Clinicien de l'âme d'un monde, bâtard insatiable érudit, disciple de la Sainte Église et de Démocrite l'atomiste, Robert Burton conjugue en lui exemplairement moderne dans ses contradictions la scolastique du Moyen Âge, sa théologie toute de l'intangible, et le naturalisme dont la Renaissance attise le goût de l'examen et de l'expérience. On trouverait difficilement, dans la crise de notre fin de millénaire, un miroir plus saisissant quatre siècles d'avance de notre inquiète dualité occidentale. Avec, déjà, ces réserves que la science suscite chez l'homme de conscience. Non qu'elles interdisent l'enthousiasme devant ces invention qui permettraient de faire
avancer un chariot sine animali, de construire un bateau de plongée, de marcher sur l'eau et de voler dans les airs, de construire diverses grues et poulies, à l'aide desquelles un homme peut en soulever mille.
On a beau s'être voué au Seigneur, à l'ordre surnaturel dont procède l'univers, comment ne pas rêver aux ressources secrètes, à la magie d'un réel à portée d'homme ? Rien de prométhéen, pourtant. Mais on capte dans ce livre, à certains frémissements, l'intuition d'une matière à l'uvre, englobant le divin et sa métaphore d'une physis. Dans l'humilité, les louanges ad orbem : l'hétéroclite de ses lectures fait de Burton un explorateur, non un précurseur de Borgès. Plus que le cosmos d'ailleurs, qu'explore-t-il ? Un processus dont il se veut le grand praticien psychologue, homme de chaire et chair d'homme : labyrinthe de la mélancolie. Il en sent le souffle hypocondriaque, la pression obsidionale. Analyste, c'est lui-même qu'il fouille : J'ai anatomisé ma propre folie. Hystérique ? Splénétique ? Expiatoire ?
C'est compter sans le rire le ricanement, souvent qui secoue les deux Burton dos à dos. Tandis que fument les cendres de Giordano Bruno, avant même qu'un autre illuminé le dise, un pur esprit s'accroît sous l'écorce des pierres. Sans nul doute. Mais sur elles ? Courant, dansant, trébuchant : l'espèce humaine, ses vices, foires aux vanités. Faut-il l'ignorer pour autant ? À l'examen de Rabelais, bien que plus bilieux, le Révérend a sa méthode : la prophylaxie de l'humour et la thérapie du savoir. Maître ès drôleries, insultes, lazzi, c'est didactiquement et littérairement une galaxie en expansion. En tous sens s'instruit le procès de l'universelle comédie : procès du pouvoir et des maîtres, des errements, des passions, des barbares comme des intellectuels, des médecins, des femmes, des sorcières : de la multiple, éternelle futilité. Par essence, par fatalité ? Par effets de mélancolie ? C'est en même temps, en tous sens, un fiévreux traité des mondes, de l'existant et de l'inexistant, de la révélation et de la mémoire, de la création et du vide. Jonglerie avec les contrastes, funambulisme entre les possibles des palindromes à la pierre philosophale, des phantasmes sexuels aux terrae incognitae, superstitions, mythes et oracles ; empirismes, études, techniques.
Qu'importerait, après tout, si seulement nous étions guéris ? Car l'Anatomie, en dépit des dogmes, est oraison relativiste, chamanisme par digression :
Chacun agit selon son goût ; autant de têtes, autant d'avis, et tous cherchent ce qui est bien, mais par des voies différentes. Comme les arts et les sciences, la médecine se perfectionne constamment, le temps est la nourrice des arts et l'expérience nous enseigne chaque jour nombre de choses dont nos prédécesseurs n'avaient pas la moindre idée. La nature est loin d'être épuisée, comme il a été dit, elle n'est pas non plus profuse au point d'accorder tous ses donc à une même époque ; elle en réserve pour la postérité, afin de montrer son pouvoir, de montrer qu'elle est toujours la même, qu'elle n'est ni vieillie ni épuisée. Pour guérir les oiseaux et les bêtes, la nature suffit, tandis qu'il faut aux hommes labeurs et industrie pour la mettre au jour. Mais je digresse.
