Le Journal de Satan et autres nouvelles de Léonid Andreïev
    Éditions Corti, 5 avril 2002.
 

   
 Les textes qui composent ce cinquième et dernier volume des œuvres en prose ont été écrits de 1915 à 1919, date de la mort d’Andréïev.
Comme s’il avait pressenti l’imminence de sa mort, Andréïev donne ici, dans cet ultime volume, le résumé-somme de son talent.
Nous retrouvons à la fois la veine réaliste avec, notamment Conversation nocturne, la veine satirique, voire comique, avec Les Ânes, ses obsessions avec Le Joug de la guerre , son sens du tragique quotidien avec Le Sacrifice, son côté tendre avec Herman et Martha.
     C’est certainement avec son roman Le Journal de Satan que le génie visionnaire d’Andréïev atteint son acmé. Il imagine concrètement les conséquences du constat de la mort de Dieu sur les comportements humains : la puissance et le pouvoir de l’argent n’auront plus comme vis-à-vis que la puissance de la pensée, terreau d’un terrorisme encore à venir. Il va même jusqu’à inventer un personnage travaillant sur le projet d’une bombe vivante(…)
     Avant le Boulgakov du Maître et Marguerite et après le légendaire Faust, Andréïev invente un diable abasourdi d’être vaincu par l’être humain sur son propre terrain.

     « Pour tout ce qui touchait aux côtés sombres de la vie, aux contradictions de l’âme humaine, aux fermentations dans le domaine de l’instinct, Andréïev est d’une effrayante perspicacité. » Maxime Gorki.


