Cole
SWENSEN | Le nôtre
éditions Corti, 2013
Traduit de l'anglais par
Maïtreyi & Nicolas Pesquès

Troisième livre de poésie de Cole Swensen à paraître chez Corti, Le nôtre conclut ce que l'on pourrait appeler sa trilogie française (après « Si riche heure », 2007, qui traverse notre 15 ème siècle en s'appuyant sur l'iconographie des Très Riches Heures du Duc de Berry, et après « L’Âge de verre », 2010, qui considère l'histoire du verre et de la fenêtre à la lumière de l'oeuvre de Bonnard et de quelques autres).

Le livre évoque la personne, l'œuvre et l'époque d'André Le Nôtre (1613-1700), l'inventeur du jardin à la française. C'est une déambulation attentive parmi les espaces créés de toutes pièces par notre célèbre jardinier dont les services furent très recherchés à la Cour des Grands du 17ème siècle. Et si, curieusement, tous ces espaces furent composés pour le plus grand plaisir d'une classe dominante, ils sont de nos jours presque tous devenus des jardins publics, d'où l'ironie du nom de notre héros et du titre de ce livre.

Revisitant ses principaux jardins (Vaux le Vicomte, Chantilly, Saint-Cloud, Versailles, le Luxembourg etc.) Cole Swensen en profite pour faire coulisser l'histoire et la géométrie, tailler ses vers au cordeau, ouvrir et biaiser les perspectives. Elle y affûte le charme et l'aigu de sa prosodie. Résolument contemporaine, son écriture chevauche rigueur constructive et éclats morcelés, sa tranchante élégance restant en phase avec le Grand Siècle qu'elle traverse. Cole Swensen ne manque pas d'interroger à sa façon les raisons et conséquences de ce qui fut à l'origine de l'invention du paysage, qui reste, aujourd'hui encore, profondément attachée à nos manières de regarder le monde. La fabrication de la perspective, le choix des masses et des couleurs : le monde est ainsi modelé et chacun peut alors se l'approprier comme une création domestique.



   
    Cole Swensen enseigne la littérature comparée à l’université d’Iowa. Elle a traduit en anglais des poètes français contemporains (Pierre Alfieri, Olivier Cadiot, Jean Tortel). Elle a publié plusieurs recueils et reçu de nombreuses distinctions (New American Poetry Award, notamment). Ce recueil est le tquatrième traduit en français, après Noon (traduit Nef, éditions Les Petits matins, 2005), Si Riche Heure, et l'Âge de verre, publiés par Corti.
    
  

La série américaine des éditions Corti :







Paradis


Certaines traditions prétendent qu'on ne peut séparer l'homme et le jardin,
ou que si et quand ils le seront, les deux disparaîtront, à l'inverse

de ses jumeaux qu'on ne voit jamais au même endroit en même temps. Nous disparaissons
par une porte, non identifiés

tôt dans le parc, assis derrière le journal du matin
et disons régulièrement je n'y crois pas

au Moyen-Âge on dessinait les nouvelles sur les murs des cimetières. Une longue file
de silhouettes qui se balançaient. Cela aussi, disaient-ils,

est un paradis parce que le ciel descend sur terre chaque fois qu'une main le troue, manoirs
en espalier et millions d'invités.

On appelait oubliette les premiers jardins publics de l'histoire. Sitôt entré,
on ne vous distinguait plus des animaux.






"
Ronde de chevaux sur la courbe de l'eau./ La famille de Le Nôtre, / jardiniers de père en fils depuis la Chute,/ couronna d'ombres croisées / une fontaine..." Cole Swensen (...) consacre à André Le Nôtre (1613-1700) le dernier volume d'une trilogie, après Si riche heure et l'Âge de verre, tournée vers la culture française. De Versailles à Vaux-le-Vicomte, revisitant les "jardins à la française" créés par celui qu'elle nomme affectueusement "le nôtre" (ours), elle s'interroge – dans ses vers aux cadences subtiles – sur l'invention du paysage, et sur notre façon de regarder le monde.

Monique Petillon | 
Le Monde | 5 avril 2013


Comme celui du jardinier, l’art de Cole Swensen est d’ouvrir l’espace, infiniment.

