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Andrea Zanzotto, Idiome
Collection Ibériques, Corti, 2006.
Idiome constitue le troisième volet de la trilogie du poète entamée avec Le Galaté au bois et continuée avec Phosphènes. Le premier plan sarticulait autour de lopposition nature/culture à travers les métaphores de la forêt et des règles de bienséance posant du même coup un sud aux riches sédiments historiques ; le second reconduisait lespace du dedans de tradition pétrarquiste assigné à un nord peu effleuré par lhistoire à travers les images du gel et de la liquéfaction. Idiome, dernier segment du dessein trinitaire sarticule autour du bourg natal de lauteur, Pieve di Soligo, et prend pour thème ce mouvement de longue durée qui édifie la langue entre érosion et germination, didioties (son niveau le plus bas) en idiomatisme (son niveau le plus haut). On peut entamer la lecture de lensemble par nimporte quel bout. Sans hiérarchie aucune, des poèmes écrits en italien et des poèmes en dialecte haut-trévisan se succèdent sur la page évoluant à des niveaux de littérarité différents : du plus humble au plus recherché. Il y est question des petits métiers dautrefois, de la résistance aux troupes nazies, de personnages pittoresques, des attentats des années de plomb mais également des espaces sidéraux difficilement imaginables car plusieurs niveaux de réalité, attestés par différents niveaux de langages, se chevauchent. Entre personnification, et abstraction, le recueil fourmille, vibrionne de tableautins et de silhouettes contradictoires dhier et daujourdhui. Est ainsi décrit le mouvement destructeur et généalogique qui ensevelit et met bas les langues et langages de poncifs éculés en hapax hardis.
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Andrea Zanzotto est né à Pieve di Soligo, dans la région de Venise, en 1921, où il demeure encore aujourdhui. Il est un des poètes les plus considérables de la deuxième moitié du XXe. En 1950, le Prix San Babila lui est décerné par un jury où siègent Giuseppe Ungaretti, Salvatore Quasimodo et Eugenio Montale.
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un journaliste local, vétéran,
dans des vieilles enveloppes ses coupures de presse existent bien :
comme il donnait à cette région minuscule
à ce petit jeu de collines,
espaces pour le moins australiens,
grâce à des souffles-de-verrier dannunziens !
ou pour le moins canadiens,
grâce à des tourbillons de langage dannunzais !
Comme cette résolution optique était sans pareil !
« Les caravanes descendent à la Pieve »
« Elles viennent par la callai »
« Du Passo delle Donne , de la
Riviera delle Rose, de lErmitage de Giotto »
(merveilles géographiques
vertigineusement inidentifiables
et pourtant douées dun épuisant chatouillis de la présence »)
« Ils viennent de loin, de plus loin,
des Grottes del Pedré (3 km. du centre-ville)
« du Molino del Re » (5 km du centre-ville)
Il parle également de Villa Toti «où
dans sa voiture rouge DAnnunzio arriva un soir»,
un DAnnunzio digne dune guerre des étoiles,
éternellement vétéran vers le soir,
un DAnnunzio dont je savais quil existait
même si je nétais pas bien informé
dans un cabrement scénique infini
qui, depuis sa stature de pulvérulente nanitude ,
ou encore déstructurant tout schéma,
peut se développer, qui depuis la par-
cellarisation tumultueuse des mois peut se développer
Prenez à droite et tu trouveras
larbre, la villa, la prune qui scintille,
la Toti, DAnnunzio (à cause dune invitation à dîner)
Cherchez dans lenveloppe et tu trouveras
larticle qui
illustre définitivement Aie
des coupures de presse aie des espaces
fais quils se reprennent bien,
ravaude-les, corrige-les,
photocopie-les au reste
ils sont inextirpables
et néanmoins innombrables dans un seul pore
(à cause dune invitation à dîner)

L'Idiome de la famille, parJean-Baptiste Marongiu, Libération, 22 juin 2006
Jamais poète italien n'aura tenté, autant qu'Andrea Zanzotto, d'échapper et à la verticalité d'une tradition littéraire non seulement italienne mais européenne, et à l'horizontalité du petit point géographique où il lui échut de vivre et d'écrire, pour, enfin, y faire retour et s'y installer comme en une enfance à nouveau créatrice bien que sans innocence. La réussite lumineuse d'une quête si obstinée et si humble ne cesse de surprendre et d'émouvoir, puisqu'elle s'est appuyée, mieux agrippée, à un corps des plus frêles et à une psyché toute en crevasses et éruptions dont Zanzotto dut sans cesse colmater les fissures au prix de souffrances que le vers cache et soigne plus qu'il ne les exprime. Surprenante est l'extraordinaire longévité de ce poète qui s'est installé dans le temps sans plus faire confiance à l'histoire, ayant vite constaté qu'elle n'avait rien à dire de sensé à quelqu'un comme lui, qui, de la Seconde Guerre mondiale et de la résistance antifasciste, était revenu comme honteux de sa propre ruine. Né en 1921 à Pieve di Soligo, un village de la Haute-Vénétie, près de Trévise, Andrea Zanzotto s'en éloigne pour faire des études de lettres à Padoue, quelques rares excursions en France et en Allemagne, puis il y revient enseigner dans le secondaire, s'y marier, partir à la retraite, et encore et toujours écrire et lire. De cette double posture de poète-lecteur témoignent au plus haut degré les traductions d'Idiome et d'Essais critiques, chez José Corti.