     Texte intégral de la nouvelle Hermann et Martha


     Les deux amoureux avaient dépassé la cinquantaine : Martha Ikonène était âgée de cinquante et un an, et Hermann Métanène de cinquante-six. À Metsikuli, personne ne savait quand avait débuté leur amour, un amour étrange, drôle et triste, et personne, du reste, ne cherchait à le savoir : là-bas, les gens sont taciturnes, et leur réserve est naturelle comme sont naturels le silence des mousses vertes, le mutisme de la neige, et le calme profond des ciels bas. Tous deux étaient veufs, Martha comme Hermann, mais chacun d’eux avait été heureux en ménage, comme il est de mise chez les gens silencieux qui ne crient pas et ne se plaignent pas ; Martha avait un fils, Willy, laborieux, grand et maigre, enclin à la phtisie, quant au veuf, il lui restait une fille, une demoiselle plus très jeune et assez laide, avec un visage méchant aux larges pommettes et des yeux d’un bleu aqueux. Ses cheveux d’un jaune grisâtre faisaient penser à une de ces perruques pour poupées à quatre sous et, à voir sa jupe de couleur indéfinissable et son corsage déteint, on aurait dit que ses vêtements étaient ce qu’elle détestait le plus au monde. Elle s’appelait Tilda.
     Mais les vieillards gardaient le souvenir de quelque chose qui datait de très loin, de bien avant la tranquille époque de leur veuvage, d’un temps où ni Willy ni Tilda n’étaient encore de ce monde, un souvenir cher à leur cœur qui était sans doute à l’origine de leur amour peu ordinaire. Un jour d’été, alors qu’ils vaquaient chacun à leurs affaires, ils s’étaient rencontrés dans les bois et, sans rien dire, ils avaient parcouru ensemble huit kilomètres ; arrivés à la grand route, ils s’étaient dit au revoir et chacun était parti de son côté : Martha, qui était encore jeune fille à l’époque, se préparait à son mariage, et Hermann, encore célibataire, se préparait au sien. C’était tout ce qu’il y avait eu. En fait, en lui disant au revoir, Hermann avait longuement serré la main de la jeune fille, et elle avait longtemps laissé sa main dans la sienne, mais ils n’avaient pas rompu le silence et tous deux regardaient ailleurs. Cela s’était passé en été, au bord de la grand route, dans une clairière. Hermann voyait des fraisiers près d’une souche vermoulue, ils étaient très prolifiques cette année-là, et Martha entendait tinter les clochettes d’une vache et d’un veau invisibles dans les bois ; mais ils n’avaient rien dit, ils n’avaient pas rompu le silence.
     Une fois devenus veufs, ils avaient commencé à se voir plus souvent, mais pas assez pour que cela sautât aux yeux ; ils restaient parfois des semaines sans se rencontrer. Leurs maisons calfeutrées de mousse, noircies par les neiges et les pluies d’automne, se trouvaient l’une à côté de l’autre, et leurs petits lopins de terre mitoyens étaient séparés par une palissade moisie faite de perches noires inclinées ; à un endroit, le haut des perches était cassé, formant un passage dont ils se servaient pour leurs relations de voisinage. L’étroit lopin de terre de Hermann était couvert d’herbe, il n’y avait dessus ni buisson ni arbre, tandis que sur la parcelle de Martha, son fils cultivait de l’avoine, et il y poussait en outre un taillis gris d’arbustes noueux où l’on ramassait du petit bois pour l’hiver. Tout autour, jusqu’à la forêt noire et touffue sur la colline, il y avait des petites maisons et des palissades, toutes pareilles, dans lesquelles vivaient d’autres Ikonène et d’autres Métanène : il n’existait presque pas d’autres noms à Metsikuli. Sans doute étaient-ils tous des parents éloignés, de même que sont parents les arbres d’une forêt nés d’une même graine.
Hermann et Martha n’étaient pas pressés, et leur amour avait grandi lentement, comme toutes les plantes : il poussait plus vite au printemps et en été, et s’arrêtait complètement pendant l’hiver ; il est fort possible qu’ils ne remarquaient tout simplement pas que le temps passait, ou bien ils n’en voyaient pas la fin. Et lorsqu’ils décidèrent de se marier, un nouvel obstacle se dressa devant eux : selon une loi stricte du pays, les gens de plus de cinquante ans ne pouvaient se marier qu’avec l’autorisation de leurs enfants. Ils connaissaient déjà cette loi auparavant, mais peut-être n’avaient-ils pas eu envie d’y penser ; seulement là, il fallut bien en tenir compte.
     Cela se passait au printemps, en mai, quand les amours avancent à grands pas ; bien que la journée fût lumineuse et douce, ils étaient assis sur un banc dans l’isba de Martha, près d’une fenêtre fermée derrière laquelle on distinguait confusément la tache jaune d’un pré parsemé de modestes petites fleurs dorées. Tous deux réfléchissaient.
     – Willy ne le permettra pas, dit Martha.
     – Si, il le permettra ! Et ma Tilda aussi. Comment pourrait-elle refuser ? dit Hermann.
