Il était une fois un cordonnier qui avait trois fils : Hassani le bossu, Hosseyni le chauve et Ahmadak (le petit Ahmad). Laîné, Hassani, était guérisseur et prestidigitateur ; le second, Hosseyni, bon à tout faire et bon à rien, tantôt vidait les bassins, tantôt balayait la neige, et souvent flânait. Ahmadak, le cadet, par sa conduite irréprochable était le favori de son père : il travaillait dans une droguerie et, le premier de chaque mois, lui rapportait son salaire. Les deux autres, sans travail fixe, en étaient férocement jaloux.
Il arriva par hasard quune famine sévit dans la ville. Aussi, un jour, leur père les appela et leur dit :
« Vous savez la vérité : mon métier ne me rapporte pas beaucoup, et tout est devenu si cher en ville. Après tout, vous nêtes plus des enfants, et même le petit Ahmad, Dieu merci, a quinze ans. Alors, je vous confie au Bon Dieu : allez gagner votre pain et essayez surtout dapprendre un métier. Moi, dans mon coin, je me débrouille. Si, un jour, vous vous tirez daffaire, tant mieux pour vous ; ne manquez pas de men avertir. Autrement, venez tout de même chez moi, on partagera le pain. »
« Entendu, cher papa », répondirent-ils.
Le cordonnier leur confia à chacun une miche de pain et une cruche deau, les embrassa et les laissa partir. Les trois frères se mirent en route et marchèrent. Ils étaient à bout de force. Parvenus à un carrefour, ils se mirent alors sous un arbre pour se reposer. Ahmadak sendormit, comme évanoui de fatigue. Et ses aînés qui lenviaient tout autant quils le haïssaient, craignant que ses mérites lui vaillent plus de succès et leur nuisent, se dirent :
« Si lon se débarrassait de lui ? »
Alors, ils lui attachèrent les bras dans le dos et le traînèrent jusquà une grotte profonde et vaste. Sans écouter les pleurs et suppliques de leur cadet, ils le laissèrent dans la grotte et lobstruèrent à laide dune pierre. Ils tachèrent ensuite ses vêtements avec du sang de pigeon et les expédièrent au cordonnier du village pour quil croie quAhmadak avait été attaqué par un loup. Ils reprirent ensuite leur route et, arrivés à un croisement, se séparèrent : lun suivit la route de louest, lautre celle de lest.
Hassani le bossu continua son chemin jusquà ce quil nait plus de pain ni deau. Cétait au crépuscule et il se trouvait dans la forêt. Il aperçut une lumière bleue au loin ; elle provenait de la hutte dune sorcière.
« Bonsoir grand-mère », dit-il à la vieille assise. « Je vous en prie, ayez pitié de moi pour lamour de Dieu. Je suis étranger et perdu. Gardez-moi pour la nuit et donnez-moi à boire et à manger avant que je défaille de faim et de soif. »
« Peut-on inviter un bon à rien comme toi, un bossu de surcroît ? » répondit la vieille. « Mais tu me fais pitié. Si tu fais ce que je te demande, je taiderai. »
« Bien entendu, tout ce que vous voudrez, sempressa de répondre Hassani : je ferai tout ce que vous mordonnerez. »
« Va au puits sec derrière la maison ; il y a une bougie éternelle à la lumière bleue qui y est tombée. Rapporte-la moi. »
La vieille femme le nourrit et laccompagna ensuite jusquau puits. Hassani se glissa dans un seau et descendit jusquau fond du puits. Il ramassa la bougie et en avertit la vieille, qui le remonta. Arrivé au bord, elle tendit la main pour récupérer la bougie. Hassani, méfiant, se ravisa :
« Non, pas tout de suite. Faites-moi dabord toucher terre, je vous donnerai ensuite la bougie. »
La vieille femme se fâcha et lâcha la corde du seau. Hassani retomba au fond. Mais la bougie se consumait toujours. Et lui, que pouvait-il faire désormais ? Conscient quil était condamné à mourir là, il broyait du noir. Il sortit sa pipe et se dit : « Cest bien la dernière chose quil me reste ! » Il lalluma à la flamme bleue de la bougie et tira quelques bouffées. La fumée envahit le fond du puits. Il aperçut alors un diablotin noir et trapu qui se tenait devant lui les bras croisés, et lui dit :
« Je suis votre serviteur, votre esclave. »
« Aide-moi dabord à remonter à la surface. Ensuite, jaurai besoin dargent et dune situation. »
Le diablotin mit Hassani sur ses épaules et le sortit à lair libre.
