Yves di Manno, Objets d'Amérique,
     éditions Corti, "
série américaine", 2009.


Depuis la fin des années 1970 – et sa traduction prémonitoire du Paterson de William Carlos Williams – la poésie nord-américaine occupe une place particulière dans le travail et la réflexion d’Yves di Manno : sans doute parce qu’elle permettait alors de définir un principe, une visée, et même de nouveaux modes de composition, très éloignés de notre tradition. « Une poésie proche de l’archéologie, en quelque sorte, soucieuse de l’histoire éparpillée des hommes et des formes qu’ils auront trouvées pour l’inscrire, dans une insaisissable durée. »

Les Objets d’Amérique proposent une traversée personnelle de ce grand continent caché. On y trouvera des études sur la prosodie visuelle de W.C. Williams et le serial poem de Jack Spicer, une introduction aux Cantos d’Ezra Pound, une méditation sur l’ethnopoétique. Mais aussi, insérés ici au titre de la critique active, quelques pages traduites des « objectivistes » (George Oppen, Louis Zukofsky), des extraits de L’ouverture du champ de Robert Duncan, un oracle de Jerome Rothenberg, une image de Rachel Blau DuPlessis… Le livre s’ouvre sur une série d’autoportraits évoquant les liens de l’auteur avec ces oeuvres et le rôle de la traduction dans son propre parcours. Il s’achève par un texte rétrospectif, L’Epopée entravée, qui retrace les étapes majeures de cette révolution poétique, de la fin du XIXe siècle à l’aube du XXIe.


   

William Carlos Williams     

Né en 1954, Yves di Manno a publié une vingtaine d'ouvrages, et quelques traductions. Parmi lesquels :

Qui a tué Henry Moore ? Terra Incognita, 1977.
Les Célébrations. Bedou, 1980.
Champs. Flammarion, coll. « Textes », 1984.
Champs II. Flammarion, 1987.
Le Méridien. Editions Unes, 1987.
Solstice d’été. Editions Unes, 1989.
Kambuja, stèles de l’empire khmer. Flammarion, 1992.
Partitions, champs dévastés. Flammarion, 1995.
La Tribu perdue. Java, 1995.
Disparaître, épisodes. Didier Devillez éditeur, 1997.
La Montagne rituelle. Flammarion, 1998.
« endquote », digressions. Flammarion, 1999.
Domicile. Denoël, 2002.
Un Pré, chemin vers. Flammarion, 2003.
Discipline. Éditions Héloïse d’Ormesson, 2005.


Traductions
William Carlos Williams : Paterson, édition revue et corrigée,
José Corti, 2005.
Ezra Pound : Les Cantos (en collaboration), nouvelle édition
revue et augmentée, Flammarion, 2002.
Jerome Rothenberg : Les variations Lorca, Belin, 2000.
Jerome Rothenberg : Les Techniciens du sacré, José Corti, 2008.
George Oppen : Poésie complète, José Corti (à paraître).

Il dirige depuis 1994 la collection Poésie/Flammarion.

Voir également :
– 
l'entretien (texte intégral) entre Yves di Manno et Martha Kroll, pour le Matricule des Anges ;
– 
Yves di Manno répond à quatre questions d'Isabelle Garron, pour fusées.



  


La
Série américaine des éditions Corti :

PAUL BLACKBURN, Cities (A.P.), trad. Stéphane Bouquet
ANNE CARSON, Verre, Ironie et Dieu, trad. Claire Malroux
E. E. CUMMINGS, Poèmes choisis, trad. Robert Davreu
EMILY DICKINSON, Une âme en incandescence, trad. Claire malroux
Lettres au Maître, à l’ami, au précepteur, à l’amant
– Avec amour, Emily
– Y aura-t-il pour de vrai un matin ?
H. D., Trilogy (A.P.), trad. Bernard Hoepffner
MARIANNE MOORE, Poésie complète, Licornes et sabliers, trad. Thierry Gillyboeuf
GEORGE OPPEN, Poésie complète (A.P.), trad. Yves di Manno
JEROME ROTHENBERG, Les Techniciens du Sacré, id.

