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Issa Makhlouf, Mirages,
éditions Corti, 2004.
Loin des notes mélancoliques ou doloristes, lauteur observe la logique de la dualité, le temps qui passe, labsence, les déchirures, les ruptures et les séparations. Il sarrête sur lhomme, cet être qui excelle dans lart de lamour et la guerre. Et comme pour chercher léquilibre entre le rationnel et lintuitif, il rassemble des traits épars et fait briller dans le regard un éclat particulier. Ce qui est énigmatique devient magique. Et surgit alors un instant de recueillement et de quiétude. Un salut inattendu. Une force davant le monde.
Lécriture ici nest pas un témoignage, elle est une remise en question de lêtre dans son rapport à soi-même et à ce qui lentoure. Elle est également un cheminement dans la quête de soi. Chaque mot est un pas vers cet horizon toujours ouvert.
Dans Mirages, lauteur raconte des histoires mais ses histoires nen sont pas. Ainsi débute-t-il son livre : Ce que je raconte aujourdhui/ Ce sont les histoires que jaurais espéré entendre. / Ce que je raconte nest quune part de ce que je nai pas vu/ Si javais vu, je naurais pas raconté.
Dans son livre Mirages, Issa Makhlouf rassemble les mots dans une poétique qui abolit les frontières entre poésie et prose. Il présente ainsi un exemple particulier de la nouvelle écriture poétique et annonce, dune façon originale, une forme décriture qui unit le récit, la contemplation, la biographie, lessai, et cela dans une structure artistique bien établie.
Dans ce livre, lécriture nembrasse pas seulement les détails visibles ; elle ouvre également ces détails (et cest le point le plus important) aux perspectives invisibles des choses et des événements. Lécriture ici est léquivalent de lêtre dans toutes ses dimensions : vie, passion, imagination et pensée
Adonis
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Poète et essayiste, Issa Makhlouf est né au Liban. Docteur en Anthropologie sociale et culturelle (Université de la Sorbonne), il a effectué plusieurs séjours en Amérique latine avant de sinstaller à Paris où il réside depuis 1979. Son uvre se situe au carrefour de cultures diverses. Il a publié plusieurs ouvrages en arabe dont un essai sur luvre de Jorge Luis Borges, et un essai en français sur Beyrouth. |

Partir
On part pour séloigner du lieu qui nous a vu naître et voir lautre versant du matin. On part à la recherche de nos naissances improbables. Pour compléter nos alphabets. Pour charger ladieu de promesses. Pour aller aussi loin que lhorizon, déchirant nos destins, éparpillant leurs pages avant de tomber, quelquefois, sur notre propre histoire dans dautres livres.
On part vers des destinées inconnues. Pour dire à ceux que nous avons croisés que nous reviendrons vers eux et que nous referons connaissance. On part pour apprendre la langue des arbres qui, eux, ne partent guère. Pour lustrer le tintement des cloches dans les vallées saintes. À la recherche de dieux plus miséricordieux. Pour retirer aux étrangers le masque de lexil. Pour confier aux passants que nous sommes, nous aussi, des passants, et que notre séjour est éphémère dans la mémoire et dans loubli. Loin des mères qui allument les cierges et réduisent la couche du temps à chaque fois quelles lèvent les mains vers le ciel.
On part pour ne pas voir vieillir nos parents et ne pas lire leurs jours sur leur visage. On part dans la distraction de vies gaspillées davance. On part pour annoncer à ceux que nous aimons que nous aimons toujours, que notre émerveillement est plus fort que la distance et que les exils sont aussi doux et frais que les patries. On part pour que, de retour chez nous un jour, nous nous rendions compte que nous sommes des exilés de nature, partout où nous sommes.
On part pour abolir la nuance entre air et air, eau et eau, ciel et enfer. Riant du temps, nous contemplons désormais limmensité. Devant nous, comme des enfants dissipés, les vagues sautillent pendant que la mer file entre deux bateaux. Lun en partance, lautre en papier dans la main dun petit.
On part comme un clown qui sen va de village en village, emmenant ses animaux qui donnent aux enfants leur première leçon dennui. On part pour tromper la mort, la laissant nous poursuivre de lieu en lieu. Et on continuera de faire ainsi jusquà nous perdre, jusquà ne plus nous retrouver nous-mêmes là où nous allons, afin que jamais personne ne nous retrouve.

(...) De sa volonté de mener l'esprit hors de la nuit des sortilèges, hors des tourments tragiques de l'Histoire. C'est à un voyage, à un trajet méditatif qu'ils nous invitent. Parcours qui se heurte à l'épreuve du temps, au manque, aux manigances des dieux antiques dont on ignore, ou feint d'ignorer, qu'ils vivent parmi nous. Quête des origines, de l'innocence d'avant le monde, le texte fraye sa voie entre rêve et nostalgie, autant qu'il louvoie entre refuges possibles et espoirs trompeurs, entre transparences et visions aussi. (...)
Alors, nous sommes au bord ou au cur du poème, quand il se définit comme tentative de "capter le souffle du temps", ou comme vecteur du retour sur les lieux à jamais perdus.
Richard Blin, Le Matricule des Anges, N°52.

 
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