     Il avait des favoris roux foisonnants, un visage rouge et ridé ; en vieillissant, il était devenu insouciant et sûr de lui.
     – Non, il ne le permettra pas, dit Martha.
     Et de fait, Willy ne donna pas son autorisation. Une semaine plus tard, un soir, près de cette même fenêtre, il écouta la demande de sa mère et garda longtemps le silence, serrant ses fines lèvres grises. Sans doute était-il surpris, mais il ne le montra pas, et dans ses petits yeux bleus comme des éclats de verre, il était impossible de lire ni étonnement, ni sympathie, ni colère. Après avoir gardé le silence encore un instant, il dit résolument, avec laconisme :
     – Impossible.
     – Pourquoi ? Et si c’était possible ? Réfléchis, Willy, j’attendrai.
     Mais, après avoir encore réfléchi, il répondit tout aussi résolument, avec le même laconisme :
     – Impossible.
     Puis ils restèrent encore une heure assis sur le banc l’un à côté de l’autre, sans rien dire. Ce soir-là, Hermann reçut la même réponse de sa fille Tilda. Mais la réponse hargneuse fut plus rapide, et Hermann ne renonça pas tout de suite, il se mit même à crier et injuria sa fille :
     – Diablesse !
     Le nez de la fille devint tout blanc et ses pommettes toutes rouges, on voyait bien qu’elle détestait non seulement ses vêtements, mais aussi ses cheveux couleur de terre, son père et le monde entier.
Une heure plus tard, Hermann et Martha se rejoignirent près de la palissade. Ils ne s’étaient pas donné rendez-vous, mais il se trouva par hasard qu’ils s’étaient tous les deux approchés de la palissade. Et Martha dit :
     – Willy ne m’a pas donné son autorisation. Tilda non plus ?
     – Non. Quelle diablesse !
     Tandis qu’ils réfléchissaient, Willy et Tilda les regardaient, chacun à sa fenêtre ; et derrière la vitre trouble, leurs visages étaient pareils à des taches grises et immobiles. La nuit tombait déjà, mais il y avait encore de la lumière, et il semblait peu probable qu’elle s’éteindrait un jour tant elle était immobile et terne. Là-haut, le ciel sans étoiles était d’un bleu brouillé et, à l’ouest, au-dessus de la bande orangée du couchant, de gros nuages immobiles formaient de lourds rouleaux d’un gris bleuté qui se tordaient à l’autre bout en gros nœuds moelleux. Mais s’ils avaient progressé et recouvert le firmament, la lumière n’aurait quand même pas disparu, seul le toit de la maison de maître, au loin, aurait été moins rouge. Il faisait doux, les vapeurs de la nuit montaient de la rivière au pied du ravin et, sur l’autre rive, dans un bois de bouleaux odorant, un coucou chantait. C’était le printemps, le mois de mai, quand les amours avancent à grands pas.
     Hermann déclara d’un ton décidé :
     – Demain, j’irai à Vyborg. On va voir ce qu’on va voir !
     – Vas-y, acquiesça Martha.
     Une semaine plus tard, Hermann se rendit à Vyborg. C’était la première fois qu’il s’éloignait autant de Metsikuli, bien que le trajet en chemin de fer ne prît que trois heures ; et c’était la première fois qu’il voyait une ville. Comme les arbres de leur forêt, les Métanène et les Ikonène n’allaient jamais nulle part, et si quelqu’un perdait la tête, il partait directement pour l’Amérique où il disparaissait à tout jamais, comme un pin abattu. Mais à Vyborg non plus, on ne dit rien de bon à Hermann, il se soûla à l’alcool, dépensa son argent et le perdit, et ne revint que cinq jours plus tard, à pied. Ensuite, au bout de quelque temps encore, Hermann et Martha se rendirent ensemble chez le doyen de la paroisse, à une vingtaine de kilomètres, et tous savaient, en les regardant, pourquoi ils faisaient le voyage ; à leur retour, tous savaient aussi, en les regardant, avec quelle réponse ils revenaient. Mais dans aucun des yeux qui les observaient, qu’ils fussent bleus ou gris, on ne pouvait lire ni étonnement, ni sympathie, ni moquerie. Ils avaient fait le voyage avec un cheval qu’Hermann avait emprunté à un voisin et, au retour, il le fouettait sans pitié en lui criant : « Diablesse ! »
Voyant que la loi était plus forte que leur amour, Martha et Hermann décidèrent d’acheter leurs enfants ; Martha possédait près de quatre cents marks cachés que lui avait laissés son défunt mari, et Hermann avait gardé environ huit cents marks de la vente d’une parcelle de terre, ce qui faisait deux mille en tout. Mais l’inflexible Tilda ne céda pas, même pour de l’argent, et Willy répondit d’un air toujours aussi impassible, avec le même laconisme :
     – Impossible.
     En réalité, Willy comme Tilda avaient grand besoin d’argent, car entre-temps, sous l’action du printemps et des circonstances, ils étaient eux-mêmes tombés amoureux l’un de l’autre et avaient décidé de se marier : ils étaient jeunes, et c’était leur droit, un droit que personne ne leur contestait. De plus, ils y étaient également incités par un calcul d’ordre économique : chacun possédait peu de chose de son côté, mais à deux, ils auraient un grand champ, avec une partie couverte d’herbe et une autre d’avoine, ainsi qu’un petit bois d’arbustes noueux.