CLAUDIA RUSKINE, Si toi aussi tu m’abandonnes (A.P.), trad. N & M Pesquès

WALLACE STEVENS, Harmonium, trad. Claire Malroux
– À l’instant de quitter la pièce
COLE SWENSEN, Si Riche heure, trad. N & M Pesquès
– L’Âge de verre (A.P.)
KEITH
WALDROP, Le Vrai sujet (A.P.), trad. Olivier Brossard
WALT WHITMAN, Feuilles d’herbe (1855), trad. Éric Athenot
WILLIAM CARLOS WILLIAMS, Paterson, trad. Yves di Manno








Ce volume contient :

Prologue : X autoportraits

Au tournant des années 30 : 3 poètes
William Carlos Williams : La tombée de l’hiver
George Oppen : Série discrète
Louis Zukofsky : 3 poèmes, suivis de « A » 3

Printemps tardif
Un montage analogique
Robert Duncan : 8 poèmes de L’Ouverture du champ
La Dictée du Dehors

George Oppen : X poèmes 99
L’Entrevue de Nantes (avec David Christoffel)

Entrée des chamans
Jerome Rothenberg : Un oracle pour Delphes
suivi de Rothenberg : a postscript

L’Épopée entravée
Rachel Blau DuPlessis : Image persistante
Note bibliographique








Objets d’Amérique est un livre d’une rare intelligence et suscitant une grande émotion chez le lecteur. De prime abord, on pourrait penser qu’il s’agit ici d’un parcours dans le territoire de la poésie américaine, mais en fait le propos va bien au-delà ! Ce dont il est question, c’est de l’amour d’une vie, de lecteur, d’écrivain, d’homme tout simplement, pour tout un continent poétique souvent peu ou mal connu en France, la poésie américaine (ou plus exactement, une part importante de la poésie américaine du xxe siècle.). Et du rôle fondateur de cette rencontre.

Le livre s’ouvre sur un prologue en « X autoportraits » peints comme autant de moments-clés de l’histoire d’un lecteur (et quel lecteur, puisqu’il faut rappeler ici qu’Yves di Manno est aussi le directeur de la collection Poésie de Flammarion). Histoire qui débute dans la douleur, avec une expérience scolaire quelque peu traumatisante à six ans, suivie du bonheur un peu plus tard de découvrir soudain la clé de la lecture et la capacité à assembler les syllabes du mot boulangerie ! Mais entre ces deux temps forts, sont intercalés huit autres autoportraits dédiés à la découverte de la poésie américaine via Bob Dylan, Pound, le livre de Serge Fauchereau, le Paterson de Williams, etc. : « c’était cela aussi – cette prosodie nouvelle, développant des techniques (et des outils) sans équivalent chez nous – qui m’attirait intuitivement vers ce cercle étroit de poètes ». Beaucoup de choses en germe dans cette citation : la curiosité pour cet autre monde, le fait d’y trouver des modèles, des outils et des techniques. Et la naissance de l’écriture propre de l’auteur, au sein même de ces lectures, avec « l’édification d’un premier livre-de-poèmes » pour celui qui « ne rêvait que de narration cachée.. ». C’est au fond la même démarche que celle d’Auxeméry, dans des temps (années 70 et 80) où les voies de la poésie étaient en France très obstruées (ou trop formatées) pour certains jeunes poètes, lesquels ont su trouver, ailleurs, les bases de leur essor.
La construction de ce livre est originale et en rend la lecture particulièrement plaisante. Les pages qui suivent le prologue vont faire alterner de nombreuses traductions d’Yves di Manno (Williams, Oppen, Zukofsky, Duncan,
Rothenberg, Rachel Blau DuPlessis) avec de courts et denses essais, notamment sur Pound (dont di Manno a traduit les Cantos), sur Spicer, sur la question des « chamans », autour de Jerome Rothenberg et son travail de collecte des Techniciens du Sacré (traduction, une fois encore, de di Manno). Avec en toute fin de volume, sous le beau titre de « L’Épopée entravée », une (très courte) histoire de la poésie américaine, qui est en fait une remarquable synthèse.

On pourrait penser à première vue, arrivé à ce point du compte rendu, qu’on a affaire à une belle anthologie ou à une introduction à la poésie américaine. Ce serait très réducteur même si cet aspect est présent et joue pleinement son rôle. Ce qui est passionnant ici c’est de voir l’intrication des méthodes et des aspirations d’un lecteur et celles d’un écrivain. De suivre presque pas à pas, ou page à page, le jeune Yves dans une quête qui n’est pas seulement intellectuelle, pour le plaisir ou la nécessité de la connaissance, mais aussi vitale. Il s’agit de trouver des voies, voire des issues à une sorte d’enfermement. Il s’agit d’apprendre chez ces poètes comment vivre, comment lire, comment écrire. Il va donc falloir les traduire, puisque la plupart sont inédits en français, il va falloir connaître le contexte dans lequel ils évoluent, s’immerger par la traduction au plus intime de leur écriture pour petit à petit forger la sienne. Il y a dans tout ce livre, perceptible et propre à toucher le lecteur profondément, une oscillation permanente entre deux pôles, lire et écrire, écouter et traduire, comprendre et apprendre, les trouver ces poètes américains en se cherchant, se trouver en les cherchant, se trouver en leur donnant aussi droit de cité dans la langue française.