Une nouvelle fois, en ouvrant un recueil de l’Américaine Cole Swensen, on change d’air. Raffinement du sujet, de l’expression, et des effets qu’elle produit ; univers rare où chaque mot, choisi au plus près de la simplicité, est un objet précieux, adéquat et congruant, objet parfait semble-t-il, posé là d’un geste de précision propre à l’horloger. À telle enseigne que l’on se surprend à imaginer une origine commune à précis et précieux ; fausse étymologie, que permettraient malicieusement de défendre de multiples passages du livre.  Aussi sommes-nous autorisés à nous mouvoir dans des jardins de mots – la métaphore était facile – que déploie la plume de Cole Swensen remarquablement transposée par ses mêmes traducteurs. Le nôtre, c’est André, le jardinier de Louis XIV, l’inspiré artisan (« Jardiner est-il un art figuratif ? ») du jardin de Versailles, de Vaux-le-Vicomte, de Chantilly... Comme dans ses deux recueils précédents, dédiés respectivement au manuscrit médiéval et au verre, Cole Swensen entreprend un pari redoutable de difficulté. Choisir une chose concrète, plurielle et complexe (le jardin à la française) – complexe surtout parce qu’artefact, et ancien – et la définir par la poésie, en l’appréhendant à travers son époque, l’esthétique de celle-ci, son cortège de personnages, sa société et l’état de sa science. Non pas en rendre compte à la manière documentaire, mais fusionner des éléments factuels, qui se donnent (mais comment ?) comme censés être tenus pour vrais (« Le huitième théorème d’Euclide // dit que des objets parallèles et identiques placés à différentes distances / de l’œil... »), dans une expression éminemment poétique, c’est-à-dire affranchie de toute valeur de vérité. Voilà en quoi l’œuvre (non sans faire penser à W. G. Sebald) est singulière et neuve, ferme de par sa structure interne, présentant une forme inédite et pleine. 

C’est un fait banal que le poète s’attache à décrire un objet concret de son inspiration, tel que, pour le dire vite, sa perception le lui communique ; encore que, la concision là aussi est rare et admirable (« les femmes jaillissent des carrosses, en plumes d’autruche et en rivalités / chatoiements, / inclinaisons. Ce fut... »). Mais que, au-delà du phénomène ; il s’engage dans une démarche de recherche quasi anthropologique qui relève de l’érudition, et cela, non pas pour en faire une expérimentation ludique gentiment provocatrice, ou un tremplin à l’écriture, mais au contraire la matière poétique même (« Comme le monde converge / bien, comme il compte exactement, /par exemple, Versailles / compte 20 kilomètres d’allées ») – eh bien, cela est rare. Car ces poèmes ont bien une valeur qui porte sur la connaissance ; ils sont des lieux de pensée tout en étant des lieux de plaisir ; ils apprennent à penser le monde sans s’abstraire de sa beauté, et même en y ajoutant. L’acuité de certaines séquences est marquante, comme ceci à propos du circuit subjectivité – perception – langage – pensée : « Rien ne contrôle davantage nos pensées / que ce que nous pensons voir, ce que nous appelons « nous » ». 

Hélas, une fois que l’on a dit tout cela (en quoi l’exercice présent est un peu vain), on ne s’est pas d’une once approché du ressort intérieur de la poésie de Cole Swensen. « Un jardin comme une lettre // grave une ouverture, / donc tu l’ouvres, pas à pas, définie comme / le point intermédiaire entre oralité et obscurité ». Comment naît, au creux du langage, une petite fabrique du sens, une potentialité qui se tient entre idée et émotion, qui œuvre à la fois intellectuellement et affectivement, qui travaille, depuis son site langagier, notre manière d’être au monde ? Voilà peut-être ce que l’intelligence veut dire : qualité de ce qui est intelligent, et de ce qui rend intelligible, sans que l’on puisse en dire, y ajouter quoi que ce soit. Ajouter, c’est trahir ou avouer ; ainsi se reconnaît une œuvre. 


Marta Krol | Le Matricule des Anges | n° 144, juin 2013










Cole Swensen,
Le nôtre,
traduit par Maïtreyi &
Nicolas Pesquès
Corti, 2013
144 pages
978-2-7143-1105-4
17 €