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Hermann Hesse est incontestablement, à côté de Thomas Mann, son contemporain, lun des plus grands écrivains de langue allemande de ce siècle. Né Wurtembergeois en 1877, naturalisé Suisse en 1923, il sest voulu non seulement romancier et poète, mais un véritable maître à penser de son temps, défenseur des droits de lesprit, de lindividu, des défavorisés, des faibles, contre lEtat, la société, la bourgeoisie, les politiciens de tout poil, lécole, la guerre. En 1946, le Prix Nobel de littérature vint récompenser cet effort soutenu depuis plus dun demi-siècle, à travers deux guerres mondiales, et qui lui avait valu lamitié dun Romain Rolland, puis dun Gide, pour nous en tenir à la France.
Sa philosophie pratique, nourrie de toutes les cultures et de toutes les grandes uvres, incessamment propagée par ses livres et sa correspondance, a fini peu à peu par percer dans les pays occidentaux et notamment aux Etats-Unis, surtout après la deuxième guerre mondiale, mais souvent à la faveur dun sérieux malentendu. Hippies ou drogués, adeptes de nourritures spirituelles orientales plus ou moins frelatées ont cru reconnaître leurs haines, leurs visions, leurs rêveries dans quelques-uns de ses romans, tels Le Loup des Steppes, Siddharta ou Le Jeu des Perles de Verre. Hesse neût pas apprécié de tels disciples. Sa critique sociale, son individualisme ne sont pas des moyens de fuir ses responsabilités, de tout détruire y compris soi-même afin de vivre, dans une aimable promiscuité, des restes ou des aumônes de la société abhorrée. Au contraire : sil se retire en partie du monde, cest pour se consacrer, au milieu de durs sacrifices, à une uvre qui doit être, en fin de compte, profitable à lhumanité, en lui enseignant le vrai, le beau, le juste, le respect des vraies valeurs, au premier rang desquelles lamour et lart.
Cet enseignement hautement moral, Hesse la dispersé dans tous ses écrits, notamment dans une immense correspondance à laquelle il se contraignait, malgré un temps restreint et une vue déficiente, pour aider dans leurs réflexions, tout en refusant de les endoctriner, ceux, de plus en plus nombreux avec les années, qui sadressaient à lui.
Un lecteur eut un jour lidée denvoyer au maître un choix dune quarantaine de pensées extraites de ses ouvrages. En 1952, lors de son soixante-quinzième anniversaire. Hesse fit faire un tirage personnel de ce petit recueil afin de laider à répondre aux innombrables lettres ou félicitations quil recevait. Il le baptisa Lecture pour quelques minutes. (Lektüre für Minuten). Une dizaine dannées après sa mort (1962), ceux qui dépouillaient les masses de papiers quil avait laissées et qui préparaient une édition des uvres complètes, jugèrent quil pouvait être opportun délargir le petit recueil pour y inclure, entre autres, de nombreuses pensées non publiées, figurant dans des lettres encore inédites. Ces nouvelles Lectures, contenant 550 citations choisies par Volker Michels, parurent en novembre 1971. Elles obtinrent un succès considérable qui engagèrent les éditions Suhrkamp à donner en 1975 une suite dune ampleur à peu près équivalente à celle du premier recueil. Les deux volumes furent fondus en un seul, légèrement augmenté, en 1977. Cest le texte actuel.
Cest un véritable panorama de la pensée et des humeurs de Hesse que nous permettent de contempler, à notre rythme, les mille soixante quinze pensées réparties ici en quinze rubriques. Toutefois, le lecteur ne doit pas se laisser égarer par lépigraphe du recueil. Il ne sagit pas daphorismes savamment polis et arrangés par leur auteur, comme les Maximes de La Rochefoucauld, par exemple, mais de textes dorigines les plus variées : lettres, romans, essais, articles, brouillons mêmes qui ont tous leur intérêt, mais dont la forme est évidemment inégale. Cette diversité dorigine et la très longue période que couvre le recueil explique aussi ce que ces pensées peuvent avoir de plus ou moins cohérent, voire dans certains cas de contradictoire. Plusieurs passages, extraits de romans, peuvent correspondre à la pensée prêtée à un personnage plus quà celle du romancier lui-même et doivent être pris cum grano salis. Noublions pas que Hermann Hesse, pour sérieux quil soit dans sa quête de la vérité, ne dédaigne pas lhumour !
Rarement homme de ce siècle, de quelque pays quil soit, aura autant et constamment médité au cours de sa longue vie sur plus de sujets et sur le sujet essentiel : lavenir de lhomme et le sens de la vie. Il na, pas plus que dautres, de réponse absolue à nous apporter dautant quavec un esprit profondément religieux il ne reconnaît aucune religion pour la sienne. Mais sa sincérité, sa lucidité, son amour du prochain, son culte de la vérité et de la beauté ne peuvent que nous inviter à lapprécier à notre tour.

J'ai le malheur, voyez-vous, de me contredire sans arrêt. C'est ce que fait toujours la réalité, mais l'esprit ne le fait pas, ni la vertu (...). Par exemple, après une dure marche en été, il peut m'advenir d'avoir une folle envie d'un verre d'eau et de tenir alors l'eau pour la chose du monde la plus merveilleuse. Un quart d'heure plus tard, ayant bu, rien ne m'intéresse moins sur terre que l'eau et la boisson. J'agis de même pour la nourriture, le sommeil, la pensée. Mon rapport avec ce qu'on appelle l'esprit est tout juste le même qu'avec la nourriture et la boisson. Parfois il n'est rien qui m'attire autant, me semble aussi indispensable que l'esprit, que la faculté d'abstraction, que la logique, que l'idée. Puis, lorsque j'en suis rassasié, que j'ai besoin et envie du contraire, l'esprit me dégoûte autant qu'un aliment avarié. Je sais par expérience que ce comportement passe pour arbitraire, sans caractère, intolérable, mais je n'ai jamais pu comprendre pourquoi. Car de même que je dois alterner la nourriture et le jeûne, le sommeil et la veille, il me faut aussi osciller constamment entre le naturel et le spirituel, l'expérience et le platonisme, l'ordre et la révolution, le catholicisme et l'esprit de la Réforme. Qu'un homme vénère l'esprit à longueur de vie et méprise la nature, soit toujours révolutionnaire et jamais conservateur ou vice-versa, cela me semble marquer bien de la vertu, du caractère et de la constance, mais je trouve cela aussi funeste, répugnant et stupide que si quelqu'un ne voulait rien que toujours manger ou dormir toujours. Et cependant tous les partis, qu'ils soient politiques ou spirituels, religieux ou scientifiques, reposent sur la prémisse qu'un tel comportement est possible, naturel.


 
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