« Si tu veux de largent et une situation, voilà la route à suivre. Prends-là et tu arriveras à une ville où tu deviendras un notable. Mais, il faut à tout prix que tu évites lEau de Jouvence. » Il lui indiqua ensuite la direction.
Hassani lâcha la bougie démotion. Elle retomba au fond du puits. Il regarda, mais ne vit plus le diablotin qui avait disparu sur le coup. On aurait dit de leau, absorbée par le sol.
Alors, il séloigna dans la pénombre, par le chemin que le diablotin lui avait désigné. A laurore, il atteignit une ville construite au bord dune rivière, dont il était évident que tous les habitants étaient aveugles. Il sassit sur un quai, se rafraîchit le visage et but un peu deau. Puis, il demanda à lun deux :
« Dis-donc, vieil homme, où sommes-nous ? »
« Comment ? Ne sais-tu donc pas que tu es dans le pays des Pépites dOr ? »
« Je suis étranger et viens dun pays lointain. Je ne connais personne ici. Donne-moi quelque chose à manger, pour lamour de Dieu ! »
« Ici, rien nest gratuit. Donne-moi une poignée de cailloux de cette rivière et je te donnerai du pain. »
Hassani se saisit dune poignée de pépites dans le sable et remarqua quelles étaient constituées de poudre dor. Il sen réjouit et sexécuta. Il prit du pain et mangea. Ensuite, il emplit ses poches de cette poussière dor et pénétra dans la ville.
Cétait une véritable cité, mais dont les maisons ressemblaient à des bergeries. Leurs toits semblaient des dômes empilés les uns sur les autres ; les habitants y logeaient, ou dans des cavernes. Jour et nuit étaient identiques. Aucune lumière.
Les avis officiels et les brochures étaient gravés en braille sur des cartons. Les hommes, maussades, mal vêtus et sales avaient les yeux gonflés, grouillant les uns sur les autres comme des vers.
« Dites-donc, mon vieux ! Pourquoi les gens sont-ils tous aveugles ?, » demanda Hassani à lun dentre eux.
« La terre de ce pays est mélangée à de la poudre dor qui fait perdre la vue. Nous attendons un prophète qui doit venir nous guérir. Il est vrai que nous sommes très riches, mais nous préférerions être mendiants pour voir encore le monde. Cest pourquoi nous restons dans notre coin. »
Hassani saisit loccasion qui soffrait. Il est facile de tromper ces gens-là se dit-il, et de les abuser. Que me manque-t-il pour devenir prophète ? Alors, il monta sur la chaire de la place publique et cria :
« Oyez, braves gens ! Sachez que je suis le prophète que le Bon Dieu vous avait promis. Jai un message pour vous. Dans sa grande miséricorde, il voulait vous mettre à lépreuve, et vous a privés de la vue pour que vous puissiez rechercher la vérité profonde. Elle seule vous ouvrira les yeux. Se connaître, telle est la croyance. Le monde est plein de tentations diaboliques et dillusions. Le proverbe dit : « Cur désire ce que voit lil ». Donc, vous qui ne voyez pas, vous êtes protégés des tentations diaboliques et vivez paisiblement, à labri de la méchanceté. Aussi, soyez patients et remerciez le Bon Dieu qui vous a fait don dun tel sens de lhonnêteté. Ce monde est éphémère et mortel tandis que lautre est éternel ; et moi, je vous y conduirai. »
On se rallia à lui par groupes entiers et Hassani, pour conserver son prestige, multipliait les grands prêches au sujet du diable et des anges, du jour de la résurrection, du Paradis, de lEnfer, du destin et du poids de la pierre tombale, ad libitum.
