|
 |
Le Navire de bois de Hans Henny Jahnn
Achevé en 1936, Le Navire de bois constitue le premier volet de la trilogie romanesque publiée à titre posthume par Walter Muschg, Fleuve sans Rives. Comme Andreas de Hoffmannsthal, Le Procès de Kafka et LHomme sans qualités de Musil, la trilogie fait partie des grandes uvres en prose de notre siècle restées inachevées. Comme dans ses autres uvres, et notamment son théâtre, Jahnn conduit ses personnages jusquau point de rupture où les forces, soudain libérées, se déchaînent. "Ce que nous accordons aux tragiques du passé, écrivait Hans Wolffheim en 1966, à propos de lauteur du Navire de bois, nous devons le concéder au poète moderne : dêtre, au-delà des conventions bourgeoises, un créateur de mythes, de proposer donc des Images archétypiques de lhomme qui font peut-être éclater ces conventions. Il se pourrait quon y découvre plus de vérité que dans les icônes confortables de nos normes sociales."
Chez Jahnn, comme chez Kafka, des acteurs cheminent sans but, presque sans chemin. Ils navancent plus, de peur de reculer. Ils voudraient marcher, sélancer, mais ils craignent de marcher à lenvers. Jamais plus les pas ne senchaînent. Tout leffort de lécrivain consiste à les égarer davantage, à les perdre, car lidée du "chemin" est encore une entrave : "quand on dit que le chemin est plus important que le but, cest en souvenir dun début où ils ont été identiques." (Jünger, Les Ciseaux)
Pour complaire à sa fiancée, la fille dun capitaine de marine, Gustav décide à limproviste de laccompagner dans un voyage sur un étrange navire de bois, véritable labyrinthe, transportant une cargaison mystérieuse vers une destination inconnue. Seule femme à bord, Ellena devient lobjet des fantasmes de tous les hommes. Un jour, elle a disparu ; en tentant de la retrouver, Gustav provoque involontairement le naufrage du navire.
À la fois roman de haute mer, de la veine des Melville et Conrad, mettant lhomme aux prises avec les éléments, et intrigue policière, comme Le Procès de Kafka, ce récit allie un réalisme intense à un univers intérieur et symbolique : le mystère ou labsurdité de lexistence, la solitude des êtres, leur obscure culpabilité.

Comme surgi du brouillard, le beau navire apparut d'un seul coup. Avec sa large proue brun-jaune. structurée par des joints noirs calfatés de poix, et l'ordonnance rigide de ses trois mâts, les vergues imposantes, les cordages des haubans et du gréement. Les voiles rouges étaient fixées aux espars et ferlées. Deux petits remorqueurs à vapeur, amarrés à l'avant et à l'arrière du navire, l'amenaient vers le mur du quai.
Aussitôt, trois messieurs compétents furent sur place, qui savaient expliquer exactement de quoi il s'agissait. Un grand trois mâts. Quelques milliers de mètres carrés de voilure. Le vieux Lionel Escott Macfie Esq. de Hepburn-on-Tine l'avait construit en teck et en chêne. Un original, un homme qui appartenait à un autre siècle. Mais un génie des lignes courbes. À l'aide de quelques tables et de gigantesques pistolets qu'il avait taillés lui-même, il dessinait la forme des couples sur un solide papier blanc. C'était un spectacle merveilleux : suivre comment une construction en engendrait une autre. En travaillant, il tirait la langue, clignait des yeux d'un air critique, marquait immédiatement, avec de beaux timbres, les endroits où fixer des boulons de cuivre, où chanfreiner une planche pour l'assembler à d'autres. Ces messieurs savaient raconter ce genre de choses. On pouvait voir, et ils expliquaient donc, qu'ici on avait mis en place une quille d'un travail de charpente incomparable. Les lourdes poutres, ayant encore l'aspect de troncs, se chevillaient, s'entrelaçaient, boulonnées entre elles presque sans faille ; avec des éléments coudés en saillie, pour recevoir les bois élancés des membrures.

