Wallace Stevens, Harmonium, édité et traduit par Claire Malroux
    Éditions Corti, mai 2002
 

   
 Près d’un demi-siècle après sa mort, Wallace Stevens (1879-1955) reste moins connu en France que d’autres grands poètes américains qui furent ses contemporains : T.S. Eliot, Ezra Pound ou William Carlos Williams. Si des traductions ont été publiées ici ou là depuis une dizaine d’années sous forme de petites anthologies ou de recueils, on constate que le premier d’entre eux, Harmonium, est demeuré en attente.
   Wallace Stevens a 44 ans et il n’est pas à son coup d’essai, ayant commencé à écrire des poèmes dès ses années d’études à l’université de Harvard. La poésie a simplement cheminé chez lui de façon souterraine tandis qu’il poursuivait une absorbante activité au sein d’un grand groupe d’assurances. Harmonium a pris ainsi le temps de mûrir. C’est le recueil non d’un poète qui se cherche, mais d’un poète qui s’est déjà trouvé. Point de départ, il marque l’aboutissement d’une réflexion engagée depuis longtemps sur ce que devrait être la poésie, comme en témoigne le récit de son itinéraire poétique, le poème intitulé The Comedian As The Letter C.
     Harmonium propose un ensemble de voix, ou plutôt de registres, allant de l’aigu au grave, du ludique au rhétorique, de la forme brève du quatrain à des formes longues se déployant sur plusieurs pages. Le poète expérimente les ressources qu’il a accumulées. Le mot harmonie sous-jacent dans le titre manifeste sa préoccupation essentielle : trouver un ordre au chaos du monde. L’accent est mis non seulement sur l’imagination, mais sur les liens de la poésie avec les autres arts, en particulier la musique. « La poésie », a-t-il dit, « est une façon de rendre acceptable l’expérience, presque entièrement inexplicable, que l’on est en train de vivre. »


      De la même traductrice, aux éditions José Corti : Emily Brontë, Cahiers de poèmes, 1995 ; Emily Dickinson, Une âme en incandescence, 1998 ; Lettres au maître, à l’ami, au précepteur, à l’amant, 1999 ; Avec amour, Emily, 2001.



 
(Poème entier, traduction de Claire Malroux sous le texte anglais)


  
The Snow Man
One must have a mind of winter
To regard the frost and the boughs
Of the pine-trees crusted with snow;

And have been cold a long time
To behold the junipers shagged with ice,
The spruces rough in the distant glitter

Of the January sun; and not to think
Of any misery in the sound of the wind,
In the sound of a few leaves,

Which is the sound of the land
Full of the same wind
That is blowing in the same bare place

For the listener, who listens in the snow,
And, nothing himself, beholds
Nothing that is not there and the nothing that is.



  
Bonhomme de neige
Il faut posséder un esprit d’hiver
Pour regarder le gel et les branches
Des pins sous leur croûte de neige ;

Avoir eu froid pendant longtemps
Pour contempler les genévriers hérissés de glace,
Les épicéas, bruts dans l’éclat lointain

Du soleil de janvier ; et ne pas imaginer
De détresse aucune dans le bruit du vent,
Le bruit d’une poignée de feuilles,

Qui est le bruit de l’étendue
Emplie du même vent
Soufflant dans le même lieu nu

Pour qui écoute, écoute dans la neige,
Et, n’étant rien lui-même, ne contemple
Rien qui ne soit là et le rien qui est.



     
     Les poètes, comme tous les artistes, sont la somme des influences qu'ils ont reçues. Mais ils deviennent grands lorsqu'ils fondent ce bien à leur propre feu, inventant ainsi ce qui, avant eux, n'existait pas. Dans la poésie américaine, Wallace Stevens figure, d'une manière privilégiée, ce surgissement de la modernité qui n'a rien oublié et tout converti. Et d'abord Mallarmé dont il retint l'"Idée" de la poésie plus que ses applications formelles. Ensuite, plus près de lui, Emily Dickinson qui cultiva avec génie le goût du mystère, à la fois intime et universel, affichant un sourire énigmatique au bord de l'angoisse. Mais aussi la musique - Satie, Debussy -, la peinture en quête de nouvelles formes, Duchamp, Picasso, Braque... En 1949, il reçoit un tableau de Tal Coat commandé en France, le juge "jeune et neuf et plein de vitalité", lui donne un titre qui ressemble à ceux de ses poèmes : "Ange entouré de paysan".
  
 
(…) [Cette partie de l'article de Patrick Kéchichian relative à la biographie de Stevens se trouve sur la page "auteur" qui lui est consacrée, nde]]

    UNE ÉTRANGE FANTAISIE

     Harmoniumjustement est le premier livre de poèmes publié par Wallace Stevens. Nous sommes en 1923 (un an après la parution de The Wast Land de T. S. Eliot), et l'écrivain est âgé de 44 ans. Comme l'explique Claire Malroux, Stevens n'est pas un débutant qui se cherche. L'accomplissement est là, et aussi la maîtrise, la diversité étonnante des formes - de la presque comptine au grand poème métaphysique. Les titres sont en eux-mêmes des inventions d'une étrange fantaisie - "Autre femme en larmes", "Le Comédien en lettre C", "Du Ciel considéré comme une tombe"...
     La traductrice parle à juste titre de "l'énergie, la vitalité américaine, voire une certaine violence ou crudité" dont la poésie de Stevens est le signe. Mais à la différence de William Carlos Williams, l'un des fils spirituels de Whitman, Stevens ne chante pas l'Amérique. Comme Dickinson - une Dickinson qui serait sortie dans le monde, se serait civilisée -, il cultive l'énigme en même temps que la limpidité. "Immensément occupé de donner à la vie toute saveur qui puisse être sienne", il ne fait pas du sens de ses vers une perle cachée au milieu de ses poèmes mais le dispense magnifiquement dans sa prosodie, ses tonalités, le jeu de ses métaphores.
     Patrick Kéchichian, Le Monde des livres, 20 juin 2002.











Edité et Traduit par
Claire Malroux


352 pages
2002
ISBN : 2-7143-0783-3
20 Euros