Esprits-frères (choix de correspondance) de John Cowper Powys.
     Éditions José Corti, septembre 2001. 


     John Cowper Powys, nous le savons, est un démiurge de poids : romans, essais, journal, autobiographie sont désormais connus du public français.
     Il a également écrit des milliers de lettres, pour la plupart inédites à ce jour. Elles sont si révélatrices de la personnalité de leur auteur, si fourmillantes de détails sur sa carrière de conférencier, d'écrivain, sur ses goûts littéraires, sa vie quotidienne, ses liens avec Llewelyn (Lulu), le frère adoré, ses amours de passage et ses liaisons marquantes (Frances Gregg et Phyllis Playter), que tout amateur de plongera avec délices (et profit) dans cette correspondance qui fait littéralement partie de l'œuvre. Il y retrouvera, au gré d'une syntaxe et d'une ponctuation souvent (volontairement ou inconsciemment) capricieuses, le style inimitable de l'auteur de Givre et Sang, le flot torrentiel des fantasmes, peurs, lâchetés, exaltations et obsessions de l'homme John Cowper.


Llewelyn Powys, frère de John Cowper


     Que tous les non-lecteurs de Powys ne se sentent pas exclus : cette correspondance, dont la sélection (1910-1940) s’étend délibérément sur une période charnière de sa vie et des événements du siècle, est aussi celle d'un témoin. Depuis une Amérique, tantôt aimée, tantôt haïe mais toujours "bien-pensante", le visionnaire porte un regard acéré sur les deux guerres mondiales, un regard complice sur les opprimés, un regard séduit sur la féminité : cette foisonnante symphonie d’idées et de sentiments est l'une des plus intéressantes – et émouvantes – de l’époque.







À Catharine Edith Philippa Powys, 14 août 1933,
Route 2, Hillsdale, New York


     Philippa, mon A. des M.,

     J’ai été si heureux de recevoir ta lettre — et ces poèmes m’ont ravi — oui ! ils sont très bons — et donnent certainement une idée de ce pays et de ce que tu ressens. Il y a plus d’imagination en toi qu’en toute autre poétesse vivante de notre époque. J’en suis certain. Aujourd’hui je suis moi-même très inquiet et tracassé au sujet de Lulu et frappé par la coïncidence que tu fasses allusion à lui et par tes sentiments d’inquiétude pour lui car j’ai reçu un Câble d’Alyse la veille de son anniversaire pour dire qu’il était malade et depuis je n’ai plus eu de nouvelles. Bien entendu Alyse a soudainement été naturellement éperdue et terrorisée, et a follement regardé autour d’elle sans savoir où se tourner. Et il peut s’avérer que cet accès n’ait été pire que plusieurs autres, en fait bien d’autres, qu’il a eus, et qui avaient l’air si mauvais qu’on avait l’impression qu’il ne pourrait pas s’en tirer — et pourtant il s’en est tiré ! Mais bien que j’écrive ça, je suis profondément inquiet à son sujet — tout comme tu l’étais, quand tu m’as écris cette lettre merveilleuse et passionnante avec ces nobles poèmes. La mère de Phyllis que j’aime vraiment beaucoup a passé l’été avec nous mais dans une semaine maintenant elle nous quittera. Ellen Masters, la nouvelle jeune épouse d’Edgar Lee Masters, leur enfant Hilary, et sa mère, vont tous à Chicago en voiture (où il y a actuellement une Exposition) et ils emmènent la mère de Phyllis — pas notre Phyllis, je suis heureux de le préciser ! Je trouve que c’est courageux de la part d’une dame âgée de 67 ans (65 ou 67 ans) d’aller à la Foire de Chicago en voiture ! Boissevain, le mari d’Edna Saint Vincent Millay, a dernièrement passé une soirée avec nous et nous a raconté comment lui et Edna avaient acheté une Ile à 3 miles de la Côte du Maine pour $900. M. Masters, l’auteur de The Spoon River Anthology a loué une ferme à Hillsdale pour l’été.
     Dreiser est venu aussi deux fois cet été. Nous avons subi une Sécheresse, qui a complètement, bon ! presque, en tout cas, asséché tout le pays ; et donc nous n’avons pas eu de rivière vive dans le champ près de chez nous.