Lorsque Zanzotto fait paraître en 1986 Idiome, il est peu connu du public mais reconnu par ses pairs qui l'ont, dès ses débuts, cuvé, materné, protégé, primé. Ungaretti, le maître de l'hermétisme, le sacre d'abord, parce qu'il entend dans sa voix résonner la sienne propre. Montale vient à sa rencontre ensuite, puisque le poète de Soligo a dû traverser, dans sa remontée vers Leopardi, ses territoires désolés, emplis de tous genres de détritus de styles et de vies, où l'homme se meut en exposant à la minéralisation ses racines ex-plantées. Pasolini, enfin, semble un temps venir le rejoindre sur ce plan mouvant, dans lequel s'entrechoquent les dialectes et l'italien, que la télévision, en unifiant le pays, a standardisé. Cependant Zanzotto fait de son parler de Vénétie non pas une novlangue poétique mais la jauge des langues littéraires passées et à venir, alors que Pasolini, qui pourtant cherche son salut dans ces marges sociales archaïques, en délaisse les moyens d'expression au profit d'un idiome épuré et plutôt classique. Dernier volet d'une trilogie, Idiome concentre et expose ces expériences et ces problèmes, pour s'offrir comme un vaste inventaire des possibilités linguistiques et des ressources stylistiques qui se donnent à ce moment-là au poète et, ainsi, à la poésie. Dans cette attention à la langue, à ses possibilités, à son destin, Zanzotto reste dans le droit fil de la tradition italienne. Aussi, Philippe Di Meo, son fidèle traducteur, remarque-t-il que, dans la péninsule, on trouve très peu d'histoires générales de l'Italie, alors qu'abondent celles de la littérature italienne &Mac255; mais il est vrai que l'Etat unitaire n'y date que d'un siècle et demi.
Poète irrépressible, Zanzotto se double d'un lecteur obsessionnel, peut-être le plus fin et le plus informé, à partir de son trou de monde, de ce qui se fait ailleurs et non seulement en poésie. Toutes les écritures, toutes les expressions formelles, l'intéressent, jusqu'au cinéma, cosignant par exemple avec Fellini les dialogues de Casanova, d'Amarcord et d'E la nave va. Essais critiques portent trace de tout cela, le titre de la collection «En lisant en écrivant» mettant d'emblée les choses dans leur ordre. Si le poète revendique une tradition littéraire, elle est européenne avant d'être italienne, en ce qu'elle ne sait que faire des frontières provinciales. Pétrarque devient alors le modèle accompli, qui avec son Canzoniere a donné la langue de l'amour à l'Europe tout entière. Mais travailler à l'intérieur d'une tradition poétique, revient pour Zanzotto à s'en extirper, à la mettre à l'épreuve des temps et matériaux linguistiques nouveaux, pour recomposer, après les avoir disjointes, les pièces. Ce savoir-faire ne va pas sans connaissance. L'étendue des lectures étonne comme est vertigineuse la finesse des écrits qu'il leur consacre : les Italiens certes mais aussi et surtout, Paul Celan, Antonin Artaud, Michel Leiris, Henri Michaux, Fernand Pessoa, Joseph Conrad... Jacques Lacan.
Insomniaque depuis les années cinquante, Zanzotto a eu affaire à la plus désespérante des névroses dont il a veillé à ce qu'elle ne se transforme pas en paranoïa mutilante. La fréquentation des psychanalystes et des écrits de Lacan lui apporte la révélation salvatrice que l'acte langagier lui-même trouve son origine dans une distance, une fracture, une schize aurait dit Deleuze, entre soi et soi. En cette compagnie, «je trouvais un autre de mes vieux motifs, celui de l'oralité perpétuelle liée au monde dialectal, qui m'avait toujours atterré et séduit , et dont, dans mon écriture, je m'étais ces dernières années rapproché, même s'il avait toujours été celui de mon parler. La dette et la confrontation avec Lacan étaient donc destinées à s'accroître, à s'amplifier»... Par-delà son auto-ironie, la tâche que Zanzotto assigne au poète est alors ambitieuse et quelque peu sacrificielle, sinon mystique : se laisser traverser par la parole, et la sauver du bruit du monde et de la fossilisation des styles. Retrouvant la voix, la poésie se fait «désécriture», l'art subtil de redonner une chance à ce que les mondes puissent (re)commencer à s'écrire.
