Hans Henny Jahnn, Médée
     

      Médée, le chef-d'oeuvre dramatique de Hans Henny Jahnn, a été écrit pendant une période de crise profonde : c’est à la fois l’aboutissement de la période de jeunesse et la première œuvre dont la forme est pleinement maîtrisée, ouvrant la voie aux grands romans de la maturité.
     Jahnn, reprenant une tragédie abondamment visitée (Euripide, Sénèque, Corneille, Grillparzer, etc.) renouvelle le sujet, le déroulement du drame, la thématique et la conception des personnages.
     La thématique n’articule pas seulement les oppositions entre la femme et l’homme, le barbare et le civilisé – en les approfondissant et les actualisant –, mais aussi entre la jeunesse et la vieillesse, le règne animal et celui des humains, la sexualité et la mort (ou les forces créatrices et destructrices), et entre la lumière et l’obscurité.
     Médée, femme bafouée, victime de l’homme pour lequel elle a tout sacrifié, tenue à l’écart par une civilisation patriarcale, est plus proche de la nature et des grandes forces qui règnent dans l’univers. C’est une barbare : Jahnn, actualisant ce motif en fait une négresse ; ses fils sont des mulâtres, méprisés par les Blancs civilisés. Médée est l’une des plus fortes transpositions d’un sujet classique au XXe siècle. Jahnn, se sentant lui-même femme, marginal, barbare, a pu réinventer le mythe de l’intérieur, y mettre tout ce qui le préoccupait, au point qu’il aurait pu dire : Médée, c’est moi !
     Le langage semble sortir d’un rêve. Comme dans la poésie moderne, les mots s’interpénètrent, se réverbèrent, évoquent, suggèrent, bousculant parfois la syntaxe traditionnelle.




     
LE FILS CADET
Tu es le fils du père, malheur à moi_!
Voilà pourquoi tu es un homme et qu'il
t'aime, que les étrangers t'aiment.
Moi, seule la mère m'aime ; et, longtemps encore,
je dois l'aimer aussi, elle qui me terrorise,
la vénérer, elle qui est triste, aigrie
et laide, et aimer même sa magie noire.
M'imbiber de ses souffrances, de son savoir
maléfique, implorer dans des rites obscurs
les atrocités qu'elle imagina,
et devenir un nain, car avec l'âge
les garçons se rabougrissent en nains.
Jamais je ne saurai ce que font les hommes,
car je sais qu'ils ne dévoilent pas leur cœur
à des garçons. Tu es leur compagnon et
tu ne me fais pas confiance, parce que
quelque chose en toi a cessé de m'aimer.







Traduit par
Huguette et René Radrizzani
128 pages
2008
Isbn: 978-2-7143-0663-0
16 €