philippa powys jeune
Philippa Powys, jeune


     J’ai envoyé au bureau des Éditeurs mon livre sur Weymouth commencé quand je me suis décidé à écrire sur ce sujet le 2 février dernier à la Chandeleur, le jour de l’anniversaire de Père, et il est rempli de souvenirs de Père et de tous les différents sons, différentes odeurs, différentes vues de Weymouth tels que je les ai connus depuis que nous vivions à Shirley ; car où que nous vivions nous revenions toujours à Weymouth. Je n’ai pas touché un sou de la vente de mon Glastonbury en Angleterre ce qui semble scandaleux mais c’est dans mon Contrat et je suis très maladroit pour traiter des affaires face à face avec les gens quand il faut se battre pour son propre intérêt et même par lettre je trouve ça presque impossible. Malheureux sont ceux qui dépendent de quelqu’un d’aussi mauvais en affaires que moi ! Je n’ai pu jusqu’à maintenant envoyer que la moitié des deux cents Livres que j’envoie généralement à la maison pour Oxford, devant garder le reste pour vivre, au jour le jour ! J’ai gagné un peu plus de mille dollars avec Solitude mais ne les aurai pas avant nov. — alors qu’ils devront durer jusqu’en mai — quand (si seulement je peux convaincre cajoler berner tromper câliner mes Éditeurs pour qu’ils publient mon Weymouth Sands en octobre) je toucherai d’autres Royalties… Sauf si on vous accorde une avance, les Royalties ne vous arrivent que six mois après la publication de votre livre ! Mais s’ils ne le publient pas cet automne ou pas avant le 1er nov. j’aurai comme on dit ici “des problèmes” car j’aurai tout épuisé, je veux dire toutes mes ressources, vers mai. Mais s’ils le publient tout ira très bien. Prie donc pour que ce Weymouth Sands soit publié avant le 1er nov ! Je trouve que Weymouth Sands est un bon titre, pas toi ?
     Ce que tu dis sur cette Personne Bourdonnante comme une Mouche à Viande — qu’elle soit noire ou blanche — qui t’agace, te soucie et gâche ta paix m’a beaucoup intéressé. Oui, je t’avoue mon A. des M. que là-dessus la seule façon dont je peux faire montre d’un peu de philosophie c’est en étant simplement capable de maîtriser ma colère et de cacher à la personne mes sentiments déchaînés de misérable nervosité et d’agitation. Si elle part, sans s’en être aperçu, c’est déjà pas mal ! Non jusqu’à présent je n’ai pas acquis le pouvoir de réfléchir à des idées vraiment passionnantes ou pleines d’imagination ou de jouir d’une calme contemplation pendant que Monsieur Mouche à Viande Bourdonne. Je ne peux que “l’enjôler” ou me tenir absolument coi, silencieux et tranquille — maussade — muet comme une carpe dans une mare — jusqu’à son départ.
     Je récite toujours dans mon cœur une absurde formule magique de conjuration pour le faire s’en aller !… Je dis : “M. Untel (ou Mme Unetelle, ou Keturah Pippit, ou George Tantamount) va avoir à présent envie de s’en aller — envie de s’en aller — envie de s’en aller loin !”. Mais ce sont des moments affreux quand les gens restent, restent, restent et qu’on prie si fort, qu’on espère, qu’on languit, qu’on rêve, qu’on grommelle, qu’on soupire pour qu’ils prennent leur canne ou leur parapluie et s’en aillent !
Oui, si le type s’en va sans s’en être aperçu, c’est déjà pas mal — et je ne suis pas absolument honteux, humilié et toute mon illusion vitale n’est pas pulvérisée comme un bol de cristal en millions de morceaux ! Je crois que le mieux c’est de tourner le dos à l’orage — à la mouche bourdonnante — comme une vieille mule, un âne ou un coursier tournant le dos et mettant sa queue sur sa croupe et de se dire à soi-même — “Je resterai calme — je resterai calme — je resterai calme” — et quand il ou elle se lève pour partir — de se lever avec eux très vite — et de ne jamais les engager au dernier moment dans cette “conversation sur le seuil de la porte” qui si souvent leur donne l’occasion de rester un peu plus longtemps ! Comment les gens font-ils pour être si Sociables ? N’est-ce pas bizarre ? Toi et moi devons être des habitants de la Planète Saturne, mon A. des M. ! Car je t’assure, mon A. des M., que c’est bien plus facile de rester tranquille sans dire un mot et de rétracter ses antennes ou ses tentacules comme le fait une anémone de mer qu’on a taquinée du bout d’une canne — qu’il ne l’est d’essayer de savourer ses propres idées ! Je n’ y parviens pas ! Peut-être que quand j’aurai soixante-dix ans je pourrai le faire… en étant un peu sourd… mais je n’y parviens pas à Soixante ans !
    Mais je suis certain que le plus grand bonheur ne se produit que lorsque tous nos sens boivent le monde comme si on mangeait un morceau de pain ou si on buvait du thé en respirant l’odeur de mauvaises herbes qu’on brûle ou celle du vent venant des marais salants, en enlaçant en même temps la personne qu’on aime tout en écoutant le clapotis de l’eau sur les pierres d’un ruisseau. Comment mener tout ceci plus loin ? Comment le pousser de force à la lisière du mystère spirituel de la vie ; car, derrière la vie, il y a un tel mystère ; et je le sais, j’en suis sûr — quoi que puisse dire Lulu dans son aversion pour la religiosité ou toute espèce de mysticisme ! Oui j’en suis sûr — sûr. C’est ça la question — c’est ça le hic. Comment saisir cette extase combinée de sensations et la conduire en entier à la limite du mur qui sépare le connu de l’inconnu — pour que nos sensations matérielles uniques et solitaires deviennent notre contact flottant et obscur avec ce qui ne peut jamais jamais jamais être définitivement ressenti, sauf très vaguement, et dans une très petite mesure ! Mais qui pourtant est bien présent, bien que nous ne sentions que l’endroit, le vide, le néant là où il est !
     Bon mon A. des M., je dois m’arrêter à présent. Ces poèmes me plaisent tellement, tellement. C’était si gentil de ta part de faire l’effort de les recopier ; car c’est un tel effort, comme je suis bien placé pour le savoir ! Ils sont plus fermes, plus maîtrisés et plus contrôlés que ta poésie d’autrefois. Je les aime beaucoup — j’écris ceci couché sur le dos dans la Mansarde — non pas parce que je ne suis pas bien mais comme je le fais maintenant afin de continuer à aller bien — et Phyllis est avec sa mère sinon je lui aurais demandé si elle avait un Message à te transmettre mais tu sais, tu sais ce qu’elle éprouve pour toi — Elle dit toujours que si je mourrais elle irait instinctivement tout droit vers toi. Que les Puissances t’accompagnent. Oh mon A. des M. ! toujours