Héritier d'une culture italienne plurielle en ses dialectes et lecteur accompli des littératures européennes, le poète Andrea Zanzotto a construit une uvre ouverte à maints babils, balbutiements, idiomes venus d'horizons divers. Ainsi s'est-il dégagé de tout enracinement en une quelconque tradition, sans s'être voué pour autant aux simples séductions de l'épars.
Né en 1921 à Pieve di Soligo, un bourg de Vénétie dont il s'est peu éloigné, Andrea Zanzotto fut, dès son premier livre, Derrière le paysage (1951), attentif aux failles et fractures qui minaient l'unité de toute culture, comme l'équilibre psychique de tout être. Cette volonté de suivre des lignes de faiblesse et de penser jusque dans ses conséquences linguistiques « l'oxymoron terrible » l'équilibre de la terreur lui valut l'admiration d'Ungaretti et de Montale, l'amitié de Pasolini et celle de Fellini pour qui il écrivit certains dialogues de ses films. Elle le conduisit aussi à se défier de l'histoire et des hommes qui croyaient la maîtriser, pour construire une uvre aussi humble et riche en facettes qu'une « feuille de papier chiffonnée ».
Ironie sensible :
Sans doute son projet le plus ambitieux fut-il d'élaborer un inventaire poétique des langues italiennes dans une trilogie dont Idiome (1986) est le dernier volet. Débutée avec Le Galaté au bois (1978), riche en langues nombreuses et suivant en cela l'exemple de Dante, continuée avec Phosphènes (1983), d'inspiration pétrarquiste par sa langue unitaire, elle s'accomplit dans Idiome, où partout affleure le dialecte de Pieve di Soligo. C'est d'ailleurs le livre de ce lieu, riche en historiettes et silhouettes locales, aussi frêles que des décalcomanies. Le livre aussi où l'oralité des parlers sauve, de bouche à oreille, la mémoire de ceux dont l'histoire ne s'encombre pas. Des savetiers, des rétameurs et des couturières y ont droit de cité, autant que Maria Fresu, une victime anonyme des attentats de la gare de Bologne, dont jamais le corps ne fut identifié et dont seul le nom demeure. Autant que Pasolini, merveilleusement salué d'« un pauvre effort, un tremblement, /pour recoudre, et d'une certaine façon relier (...) ce qu'ils ont fait de tes os, de ton cur ». « Coudre », « recoudre » sont les maîtres mots d'une uvre qui, par ses sutures, suit toujours le bord des déchirures de l'espace, du temps et du corps qui les synthétise, dans un triple geste d'énonciation, d'apaisement et semblable en cela au tissage/« détissage » de Pénélope de conjuration du temps. Voilà pourquoi les poèmes de Zanzotto ont ce beau débraillé et ce phrasé tremblé qui vacille. Il y a en eux une élégance propre aux guenilles, celles de Charlot par exemple, dont Zanzotto partage l'ironie sensible, le peu d'illusions, mais aussi le sens rusé de la farce. Mais coudre, c'est aussi rapprocher les deux bords d'une activité poétique qui se déplie naturellement en un acte d'écriture et en un acte de lecture.
Les Essais critiques un simple choix qui qui paraissent au même moment sont remarquables : intelligence, finesse, outils singuliers de lecture pour chacun d'eux. Ils composent à la fois une réflexion sur la poésie italienne, de Dante à Pasolini, de Pétrarque à Sandro Penna en passant par Leopardi et Ungaretti, et un miroir bibliographique de ses propres poèmes. Ainsi, lorsque Zanzotto étudie la présence des « épluchures » et des « fossiles » chez Montale, on y pressent l'usage qu'il ne tardera pas à faire d'une telle esthétique des débris ; et lorsqu'il évoque les hétéronymes et le pluralisme de Pessoa, c'est dans le prisme de l'italien multiple que reflète sa propre poésie.
Ce fin lettré francophone, traducteur de Michaux, Bataille et Leiris, va aussi chercher chez Artaud et Lacan la résonance des voix en un corps, celles qui font de son uvre une épopée dont le héros est la langue de personne, la langue à recomposer dans ce qui reste du bruissement des êtres, des plus humbles aux plus savants.