Et eux dimprimer ces discours en braille sur du carton pour les diffuser massivement. Bientôt, tous les habitants se convertirent à lui et, comme ils sétaient auparavant révoltés contre lexploitation de lor et voulaient guérir, Hassani le bossu les calma, pour lapaisement et le profit des riches et des puissants.
Il était maintenant connu sur tout le territoire. Il devint bientôt le favori et le confident privilégié du roi des aveugles.
Entre-temps, il invita les sujets à ramasser lor, enchaînés les uns aux autres. Avant le lever du soleil, la cloche sonnait pour les appeler au lavage de la terre et, le soir, après avoir présenté leur récolte, ils rentraient chez eux en suivant la chaîne à tâtons.
Leurs distractions se résumaient à boire de leau-de-vie et à fumer de lopium. Et, comme il ne restait plus personne pour soccuper de la culture de la terre, avec lor, ils achetaient ce dont ils avaient besoin aux villages voisins. Cest ainsi que la terre se désertifia et que la saleté et la maladie se répandirent plus que jamais.
Il est vrai que la poussière dor blessa dabord, aveugla ensuite Hassani, ce qui ne lempêchait pas de ramasser le métal et den vouloir toujours plus. Il devenait chaque jour plus populaire et sa richesse dans ce pays daveugles augmentait toujours. Son portrait en relief était dans toutes les maisons. Finalement, il fut contraint de porter de très jolis yeux artificiels. Par contre, il couchait sur un lit dor, rehaussait sa bosse dune plaque dor, buvait dans des coupes dor, fumait lopium avec une pipe dor ; son aiguière même était dor, et tous les soirs on lui procurait une jeune femme différente. Il était si heureux quil avait oublié son père, ses frères, bref tout ce qui touchait à sa vie passée, et même ce quil avait promis à son père.
Hosseyni avait pris la route de lest. Il la suivit jusquà une forêt, si fatigué quil sendormit au pied dun arbre. Au petit matin, il entendit converser trois corneilles.
« Tu dors, ma sur ? »
« Non, je suis réveillée ».
« Quoi de neuf ? »
« Oh, si les hommes savaient ce que nous savons !
Le roi du pays de la Lune Radieuse vient de mourir et, comme il est sans héritier, demain ils lâcheront un faucon. Sera roi celui sur la tête duquel le faucon se posera. »
« Qui sera couronné roi ? »
« Celui qui couche au pied de cet arbre. À la condition quil se couvre dune tripe de mouton et entre en ville. Alors, alors seulement, le faucon se posera sur lui. Mais, comme il est étranger, le peuple ne lacceptera pas et on lenfermera dans une geôle. Il faudra quil ouvre la fenêtre pour que le faucon revienne se poser sur sa tête. »
« Peuh ! Le roi des Sourds » !
« Tu connais un remède ? »
« LEau de Jouvence »
« Mais une fois guéris, sils retrouvent leur sens, ils nobéiront plus à leur maître. Ceux que tu vois pendus à ces arbres lont été parce quils voulaient aider leurs semblables. »
À ces mots, elles senvolèrent en croassant.
Hosseyni ouvrit les yeux et aperçut deux pendus attachés à son arbre. Deffroi, il senfuit. Chemin faisant, il tomba sur une chèvre en retrait de son troupeau. Il lui coupa la tête et se couvrit le chef de sa tripe. Au crépuscule, il atteignit une ville doù sélevaient bruits et rires. Son cur semplit de joie. Il alla ensuite attendre sur une ruine.
Mais, soudain, un faucon fondit et lui enserra la tête. Les gens accoururent de toutes parts, le prirent dans leurs bras et éclatèrent de joie. Mais, dès quils réalisèrent quil était un étranger, ils le conduisirent dans une prison et ly enfermèrent. Hosseyni ouvrit aussitôt la fenêtre et le faucon revint se poser sur sa tête.
