comme nous attira la montée La mémoire est une manière daccomplissement une manière de renaissance et même une initiation, puisque les espaces quelle révèle sont de nouveaux territoires peuplés de hordes jadis inaperçues, dune autre espèce puisque leurs déplacements ont pour buts dautres buts (même sils furent, en dautres temps, abandonnés) Nulle défaite nest seulement faite de défaite puisque le monde quelle révèle est un territoire dont on navait jamais soupçonné lexistence. Un monde perdu, un monde impensable nous attire vers dautres territoires et nulle pureté (perdue) nest plus pure que le souvenir de la pureté . Avec le soir, lamour séveille bien que ses ombres qui nexistent quen vertu de la lumière solaire soient gagnées par le sommeil, lâchées par le désir Lamour sans ombres sétend à présent qui ne séveille quavec la montée de la nuit. La descente faite de désespoirs sans sachever entraîne un autre éveil : qui est linverse du désespoir. À ce que nous nachevons pas, à ce qui est refusé à lamour, à nos espoirs perdus succède une descente infinie, ineluctable . IMMERSION CATHARTIQUE DANS LE FLEUVE PATERSON William Carlos Williams(1883-1963), la force cosmique dune certaine Amérique. Le sublime, le multiple, linclassable. Le pédiatre. Le poète objectiviste, notamment. Bref William Carlos Williams et le reste. Plongeons avec lui dans Paterson, ce livre-ville qui est qui est tout à la fois. Un long poème traversant un pays, une histoire, une rivière Passaic. Poème traversé à son tour par le temps, lhistoire, le paysage. Une longue immersion cathartique dans le fleuve Paterson nous attend, pour citer Alain Pailler dans Tableaux daprès Bruegel paru aux éditions Unes. Aux mêmes éditions, Je voulais écrire un poème, entretien de Williams avec Edith Heal : une autobiographie indispensable pour se familiariser avec Williams. Traduction de Valérie Rouzeau. Aujourdhui Yves di Manno nous donne un traduction revue et corrigée de celle publiée il y a plus de vingt ans chez Flammarion. Paterson : cest la ville, mais aussi lhomme. Lhomme identifié à la ville. Paterson a dabord été le titre dun poème de Williams Carlos Williams écrit en 1926. Un prélude ? Vingt ans après, Paterson, Book one voit le jour à New York. Paterson continue à couler, Williams à étendre son champ dinvestigation jusquaux fragments dun sixième livre, retrouvés après la mort du poète. La ville est-elle assimilée à un homme couché, ou bien cet homme est-il semblable à une ville ? La ville est masculine, elle existe : une rivière, un parc, des rochers, un torrent, une falaise ; elle a ses curiosités naturelles et une histoire. Un passé, des indiens, des anecdotes et aux alentours des collines : dans lautobus chacun peut voir/ ses pensées assises ou debout. Ses/ pensées descendent et séloignent / Un poète frappe les trois coups, le rideau se lève, un long poème visuel se déroule sur plusieurs plans. Nous sommes en 1946, le passé fait retour : en février 1857, David Hower, un pauvre cordonnier père dune nombreuse famille, sans travail et sans argent, ramassa une grande quantité de moules à Notch Brook, près de la ville de Paterson Williams énumère, inventorie, se sert de relevés existant, joue avec les mots et les chiffres. Il écrit son histoire, celle de Paterson, appelle à la rescousse ou Plotin ou Unamuno, rencontre Rilke et Dickinson, se souvient « des Ismaëls de lesprit », les sort de sa boîte à malices, les sort dans des missives, dans des notations, des fictions : Mon nom est Ismaël, dit Melville à la première ligne de Moby Dick ; quel con ; Ismaël signifie « affliction ». Ludisme ? ou tentative de prolonger un parcours, des événements, une histoire, de fixer les racines de son pays ? Sinscrire dans une filiation, objectivement. On pourrait ainsi lire le premier livre de Paterson, constitué de collages, de fragments multiples : graphies, caractères, signes blancs, ponctuations énigmatiques. Des pages dressées comme des planches sur un chevalet, où la pensée et mythe ne sont pas absents : La pensée grimpe/ comme un escargot le long des pierres humides/ à labri du soleil et des regards / encerclée par le torrent qui sécoule / elle naît et meurt là/ dans ce lieu humide, à lécart du monde,/ se drape dans son propre mystère / Avec William Carlos Williams la poésie « naît, aux Etats-Unis » : On a vite fait le tour de la poésie américaine pour la bonne raison quelle nexiste pas. « Lart de Williams nous touche précisément lorsquil approche et réalise cet équilibre toujours instable, cette tension fragile entre la nécessité dune attention au plus concret et celle dun abandon au flux imageant qui féconde lesprit créateur. » (Alain Pailler, Asphodèle, Orphée-La Différence) William Carlos Williams continue après Paterson une chevauchée fantastique à travers les lieux, la langue, les livres, les écritures. Rien ne larrête dans la poursuite du poème, du temps. Il nous emporte « dans ces cascades ininterrompues de vers impurs et de strophes parfaites» note Yves di Manno. « un parc, voué aux plaisirs : voués aux sauterelles !/ 3 filles de couleur, majeures ! flânent/ leur teint éclatant/ leurs voix sans but/ leur rire sauvage, cinglant, tranchent/ sur la scène figée./ » Le fleuve coule, dévale. Rien narrête le bon docteur Williams. Ni les pasteurs, ni les évangélistes, ni les pêcheurs ! Les colons sont là. Un clin dil à Jefferson. Il me semble entendre Ezra Pound, lami, le maître, le disciple : On a créé largent à partir de rien et on la cédé aux entreprises privées (toujours le même argent, de plus en plus, à un taux dintérêt énorme) ainsi quau Gouvernement sil en a besoin en temps de guerre ou de paix ; cest pourquoi nous autres, le peuple, qui soi-disant symbolisons le Gouvernement, nous sommes obligés de payer lintérêt aux banques (et à nimporte quel taux) sous la forme dimpôts écrasants. Passent ici et là des grosses bennes à ordures de la voirie ! Écriture phonétique, lettres dansantes, le rance, la pourriture. Williams visite sa bibliothèque. Un tourbillon, la beauté. La beauté est un défi à lautorité. Les femmes, le crédit, lamour, largent, le financement, la mort. Lart, la pensée. Le poème ? Un poème est un univers complet en miniature. Il existe en lui-même. Question : Voici à présent un extrait de lun de vos propres poèmes : « 2 perdrix/ 2 canards sauvages/ Un crabe de Dungeness/ pêché la veille/ dans le Pacifique/ et 2 truites du Danemark/ congelées » Et bien, on dirait une liste dépicerie fine ! Réponse : Cest effectivement une liste dépicerie fine. Encore dans la proximité de William Carlos Williams ? Toulouse-Lautrec, Soupault, Sappho, Paul Klee, E. E. Cummings (et parfois entre les lignes Paul Louis Rossi). Un poème rend la poésie visible. Une longue respiration purificatrice. Le bonheur est dans le vers. Gaspard Hons, Le Mensuel littéraire et poétique n° 331, mai 2005 Paterson passe pour être le chef-d'uvre poétique de William Carlos Williams. Et c'est vrai. C'est une entreprise aussi considérable et ambitieuse que les Cantos de Pound. Cette apologie de cette grande ville industrielle de la région natale de l'auteur, qu'il compare à un géant couché (c'est-à-dire qu'il lui donne une dimension mythologique) et qui se métamorphose à l'infini en révélant toutes ses dimensions historiques et sociales est d'abord le lieu d'élection de son autobiographie et, en même temps, la matrice de sa pensée poétique. Celle-ci s'enracine dans ce qu'il appelle le "local", un point nodal d'où émanent images, symboles, réminiscences, faits divers, méditations bucoliques. Des univers innombrables se pressent et se superposent dans un double mouvement incessant, centrifuge et centripète, comme une marée de l'écriture qui monte et descend n'étant interrompue que par des commentaires en prose qui élargissent le champ de l'investigation de l'auteur et qui, souvent, le fait revenir dans la sphère intime ou dans la réalité du monde à laquelle l'écrivain est confronté. L'ambition de l'écrivain a été, entre 1946 et 1958, de dépasser tous les genres poétiques pour les fondre dans une vertigineuse imbrication de perspectives, de l'épopée à l'églogue, en utilisant des techniques issues des arts plastiques comme le collage et l'assemblage. Gérard-Georges Lemaire, CIPCM 2006 |
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![]() William Carlos Williams Paterson, Corti, 2005 272 pages ISBN : 2-7143-0892-9 20 € |
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