                     ton Jack dévoué.

     P.S. Ton petit Carnet secret de Journal Manuscrit est à l’abri sur ma meilleure étagère.
     AMITIÉS à W.E.P. Je lui écrirai.




     Comme on dit de certains auteurs qu'ils sont minimalistes, John Cowper Powys est un écrivain maximaliste. Semblant influencé à la fois par Dostoïevski et Walt Whitman, il ancre son œuvre dans le mythe et dans la vie quotidienne, mêlant légende, destin, histoire, flore et sexualité. [...]
     John Cowper Powys est toujours dans l'exagération sans pose, il a une espèce de désarroi plein d'assurance. Il écrivait énormément et à toute vitesse, et laissait ses éditeurs faire des coupes claires dans ses romans pourvu qu'elles soient justifiées par l'esthétique et non par la morale (l'inceste, le sadisme, le masochisme sont des éléments centraux de son travail). [...]
     Le plus passionnant et le plus émouvant dans ces lettres est sans doute le travail, dépréciatif et confiant à la fois, qu'on voit l'écrivain effectuer sur son œuvre et sur lui-même. [...]
     C'est comme si l'ambition de John Cowper Powys avait toujours été de faire s'entrechoquer les genoux de ses lecteurs, à force de leur faire explorer de nouveaux territoires humains en feignant de ne les intéresser qu'à la sauvagerie des paysages.
   
 Mathieu Lindon, Powys en lettres de feu, Libération du 20 septembre 2001.
    
     [Article Intégral sur
     
Texte intégral de Mathieu Lindon




John Cowper Powys,
Esprits-frères
Traduit par
Christiane Poussier

432 pages
Septembre 2001
ISBN : 2-7143-0754-0
150 F 22,87 Euros