Lorsqu’elle apprit les intentions des enfants, Martha ne dit rien, mais Hermann jura et alla rendre de silencieuses visites à ses voisins, auprès desquels il comptait trouver de la sympathie ; mais il n’en rencontra aucune, eux aussi se taisaient, puis ce fut la fin de l’été qui marque aussi la fin des amours, et Hermann se calma. À présent, durant les soirées précoces, dans la fraîcheur des longues nuits qui commençaient, c’étaient les amoureux Willy et Tilda qui se tenaient en silence près de la palissade, à regarder ailleurs, tandis que derrière la vitre trouble de la fenêtre se dessinait la tache grise du visage de Martha. Au début, il y en avait deux : Hermann regardait les amoureux, lui aussi, jusqu’au jour où il en avait eu assez.
     En hiver, ce fut comme si Hermann et Martha n’avaient jamais songé à se marier et que Willy et Tilda avaient toujours été fiancés. Ils s’étaient déjà rendus ensemble à la foire de Vyborg afin d’acheter des vêtements de fête et un cheval pour Willy, car Hermann avait donné son argent à sa fille, et Martha avait fait de même avec ses quatre cents marks. Tous savaient pourquoi ils faisaient le voyage, puis tous apprirent à connaître le nouveau cheval de Willy et, sans rien dire, ils l’inclurent dans la liste des créatures vivantes qui peuplaient Metsikuli et figuraient sur les comptes tant des autorités de la paroisse que de Dieu.
     Juste avant la Noël, Martha disparut. Pendant deux jours, son fils Willy ne dit rien, il attendit, et il passa toute la seconde nuit sans dormir : il sortait dans la cour en chemise et tendait l’oreille. Mais tout était silencieux, la neige était blanche, même dans les ténèbres, les maisons et les palissades étaient noires, mais ce qui était le plus noir, c’était le ciel au-dessus du toit blanc et vertical de la maison de Tilda. Le troisième jour, lorsque le soleil se leva, Willy alla chercher le pêcheur Heirich avec une gaffe, et tous deux partirent à la recherche de Martha disparue. Des traces de pas bien nettes sur la neige peu profonde les menèrent droit à la palissade, au trou à travers lequel les voisins se parlaient ; puis les traces traversaient un champ labouré à l’automne et gelé sous la neige ; là, elles n’étaient pas régulières, son pied avait dérapé. Ensuite, les traces sur la neige fraîche descendaient une pente raide, elles conduisaient à la rivière, et là, tout était clair.
     Il n’y avait pas beaucoup de neige sur la glace, et Martha avait marché droit devant elle d’un pas régulier, comme sur un fil, sans s’arrêter nulle part et sans se retourner, elle avait marché comme un arpenteur ; le long de ses traces étroites, Willy et le pêcheur Heirich, avec sa perche, avançaient sans se presser et sans rien dire. Près d’un trou où la neige éclaboussée d’eau avait gelé, ils s’arrêtèrent, allumèrent une cigarette et examinèrent l’orifice noir déjà recouvert d’une fine pellicule de glace. Mais Heirich, qui avait l’œil perçant, vit des traces plus loin, et ils poursuivirent leur chemin. Derrière un méandre bordé d’arbres surgit une bande noire qui traversait la rivière, il y avait là un rapide qui n’était jamais pris par les glaces, même lors des plus grands froids, et devant le rapide, il y avait des eaux profondes ; c’était là que se dirigeaient les traces étroites qui avançaient tout droit, comme sur un fil. Près de l’eau, la glace devenait plus mince, il y avait moins de neige dessus, et, juste devant les profondeurs de l’eau noire, les traces s’interrompaient en même temps que la glace brisée ; quelques glaçons avaient été emportés par le courant, d’autres avaient gelé et s’étaient collés sur les bords, l’un d’eux s’était figé en une arête dentelée.
     Heirich, qui avait de l’expérience, tâtonna dans le rapide avec sa perche et trouva Martha dans un endroit peu profond où l’avait entraînée le courant. Puis ils la ramenèrent à la maison sur le nouveau cheval et, pendant les six jours qui précédèrent les funérailles, toutes les nuits, une faible lumière brilla dans sa maison derrière la vitre couverte de givre. Elle était la seule dans tout Metsikuli, où l’on éteignait les lumières dès huit heures du soir dans toutes les isbas noires, et cela donnait à sa flamme une ardeur inhabituelle, un sens particulier : comme si elle était la seule à parler, alors que tout se taisait.
     Mais le plus étonnant, c’est que Martha s’était noyée en hiver, à l’époque où meurent les amours.




     






Traduit par
Sophie Benech
Préface de Linda Lê

448 pages
avril 2002
ISBN : 2-71430781-7-
23 Euros