Cette fois, on linstalla dans une voiture recouverte dor, tirée par quatre chevaux, et un cortège lescorta jusquà un palais somptueux. Là, il fut lavé, revêtu des pieds à la tête de riches habits, placé sur un trône orné de bijoux. On le couronna, même. Hosseyni (qui, de bonheur, ne tenait plus en place) regardait bouche bée à lentour. Alors, un aveugle aux splendides habits savança jusquà lui, sagenouilla et dit :
« Seigneur, que cette stèle de lunivers soit bénie ! Acceptez mes félicitations avec celles de tous ceux présents ici. »
Hosseyni se racla la gorge, prit son air grave et, dune voix sentencieuse :
« Qui es-tu ? »
« Que cette stèle de lunivers reste bénie. Les habitants de ce pays sont tous sourds-muets. Quant à moi, je suis un étranger, commerçant venu du pays des Pépites dOr. On ma confié la mission de vous féliciter.
« Et ici, où suis-je ? »
« Ce pays se nomme le pays de la Lune Radieuse. »
« Va, et assure les gens de ton pays de nos bonnes intentions. Nous avons toujours pensé à eux et souhaitons que, grâce à nous, ils retrouvent la paix. »
« Les intentions de Sa Majesté... »
« Dis-leur de retourner au travail », coupa Hosseyni. « Assez de bavardages. Tu mentends ? Or-donne quon me prépare un dîner. »
Le commerçant aveugle transmit les ordres à lintendant, et tous partirent. Lintendant seul sapprocha, sagenouilla et se retira ainsi.
Hosseyni se leva, sétira et se dit : « Quelle bande dimbéciles ! Ils me croient leur jouet. Attends, ils vont voir ce quil vont voir !... »
Il pénétra alors dans une pièce où lon avait dressé une grande table recouverte de toutes sortes de mets, et aussi grande que la pièce.
Il était tellement heureux quil dansait autour tout en goûtant à tous les plats. Enfin, il saisit un dindon quil engloutit entièrement, puis but quelques bols de yaourt et du jus de fruit sucré. Repu, il alla se coucher.
Le lendemain, il se réveilla vers midi et reçut ministres, généraux, gouverneurs, bouffons, nobles et bourgeois, ambassadeurs et commerçants. Tous sannonçaient par groupes, courbaient la tête devant lui, se faufilaient le long des murs et tentaient de lui manifester leur sympathie par de petits gestes de déférence.
Quand il sagissait de faits importants qui commandaient le sceau royal, ils les inscrivaient sur un cahier et le lui tendaient. Mais comme Hosseyni était analphabète, il avait nommé comme ministres deux commerçants aveugles venus du pays des Pépites dOr afin quils lui expliquent la demande et y satisfassent deux-mêmes.
Bref, ils exagérèrent tous leurs compliments, et Hosseyni sy perdit : traité dabord en Reflet de Dieu puis en Dieu terrestre par les poètes, les savants, les bouffons et autres courtisans, il se prit au sérieux. La peau du ventre bien tendue, oubliant son passé de misérable, on nosait plus lui faire la moindre remarque, ne fut-ce quun rien du tout. Puis il entreprit de coffrer et boucler les gens, répendant la terreur à laide de ses sbires, bourreaux et acolytes. Cétait lapothéose.
Le peuple se mit à le craindre, au point que tous finirent par gronder.
Les sujets du pays de la Lune Radieuse étaient forcés de cultiver le pavot, dextraire lalcool triple-sec afin dintéresser ceux du pays des Pépites dOr. Et tout cet argent revenait à Hosseyni et à son entourage. Bref, le peuple vivait dans la misère et, peu à peu, la maladie des yeux de ceux-là se substitua à la maladie de ceux-ci. Hosseyni lui-même devint sourd.
Mais cela ne lempêchait pas de se livrer à la débauche en compagnie de ses bouffons et des commerçants aveugles. Il en oublia complètement son père et son vu.
Cependant, Ahmadak, les bras enchaînés, gisait au fond de la grotte. Au matin, lorsquun rayon de soleil en éclaircit un coin, il saperçut que quelquun le prenait par les bras et le secouait. Ouvrant les yeux, il vit un très grand derviche aux longues moustaches.