Voir également : l'interview, par Mathieu Lindon, de Bertrand Fillaudeau dans le Cahier livre de Libé du 1er juin 2000.
Malgré une forte distance maintenue entre les personnages, qui ne sont jamais décrits physiquement, et le lecteur, ce dernier se laisse embarquer dans leur aventure (en mer) profonde. Un roman irréel fait de mystères, de métaphores, de mythes et de métamorphoses.
Dernières Nouvelles dAlsace, 24 novembre 1993
Hans Henny Jahnn, facteur dorgues mort en 1959, est encore considéré comme sulfureux en Allemagne : traductions dune pièce de théâtre et dun roman
Le Navire de bois ressemble à première vue à une variante du Vaisseau fantôme. Un armateur excentrique a fait construire un bateau à voiles à lancienne. Il est chargé dune cargaison énigmatique et apparemment très précieuse, et doit appareiller pour une destination inconnue. Le recrutement de léquipage se fait avec dinfinies précautions. Finalement, le bateau lève lancre avec à son bord le capitaine Waldemar Strunk, sa fille Ellena et Gustav, son fiancé qui sembarque clandestinement. Lorsque Ellena disparaît, les suppositions les plus folles se mettent à circuler à bord. Le récit de Jahnn avance à la manière des crabes (la question de la résistance des arthopodes à la douleur joue un certain rôle dans le livre), il progresse toujours vers un autre but que celui quil semble viser. Au bout du compte, on ne sait toujours pas quel danger plane sur cet étrange navire si ce nest quil finit par couler mais dans quels gouffres ?
Gérard Meudal, Libération, 4 novembre 1993
Lunivers dépeint na de rapport avec Kafka que parce quil révèle une outrance, un monde où ne règne pas le trop-plein mais un vide atroce, un esseulement tel que "la rencontre avec autrui, même sous la forme de lagression, est devenu impossible.
Claude-Henry du Bord, Etudes, décembre 1994
Lexpressionnisme de Jahnn choquait davantage encore les bourgeois allemands que celui des autres artistes, peintres, musiciens ou écrivains de sa génération. On taxait Jahnn dobscénité.
Ses livres paraissent souvent avoir été écrits pour lorgue : dimmenses monologues qui progressent selon des trajectoires en volutes et en paraboles, allant de linjonction puissante au pur murmure, de la ferveur religieuse à la stridence du cri. On y entend les voix tonnantes des prophètes, les hurlements de lenfer, les chants doux et dangereux des sirènes, les plaintes et les rires apeurés des hommes.
Dans Le Navire de bois, les chemins du paradis ne sont plus indiqués. On navigue sans but et sans boussole, jusquau naufrage.
Le livre a été écrit en 1949, après que Jahnn fut revenu de son second exil... La botte nazie semble avoir écrasé les dernières espérances ou les dernières illusions que Jahnn pouvait avoir sur le salut de lhumanité.
Jahnn largue les amarres de la tradition littéraire maritime : toutes les péripéties du récit lexploration de ce navire labyrinthique, la tempête, la disparition dEllena, la mutinerie de léquipage qui fantasme sur la nature de la cargaison, le naufrage final ne sont plus que les points dancrage bien fragiles dune immense construction symbolique, dune interrogation furieuse, féroce sur lexistence.
( ...) son véritable espace intellectuel et sensible, cest lEurope baroque de la fin du XVIe siècle et des débuts du suivant. Celle des hommes assoiffés de divin et dunité et ne rencontrant quatrocités et contradictions, celle de la sensualité et de la mortification de la chair, celle du mépris de la vie et de la consolation contre la mort.
Pierre Lepape, Le Monde, 3 décembre 1993
Toute lhumanité est embarquée sur ce navire. Pas seulement pour signifier, avec quelle force allégorique, la tragédie du nazisme, ce mélange dépouvante grossièrement bariolée et de froide moquerie. Non, lhumanité que Jahnn lance dans la tempête est la nôtre, celle du siècle, dévorée par lirrationnel, celle qui sait que "leffroi est plus prompt en nous que lenvie de jouir".
Le vrai sujet du Navire de bois, cest cette "chaude obscurité", pétrie par les mythes et par le cosmos tout entier, sur laquelle Jahnn jette quelques fulgurants éclairs, grâce à létrangeté dune écriture entre Broch et Kafka : ample ou hachée, métaphorique et descriptive à la fois incarnée et tout soudain méditative.
Jean-Pierre Maurel, La Croix, 15 novembre 1993

 
|
|