C'est une polyphonie dédiée à l'espace-temps : work in progress du fini à l'infini. Sur fond choral de rires, diagnostics et sarcasmes, plaintes et injonctions. Car Démocrite Junior éructe presque autant qu'il rit. Ce n'est plus Abdère, mais toute cette planète que ronge la corruption et qu'il faut réformer. Combat certes contre le Mal. Mais le Mal suprême ?
La bile-noire est un chausse-pieds, un appât pour séduire les humains, à tel point que de nombreux auteurs voient dans la mélancolie une des causes ordinaires et un symptôme du désespoir, car les personnes ainsi affectées sont portées, du fait de leur tempérament déséquilibré, à la méfiance, à la crainte, elles se méprennent sur tous les fruits absurdes de leur imagination, les exagèrent ou les perçoivent mal. Une trop grande scrupulosité de la conscience est due à un défaut naturel, le tempérament mélancolique, dit Azpilcueta.
Qu'est-ce que ce défaut naturel ? Qu'entendre par tempérament mélancolique ? Est-ce, par euphémisme, la condition humaine ? L'angoisse métaphysique ? Une conscience culpabilisée, une absence incurable ? Est-ce un désespoir ? Est-ce damnation antérieur(e) à la création, ou existant depuis l'établissement de l'homme ? Malgré tous les Articles et rappels doctrinaires, on perçoit entre les lignes des traits d'ésotérisme, du doute philosophique qui affecte la foi:
Le monde finira comme une comédie et nous nous retrouverons enfin au ciel pour y vivre ensemble dans le bonheur ; ou encore, en conclusion, in nihil evanescere, pour disparaître dans le rien. Car comment considérer comme miséricordieux quelqu'un qui condamne une créature à une punition abominable et éternelle en raison d'une petite faute vénielle, toute une postérité, des myriades de gens, pour l'offense de tel ou tel homme, quelle peine aviez-vous encourue, brebis ?
Abusif ou non, le paradoxe est un exorcisme chez Burton? Le collage aussi, et le coq-à-l'âne. Connaît-on l'usage des simples ? (
) Les odeurs nourrissent-elles ? Qu'est-ce que la foi des papistes ? La raison d'être de la vue est-elle de recevoir les apparences ou de les émettre ? L'empereur Domitien adorait attraper les mouches (
). Souffre-t-on de flatulences ? Qui veut sa délivrance, qu'il lise le subtil Duns Scot ou la métaphysique de Suarez ; qu'il voyage, ou prie, ou écoute une belle musique ; qu'il recoure aux parfums et (
) fumigations. Ou à d'autres soins encore :
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) mentionne certaines amulette, herbes et pierres précieuses qui toutes ont des vertus merveilleuses pour chasser les démons et leurs illusions. Saphirs, chrisolites, escarboucles, etc., lesquels ont le remarquable pouvoir d'éloigner les spectres, les sorcières, les incubes et les esprits aériens, si l'on peut s'en remettre aux compte rendus des Anciens.
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Et surtout, que nous apportera la Bible elle-même ? Laquelle est semblable à une échoppe d'apothicaire où l'on peut trouver tous les remèdes, pour toutes les maladies de l'esprit : des purgatifs, des cordiaux, des médicaments altératifs, corroboratifs, lénitifs, etc.
Mais Burton se garde de Burton. Il prêche dans l'érudition et se débauche dans l'écriture. Est-ce manière de libérer un pneuma que le culte endigue ? Il explose, roule ces deux mille pages dans une orgie verbale sans guère d'équivalent, où la traduction fait miracle : énumérations, accumulations, gradations, images-gigognes, citations, anecdotes, encyclopédismes, exégèses, contours et détours. Commentaires litaniques traquent un jamais-dit, baroquisme : cyclique d'un poème à la Connaissance et au Manque.
À leur spirale double où, se concevant, Dieu dut être mélancolique.