Dans certains contextes critiques, il est d’usage de déterminer à quels lecteurs s’adresse le livre chroniqué. S’il fallait ici se prêter à ce jeu, longue serait la liste à dresser : non pas le pour tout public qui ne veut rien dire, mais lecteurs intéressés par la poésie américaine, singulièrement ceux qui la connaissent peu ou pas et voudraient la connaître mieux, tout lecteur intéressé par l’art de lire, traducteurs, historiens de la littérature, critiques qui pourront apprendre beaucoup sur leur propre métier, mais aussi et surtout, tous ceux qui lisent/écrivent. Ce livre montre de façon magistrale le rôle nourricier, fécondant, inducteur de la lecture dans tout travail d’écriture. Porte trace et témoignage, dont on redira encore une fois le caractère très émouvant, d’une véritable osmose entre la lecture et l’écriture (et à cet égard les pages lumineuses consacrées au travail de Jerome Rothenberg sont un peu comme un miroir). On relèvera aussi, au fil des pages, de nombreuses réflexions théoriques et critiques d’Yves di Manno sur la poésie : « [face à] l’abandon de la métrique ancienne, le poème ne peut affirmer son identité qu’à travers une forme spécifique, qui le distingue de toutes les autres productions écrites ».

Il s’agit de prêter attention à la « fonction du poème, son champ d’action, sa lumière souveraine – la part d’obscurité qu’il recèle ou révèle ».
Contribution de Florence Trocmé,
Poézibao.


Tout commence par le support à la langue, évidemment, puisqu’il s’agit d’un poète et par extension, de ses poètes. Livre compose en différents plans : fragments autobiographiques, traductions, articles, un entretien, une histoire « condensée » de la poésie américaine. Enfant, Yves di Manno découvre sa langue par le mystère qu’elle impose, devant ces signes énigmatiques qui doivent conduire impérativement au sens, qu’il s’agit, déjà, en quelque sorte, de traduire. Adolescent, il rencontre, à travers Bob Dylan, cette autre langue, l’américain. Très vite sa fascination pour Ezra Pound le mènera à la poésie américaine et à sa complexe diversité. Dans ces proses autobiographiques, il revient de façon synthétique sur ces étapes décisives de poète, de traducteur : Dylan, Pound, très vite Williams dont il traduira le Paterson, et les poètes objectivistes, Oppen en tête. À leur propos, lors d’une séance à Royaumont, di Manno évoque ce qui le sépare des antres traducteurs qui s’emparent de leur travail. C’est avec pudeur qu’il revient sur son sentiment de solitude quand ses confrères ne voyaient dans leurs poèmes que simples possibilités formelles, alors que pour lui, la dimension épique (en prise sur l’histoire) est centrale. Yves di Manno voit immédiatement les possibilités qu’offre ce continent poétique face aux abandons de la poésie française devant les problèmes de prosodie et les connexions avec le réel. De ce travail de traduction, nous sont offerts des extraits : Oppen, Williams, Zukofsky, Rothenberg, Duncan, DuPlessis. Des textes critiques sur Pound, Williams et Spicer. Enfin, cette histoire de la poésie américaine permettant une des meilleures initiations possibles. C’est un livre de poète, « pour l’amour de », nulle polémique ici, « ce qui sépare » est évoqué avec une discrète émotion. L’essentiel est ce « pour », pour ces Objets, pour l’ouverture sur l’histoire, l’épopée. Livre-pierre angulaire donc de ce poète qui joua et joue un rôle essentiel pour la découverte de renouvellements possibles. 

Pierre Blanchon, Cahier critique de poésie, octobre 2010




Partir à la découverte d’Objets d'Amérique d'Yves di Manno, c'est s’attarder, à la manière d'un explorateur européen, dans un cabinet de curiosités. Exposés derrière la vitre Atlantique, les « Objets » d'Yves di Manno, patiemment rassemblés dans écrits et digressions, se présentent sous des noms précis, des noms de poètes nord-américains. William Carlos Williams, Ezra Pound, Louis Zukofsky, Robert Duncan, Jack Spicer, George Oppen, Jerome Rothenberg, Rachel Blau du Plessis. « Étrange galaxie poétique » qu’Yves di Manno permet au lecteur d’aborder et de découvrir à partir de cet ouvrage, assemblage de notes personnelles sur la poésie nord-américaine et d’extraits de recueils poétiques choisis pour étayer et illustrer le propos.

Lire la suite sur le site d'Angèle Paoli, Terres de femmes




Voir également :
– 
l'entretien (texte intégral) entre Yves di Manno et Martha Kroll, pour le Matricule des Anges ;
– Yves di Manno répond à quatre questions d'Isabelle Garron, pour fusées.















Yves di Manno
Objets d'Amérique,
Corti, 2009
224 pages
978-2-7143-0892-9
21 €