Renaud Ego, Le Monde, 7 juillet 2006
Zanzotto, la forge brûlante
Dans le nord d'Italie, en Vénétie, existe un village Pieve di Soligo qui a vu naître, en 1921, l'un des piliers de l'Italie littéraire contemporaine, Andrea Zanzotto, et qui est redevenu son lieu de vie au terme de quelques pérégrinations en France ou en Suisse. Autant dire l'enracinement de l'homme dans un paysage son uvre poétique en est un témoin vivant alors que ses territoires intellectuels sont d'une variété et ampleur revigorantes. Poète majeur et intense (plusieurs volumes sont déjà parus aux éditions Maurice Nadeau), Zanzotto est en effet aussi un lecteur hors normes, dont la curiosité n'a d'égal que le brillant de ses analyses. Des deux facettes qui se regardent et s'alimentent, la double parution d'Idiome et d'Essais critiques permet de prendre la mesure.
Les essais frappent par l'extravagante proximité de l'auteur avec ceux qui sont finalement les siens, figures essentielles de la littérature et d'autres horizons (Dante, Artaud, Pessoa, Celan, Fellini, Lacan
). Zanzotto n'est pas un poète de l'autobiographie ou de l'état intérieur; c'est dans l'essai que se laisse deviner sa trajectoire intellectuelle (on notera la multiplicité de références françaises), mais aussi humaine. L'écriture sur chaque uvre est ici, en filigrane, l'anatomie d'une rencontre féconde. L'approche est donc éminemment personnelle; non pas universitaire mais, comme son auteur, irrespectueuse d'idoles et riche de rapprochements déroutants. Qu'on en juge: Lacan, dont les écrits avaient jadis attiré un Zanzotto « désireux de guérir », est celui qui « tient des spectres en laisse au moyen de ses calembours ». Il a pu fournir au poète deux de ses motifs principaux et conjoints, celui de la poésie conçue comme un égout ou un fertile fumier, lieu à la fois du « bordel que chacun porte en lui-même »et du vécu collectif populaire, et celui du dialecte, espace langagier local et oral, qui est de cet égout une manifestation patente. Parallèle frappant avec Fellini (qui avait par ailleurs demandé à Zanzotto d'écrire des dialogues de Casanova et de Et vogue le navire) : son travail fait émerger, du plus profond de l'inconscient, dialectes et langues étrangères, et convoque une poésie-cloaque où puiser des énergies originelles. Le leitmotiv se poursuit dans les textes magistraux sur E. Montale et son enfer de bourbes, débris terreux et autres détritus.
Ainsi Zanzotto fournit-il indirectement des clés à sa propre uvre poétique dans le monde, l'humain et le langage procèdent d'un même principe, biologique, consistant en une transformation perpétuelle de la matière. Dans Idiome (paru en 1986), un poème explicite ce rapport à l'aide d'un parallèle entre une épistaxis saignement du nez et l'écriture de « ces vers que je ne devrais désormais plus écrire » : les deux productions relèvent d'un phénomène naturel mineur, inutile, inopiné. C'est pourquoi, ailleurs, le poète constate sobrement « Je conçois que la praxis et la poésis n'amorcent que peu de choses », ou encore, un rien lacanien, il avance que « OPUS est zéro plus pus ». Sur un registre d'autodérision, il se dit aussi avoir été attaché à »« démonter/ et à remonter les petites babioles ». Mais il semble que la poésie assimilée à une sécrétion sale (sang, mucus, vomissures, pus), à la fois innocente et substantielle, sauve encore un sens. Elle est expression, au sens fort : ce qui est exprimé, forcé à apparaître depuis l'intérieur opaque. Et on peut penser que Zanzotto fait sienne l'idée qu'il prête dans un essai à son ami Pasolini, selon laquelle l'inutilité de la poésie, sa marginalisation, apparaissent précisément comme la dernière résistance contre les « accouplement incestueux de la mode (consommation) et de la mort ».
