Peter
GIZZI | L'externationale
éditions Corti, 2013
Traduit de l'anglais par
Stéphane Bouquet

L’Externationale (The Outernationale) est le quatrième livre du poète américain contemporain Peter Gizzi (1959), et le premier à être intégralement traduit en français. D’abord remarqué outre Atlantique pour son édition de l’œuvre de Jack Spicer, son premier recueil “Some Values of Landscape and Weather” est accueilli par Robert Creeley comme un « livre novateur non seulement pour le lecteur, mais aussi pour l’écrivain et pour l’art. »

Avec L’Externationale, Peter Gizzi renouvelle la voix lyrique.

“Le lyrisme inquiet de Peter Gizzi ne ressemble à aucun autre – le buirssement très intime d'un rideau quotidien se levant sur une catastrophe extérieure. Son phrasé peut déchirer le cœur, sn œil réfracter la lumière ordinaire en visions pénétrantes.” Adrienne Rich.

La série américaine des éditions Corti :







C'est l'hiver où la lumière volète à la pointe des choses.
Des fois je vollette à l'envers et chatoie.

Trop de spectacles conquiert le je.
C'est l'hiver où je sors de tout cela.

Que pourrais-je en tirer ? Stupéfaction ?
Je portais une couverture en plus.

C'est l'hiver où les lanternes de l'enfance patinent là-bas
où ce que l'on prend est ce qui nous est donné.

Certains appellent cela confiance en soi.
Ça va ?

Comprendre notre part, notre brillante part.

C'est l'hiver et ceci la part hivernale
de confiance en soi et des pensées du siècle dernier dans la neige.







Se fondre dans le  poème

Les éditions Corti publient un recueil de l’Américain Peter Gizzi, qui n’avait jamais été traduit en français. L’Externationale, paru en anglais en 2007, réunit une trentaine de poèmes qui attestent de la vitalité de la poésie américaine contemporaine. 

L’Externationale, c’est avant tout une affaire de perception. Le titre suggère une extériorité, une attitude de spectateur, et c’est effectivement une poésie très visuelle, où le regard traverse les fenêtres, le plus souvent de l’extérieur vers l’intérieur. L’image du spectateur convient mieux que les références à l’art sont multiples : le premier poème, « Une panique qui peut encore me tomber dessus », emprunte son titre à une œuvre de Jess Collins, elle-même inspirée par une citation de Robert Duncan. Un autre, «Vincent, nostalgique du pays des images », est une référence à Van Gogh, le titre provenant d’une phrase trouvée dans une de ses lettres. La photo et le cinéma ne sont pas oubliés. « Phantascope » et « Lumière » rendent hommage aux pionniers du cinéma. Le mot « lumière » est par ailleurs omniprésent ; le monde est ici non seulement vibrant de couleurs variées, mais plein de chatoiements, de reflets, de scintillements – la langue anglaise est très riche dans ce domaine –, à l’image d’une société moderne pleine de surfaces polies : vitres, carrosseries, papier glacé... Une socité lisse où tout glisse et passe, où la lumière peut devenir aveuglante plutôt qu’éclairante. Le mot-valise « Bipolairoïd » traduit le malaise de cette civilisation. 

« Le corps cellulaire 

flouté dans le soleil, 

sursaturé par le brun rougeâtre 

du Polaroïd. 

Où allons-nous

Dans les secondes mécaniques

De ce film super-8, 

De cette couleur qui se pose ? » 

La musique et d’autres manifestations sonores sont aussi présentes, non seulement à travers des titres comme « Silence Radio » ou « Protest Song », mais aussi en raison d’une poétique qui  trouve sa plénitude dans L’Externationale : il faut se réapproprier la langue, loin des mots trop longs, trop savants qui se désagrègent dans le bruit monde et finissent par perdre leur sens tout en étouffant la parole vraie : 

« Le signal et son bruit

-scule, -ence, -ide.

Tellement d’étrangers

vivant dans un larynx.

Tellement dépend de x

tellement plus

du livre dans ta main.

Commence à zéro

et laisse le son t’atteindre. […]

-mandias, -icieux, -rex.

La boîte crache à nouveau

dans la pièce d’électro-

magnétiques mensonges. » 

Peter Gizzi s’est nourri, outre des arts visuels et sonores, de grandes figures de la littérature américaine comme Emily Dickinson et Walt Whitman et dans une certaine mesure des grands antiques (Homère, Socrate, Zenon), fût-ce indirectement, par le prisme de la culture états-unienne (« Imitation vulgaire » est par exemple une référence à un morceau de John  Cage inspiré du Socrate d’Erik Satie). Des influences plus inattendues sont également perceptibles, rimbaldiennes notamment, avec le goût des couleurs, le jeu sur les voyelles et des vers tels que


« J’ai capturé des lucioles à l’équinoxe » qui ne seraient pas incongrus dans Le Bateau ivre.

 Pour autant, c’est bien une poésie d’aujourd’hui, une voix singulière qui touche sans interpellation directe. Comme l’a analysé Stephen Collis, un autre poète américain, chez Peter Gizzi le poème tente d’inclure ce qui arrive de l’extérieur, d’où l’importance de la perception, de la sensation plutôt que du sentiment. En faisant appel à des expériences collectives ou en s’observant de l’extérieur (« l’invisible au travers duquel / on se voit enfin / dans une rue reculée du monde »), le poète tente de se fondre dans le poème : « être soi-même se muant en poème ».

Sophie Ehrsam, La Quinzaine littéraire











Peter Gizzi
L'Externationale,
traduit par Stéphane Bouquet
Corti, 2013
144 pages
978-2-7143-1106-1
17 €