Cependant, dans Idiome, de manière inattendue se laisse entendre une autre voix d'Andrea Zanzotto. Non plus celle qui en italien égrène des granularités sémantiques aux détours de constructions anguleuses, mais qui coule ample et heureuse de sa simplicité, qui jouit de s'être autorisé la mimésis. Cette voix parlant souvent le dialecte entraîne avec elle un thème majeur: celui de la personne. Dès qu'il parle de quelqu'un sa tante, sa mère, Nino, ou ces faiseurs de métiers d'antan la voix du poète devient toute en nuances d'amour et d'humour, émouvante comme si elle leur était directement adressée. Elle n'embellit pas ni n'escamote : elle voit juste, à la fois l'imparfaite fraternité des hommes « dans notre réciproque non savoir », la grande lutte inutile contre la peur, la fausse valeur de l'inconnu « où par un panneau le petit village finit dans le néant », mais aussi l'importance de percevoir « la lueur qualitative du temps », pour faire mentir « le moindre soupçon sur les choses et leur apparence ». Cette poésie dit une humanité humble mais debout, admirable. Celle même que l'essayiste a su discerner dans Michaux pénètre de sa propre noblesse dans « une réticence sans trêve, coléreuse » face au conditionnement ambiant ; ou dans Lacan, quand il traduit dans son discours effréné « l'incroyable envie de connexion et de survie » ; ou encore dans l'aristocratique Conrad et sa capacité à prendre des risques contre « l'hibernation » quotidienne.
Car être debout ne va pas de soi; la poésie de Zanzotto est tout entière travaillée par la menace d'une « donnée deshumanisée qui assiège », et à laquelle il faut opposer une conscience active, une uvre. Cette donnée ressort surtout d'une certaine modernité: médias, publicité et consommation. L'image récurrente est celle d'un rejet pathologique : le téléviseur éructe, expectore ; comme l'histoire vomit. la publicité, sa piètre promesse et sa grossière stratégie sont parodiées avec un sens d'observation linguistique remarquable: « VIS toi aussi les ardentes ventes estivales de Troisfois rien ». La dégradation du réseau de références culturelles empêche de se faire comprendre : le naufrage des masses abruties entre supermarché et télévision est total. Enfin, la nature, si chère a cet admirateur de Virgile et de Pétrarque, apparaît elle aussi démasquée dans sa fausse innocence, amoindrie et souillée par la civilisation. Cependant. Andrea Zanzotto ne se cantonne pas dans un rejet conservateur du nouveau, comme le prouve son décoiffant essai sur la science-fiction, genre qui apparaît comme une « mythologie et une éthique de notre temps ». On y apprend que la science, impulsée par quelques fantasmes originaires, a toujours été une science-fiction ; que l'avant-garde poétique tombe dans l'artifice le plus rigide quand elle perd tout rapport avec « l'espace du dedans », cependant que l'auteur appelle de ses vux une pratique de science-fiction linguistique ; que le devoir de sauver la Terre, « cette tragique et néanmoins admirable allée », nous revient ; et que finalement, il convient de faire confiance à la S.F. pour former un homme nouveau qui connaisse d'autres terres et une autre histoire.
La poésie d'une science fiction entendue comme accès aux mondes intérieurs, telle serait peut-être une approche pertinente de uvre poétique de Zanzotto, nourrit de philosophie, littérature et mythologie organiquement assimilées. Non pas que le monde réel l'ait désertée, saturée qu'elle est de noms d'objets naturels : collines, soleil, neige, arbres, fourrés
Un recueil pivot de l'uvre. La Beauté (2000), sonne comme un chant de gloire à ce qui est : « Monde, sois, et sois bon/ existe bonnement». Même mouvement vers le monde impulsé par Éros se retrouve, quoique plus contraint, dans le recueil Météo (2002) : « liesse d'être quand même/ consistance avec l'être ».
Mais la présence éblouissante du monde, celle aussi de la femme, est la source d'un drame qui sous-tend toute l'écriture de Zanzotto, parce qu'elle accule le langage, ordre symbolique et conceptuel, dans une impasse, à cause de son incapacité (« difficulté avec les noms les plus communs ») à se saisir de l'ordre sensible, qui apparaît du coup comme « donnée informe monstrueuse ».
Et la nature devient le lieu sur lequel advient et bourgeonne un autre monde, soutenu par des forces fantasmagoriques, obscures, incontrôlables. Au sein de la beauté (bellezza), s'élabore la Beauté (beltà), terme dialectal opaque, et pour cause. Presque chaque description se trouve déviée vers cet univers irréel et abstrait d'azur et de froid, peuplé d'éléments discordants et de relations indéchiffrables. Il est à la fois sa propre cause et l'effet, clos sur lui-même, à sa façon parfait. C'est le cur noir de l'uvre, son nerf et sa quête ; il la détermine formellement en frayant son existence dans le langage. Plus le poète l'approche, plus la langue travaille ; entièrement tournée vers cet espace, elle s'opacifie de néologismes, de mots étrangers ou enfantins, de constructions qui s'annulent, de contraires qui s'accouplent, de symboles qui s'évanouissent, autant de signes d'une distinctivité dépassée et non pas de vaines expérimentations. Et dans Idiome Zanzotto se porte fatalement, comme le Celan de son essai, à travers un cataclysme de formes, vers la mutité : « La véritable langue est dans une autre, dans l'ultime,/ latéralité, la langue est maintenant hors idiome, liquor dei des singularités paludescentes libérées ». Mais là aussi, Essai critiques laisse penser que ce désaveu du langage n'est pas forcément définitif, et qu'il convient encore « d'espérer dans son non-espoir ».
Marta Krol, Le matricule des anges, juil./août 2006
Dans le recueil Idiome, dont l'original a paru en 1986, Zanzotto évoque aussi bien des souvenirs de sa Vénétie natale, des sujets ruraux (la série des Petits Métiers) que des faits divers qui ont marqué l'Italie. Il met en garde contre la prétention de croire que l'Histoire est objective : pour lui, plus les événements sont médiatisés et plus ils se banalisent, plus ils perdent de leur substance. Comment raconter, témoigner du passé sans le trahir ? C'est la question que pose Idiome.
Julien Burri, 24 Heures, Lausanne
La traduction en français d'Idiome et d'un choix d'Essais critiques permet d'esquisser une réponse. Une fois de plus, Philippe Di Meo s'est fait le passeur d'une uvre aussi touffue et dense que la forêt qui lui sert d'arrière-fond. Il faut rendre hommage à son souci de rendre aussi finement que possible les inflexions d'une uvre qui pratique un art consommé du détour et de l'hétérogène.
Publié en 1986, Idiome forme avec Il Galateo in bosco (1978) et Fosfeni (1983) une véritable trilogie, et marque une profonde inflexion dans l'uvre de Zanzotto. Avec les recueils précédents, notamment Vocativo (1957) et La Beltà (1968), il se plaçait encore dans une certaine continuité lyrique, tout en contestant son principe d'unité, et en introduisant en contrepoint une voix seconde, falsetto ou sottovoce, qui la mortifiait subtilement et la renvoyait déjà à l'obscur univers des pulsions. Ce principe d'ironie n'allait faire que se développer dans les uvres suivantes. Les voix secondes conquérant alors toute leur autonomie par rapport à la voix d'origine celle qui émane du sujet lyrique et transformant l'espace poétique en un champ de forces où la fragmentation, et non plus la continuité, est la loi. Désormais, le sujet poétique ne se situe plus face au paysage, dans une adresse qui le conforte et garantit sa présence, ni même derrière lui. Sujet et paysage se découvrent indissociables l'un de l'autre, voués à une compénétration qui est aux antipodes du panthéisme. Le paysage, abandonnant sa distance divine, se fait symptôme, écheveau de traces où le sujet ne reconnaît jamais que sa propre évanescence.
Un tel renversement ne pouvait avoir lieu qu'à travers une dramatisation du poème dont le Galateo donne un premier exemple magistral. À partir d'une unité de lieu commune à toute l'uvre Pieve di Soligo, en Vénétie, lieu natal et véritable épicentre où convergent toutes les forces paniques en uvre dans le monde la confrontation aux mémoires tant géologique que littéraire et historique du paysage transforme celui-ci en lieu de la discordance et de la confrontation des forces.
Une telle confrontation, Idiome la reprend en opérant une traversée de la langue et de ses différentes incantations. Car dans ce recueil, plus que dans ceux qui le précédaient, Andrea Zanzotto, « poète chtonien » (Gianfraco Contini) faut véritablement parler les morts, et choisit de reconstituer une communauté de langue (une bonne partie du recueil est rédigée non en italien mais en dialecte haut-trévisan) que l'affrontement au présent c'est-à-dire à un paysage non pas idéal mais construit, quadrillé et soumis à de toujours plus visibles transformations ne pourra que disperser.
En même temps, un retournement est rendu sensible : l'intime, le proche est du côté des morts, tandis que l'étrangeté habite un paysage aussi dévasté qu'un champ de bataille. Là,
« l'extermination est partout toujours en acte/ après l'héroïque alarme, jamais il n'y a eu d'armistice/ et la mort-de-paille s'avère bien plus horrible/ que la mort par le plomb du temps sadique/ mythique.» De fait, si la guerre, et particulièrement la Première Guerre mondiale, était très présente dans le Galateo, Idiome déploie un théâtre des opérations où elle cesse d'être la conséquence d'un événement historique pour venir totalement imprégner corps et lieux, et participer de leur substance.
Que devient le poème ? Un foyer de violence où l'insomnie, l'hypocondrie, les humeurs taraudantes contribuent à ensommeiller le moi, et à laisser affleurer à la surface des mots le jeu en déséquilibre constant des impulsions. L' « idiome » est précisément ce qui naît de ce choc continu : dans la glose qui accompagne le recueil, Zanzotto reconnaît aussi bien « la plénitude du parler naissant et incoercible comme floraison extrêmement singulière » que « l'enfermement dans le particulier ». L'idiome, ici, n'est pas tant langage commun qu'excès. Il se nourrit forcément de plus d'une langue et ne saurait se reconnaître dans aucune tonalité que celle-ci prennent les formes de la tradition littéraire ou du dialecte. Paradoxalement, ce non-lieu qu'est devenu le poème s'enracine dans la réalité la plus concrète, celle qui la fait participer au dessin d'un paysage où la mémoire d'une communauté, magnifiquement exprimée à travers portraits et micro-histoires où l'on reconnaîtra autant d'allégories du « faire » poétique. Une Antiquité superlative s'y exprime, où les « travaux et les jours» semblent à chaque fois s'incarner dans un nom propre et l'évocation d'une activité désormais perdue. Dans les bergers, « les rois d'Aracadie que personne/ ne connaîtra jamais» reviennent une dernière fois mais, comme d'autres « âmes saintes et bonnes », au risque de n'apparaître que comme des fantômes, « comme décalcomanies/ ou peut-être, comme rayures et toiles d'araignée ». Le dialecte est vestige, ruine, il ne montre qu'un passé déjà fabuleux. Bien loin de suspendre le temps ce qui tenta par exemple Pasolini dans les poèmes frioulans de la Nouvelle jeunesse , il en accroît le vertige. La suite de portraits (Où sont), celle encore des petits métiers (Aller coudre) ne frappent autant que parce qu'elles sont à la fois écrites et déchiffrées comme les épitaphes qu'un passant rencontreraient au détour d'une route et qui le mettraient en contact avec une réalité désormais privée de médiation. En ce sens, elles ne sont pas des épiphanies, des manifestations de l'apparaître de la poésie, mais le constat presque juridique de son désapparaître.
« Rien ne nous appartient, rien du présent/ ni du futur sinon dans la rupture/ dans le clivage bien net que ton îl seul,/ déjà fossile. Parvient à cadrer.» Ce sentiment de désappartenance que formulait déjà le Galateo, Idiome le porte à son point extrême, décrivant une chute hors du temps qui ne laisse subsister qu'une zone de turbulences, un espace de crainte et de tremblement. Balbutiements, borborygmes, glossolalies, mais aussi collage et citations rendent plus jamais incertaine la frontière entre poésie et prose. Bien loin de renvoyer à une présence sûre de soi, l'idiome poétique forgé de toutes pièces par Zanzotto se fait indécision, enchevêtrement de lignes brisées. On pourrait dire qu'il s'hamlétise tant, à travers soliloque et écoute du corps, la part de la folie mimée et du jeu de l'ironie y occupe une place prépondérante. De cet histrionisme naît la parole en zig-zag capable de dépasser la seule expression de la singularité pour faire entendre « toute la foule sans fin qui en nous».
Las de ne pas m'aligner
vers l'horizontalité et avec de la haine
pour la turbulence de collines,
las peut-être, de vous avoir insultées,
acceptant que vous devinssiez fantômes
ou géniteurs :
vous qui quasiment, dissonez, demeurez hors
toute contamination ou soupçon
ou sucette de temps,
hors les effets spéciaux
et les métabolismes erratiques
du Tout. De mon souvenir, de mon
soutien
vous n'avez besoin
il n'existe besoin ni critique du besoin.
même si c'est pénible pour moi,
[nous sommes faits d'horizon,
inadaptés ce type de monde;
Mais en principe convaincus
(formant sait-on quelle phrase)
d'être,
de mériter d'être, un bel être,
d'avoir en main, sait-on comment,
toute carence, toute contracture
déloyale et terrifiante
de l'être.
L'uvre d'Andrea Zanzotto, on l'a dit, joue constamment d'une indétermination entre prose et poésie. Elle est un véritable fil tendu entre une vocalité enfantine et le grand chant classique. En réunissant, à partir de deux volumes parus en 1991 et 1994, une anthologie de ses Essais critiques, Philippe Di Meo nous donne accès à ce que l'on pourrait considérer comme un art poétique. Dans ce large choix, en effet, les études sur la poésie italienne (de Dante à Pasolini, en passant par Leopardi, Ungaretti et bien sûr Montale) voisinent avec des essais sur Artaud, Leiris, Lacan, Michaux, ou encore sur Conrad et Celan cela sans solution de continuité, tellement Zanzotto, à partir de chacune des uvres abordées, parvient, par-delà toute contextualisation historique, à déceler le noyau strictement autobiographique autour duquel va se construire l'uvre, à la fois dans son rapport critique à la tradition littéraire, et dans son effort pour demeurer au plus près du substrat qui le constitue. Ce qui donne des approches passionnantes où le regard de Zanzotto recourt au même foisonnement langagier que celui qui constitue ses poèmes pour dire par quels processus de coagulation, contamination et pétrification l'uvre se réalise. Finesse et inventivité expressive font de ces études autant de précieux exercices d'admiration.
Quinzaine littéraire, juillet 2006, Gilles Quinsat
À la recherche de la langue éternelle
L'illustre critique Gianfranco Contini en était intimement persuadé : Andrea Zanzotto est le plus grand poète italien du XXe siècle. Ce qui est certain, c'est qu'il s'agit du plus grand poète italien vivant (son dernier recueil date de 2001). Philippe di Meo lui rend aujourd'hui hommage en traduisant l'un de ses plus beaux livres de poésie ainsi qu'un large choix d'essais critiques. Né en 1921, Zanzotto appartient à la même génération que Pasolini, dont il a été l'ami. Il fait paraître son premier recueil en 1951 et construira au fil des ans l'une des uvres les plus complexes et cohérentes de la littérature italienne.
Publié en 1986, Idiome (Idioma, Mondadori) constitue le troisième volet d'une trilogie inaugurée en 1978 avec Le Galaté au bois et poursuivie avec Phosphènes en 1983. Si ces deux derniers ouvrages évoquent le sud et le nord de l'Italie, Idiome se concentre sur Pieve di Soligo (province de Trévise, Vénétie), le bourg natal de l'auteur. D'où le recours fréquent au dialecte haut-trévisan, qui revêt une importance capitale pour l'écrivain italien. Si Zanzotto plaisait tant à Gianfranco Contini, c'est qu'il était à ses yeux l'un des meilleurs représentants du « pluri-linguisme », courant qui combine des niveaux stylistiques historiquement hétérogènes de la tradition littéraire italienne (de Dante à Gadda) et s'oppose au concept de « monolinguisme » (Pétraque et sa tentative de soustraire la langue à une perspective temporelle).
« On peut se trouver amené à rechercher une langue qui ne peut et ne doit jamais être écrite (du dialecte « pur » au « pètel » infantile, au véritable gargouillis somatique) parce qu'elle se réfère, justement, à une « oralité éternelle » possible, laquelle est également contact physique, immédiat, avec la « mère », et négation implicite des « protoécritures » elle-même de la caresse au coup de griffe qui viennent « s'entailler » (intagliarsi) sur le corps, et, de toute façon, « tailler » (tagliare). Mais la mère se soustraira à pareil contact, même si incomplètement, en se situant toujours un « peu » plus loin». Le « pètel » comme le précise Zanzotto est le nom vénitien du « langage câlin avec lequel les mères s'adressent aux très jeunes enfants et qui voudrait coïncider avec celui de ces derniers ».
Si le poète s'intéresse au langage enfantin, c'est parce que celui-ci est proche des origines mêmes de la langue : le conscient et l'inconscient, le signifié et le signifiant, les mots et les choses s'y entremêlent inextricablement. Cet amas indifférencié fascine Andrea Zanzotto : il y voit un espace de liberté qui s'oppose à la standardisation à laquelle nous condamne la communication de masse. Le dialecte, qui conserve en quelque sorte cette innocence première, joue pour lui un rôle analogue.
Selon le poète italien, la langue peine à rendre compte de l'expérience privée et intime de chacun. C'est ce qui explique le style dense et complexe d'Andrea Zanzotto : la poésie doit à la fois accepter les limites du langage et les transcender, en s'efforçant d'explorer la zone opaque qui se situe aux frontières du conscient et de l'inconscient. D'où l'importance de l'« idiome », qui donne son titre au recueil. En accordant une telle importance à la langue, l'écrivain s'inscrit dans la droite lignée de Dante et de sa réflexion linguistique.
L'auteur de la Divine Comédie est l'un des rares auteurs anciens, avec Pétraque, Foscolo et Leopardi, à figurer dans le choix d'Essais critiques (Scritti sulla letteratura, Mondadori) que Philippe di Meo propose sous la supervision de l'auteur lui-même. Ce sont les poètes modernes qui sont ici privilégiés : Saba, Ungaretti, Montale, Penna, Pasolini et Celan, auxquels s'ajoutent quelques auteurs étrangers (Artaud, Michaux, Leiris, Conrad, Pessoa), sans oublier Federico Fellini, avec lequel Zanzotto a collaboré. Les angles d'attaque sont multiples et originaux : l'essayiste se révèle aussi passionnant et exigeant que le poète.
Le Temps, août 2006, Marco Sabbatini

 
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