« Comment se fait-il que tu sois ici ? », demanda ce dernier.
Ahmadak lui conta sa mésaventure. Le derviche le délivra et lui apporta de quoi se restaurer. Puis, une fois le repas achevé, Ahmadak se prépara :
« Maintenant, je vais partir à le recherche de mes frères et les aider. »
« Ce nest pas encore le moment ! Si tu es découvert, tu seras trahi. Mais si tu es si brave, va au pays de lÉternel Printemps chercher lEau de Jouvence. Cest par elle que tu pourras mettre fin à tes malheurs. »
« Quelle est la route qui y mène ? »
« Je te la montrerai. LEau de Jouvence se cache derrière le mont de Ghaf. » *
Alors, il alla chercher une flûte dans un coin de la grotte et la lui offrit : « Garde-la en souvenir. »
Ahmadak glissa la flûte dans sa poche, et ils sortirent de la grotte. Le derviche laccompagna jusquau croisement de trois routes et lui indiqua un chemin rocailleux et bordé de fossés. Ils se séparèrent et Ahmadak se mit en route. Chemin faisant, il jouait de la flûte ; les oiseaux et les bêtes lescortaient. Il était midi quand il atteignit un vieux chêne. « Je vais me reposer un peu puis je reprendrai ma route », se dit-il. Son sommeil fut bref : un bruissement le réveilla. Ouvrant les yeux, il put distinguer un énorme dragon qui se glissait dans larbre. En haut, se trouvait un nid doiseaux.
A son approche, les oisillons ségosillaient, et Ahmadak réalisa vite que le monstre sapprêtait à les avaler. Il bondit, saisit une très grosse pierre et la lui lança. Elle atteignit sa tête et le tua net.
Tous les ans, ce dragon se régalait des oisillons de Simorgh** avant même quils aient appris à voler. Mais cette fois, Ahmadak len avait empêché. Rassuré, il sautorisa à se recoucher.
Cependant Simorgh senvola en haut de la montagne, y saisit une pierre avec laquelle il visa la tête dAhmadak, persuadé que cétait lui, qui chaque année venait dévorer ses petits. Mais ceux-ci sécrièrent : « Non ! Si cet homme nétait pas intervenu, le dragon nous aurait avalés. »
Simorgh alla se débarrasser de son caillou au loin et revint les nourrir. Il ouvrit ensuite ses ailes au-dessus dAhmadak comme pour le protéger du soleil. Midi était largement passé quand il se réveilla.
« Jeune homme,» promit Simorgh, « je te donnerai tout ce que tu me demanderas. Mais dis-moi dabord quelle est ta destination ? »
« Je veux rejoindre le pays de lÉternel Printemps. »
« Pourquoi là ? Cest très loin. »
« Je suis en quête de lEau de Jouvence pour sauver mes frères. »
« Je vois. Mais, cest une tâche bien difficile. Tiens, prends dabord une de mes plumes et garde-la toujours sur toi. Si un jour, tu as besoin de mon aide, tu trouveras toujours un moyen datteindre le haut dun toit. Tu y brûleras la plume, et jarriverai aussitôt pour taider. Maintenant, assieds-toi sur mes ailes. »
Simorgh se posa. Ahmadak lui ôta une plume et la cacha. Ensuite, ils montèrent dans le ciel.
LorsquAhmadak mit pied à terre, le soleil glissait derrière la montagne Ghaf. Au milieu de la vallée qui sétirait sous ses yeux, on apercevait une grande ville aux magnifiques portails. Il fit ses adieux à Simorgh et se mit en marche.
Il y avait des jardins et des habitations à perte de vue. Les gens étaient vifs et joyeux. Ils cultivaient la terre, jouaient de la musique et se réjouissaient. Les animaux ne craignaient pas les hommes : les biches broutaient au calme, les lapins mangeaient dans la main et les oiseaux chantaient sur les branches. Les arbres fruitiers étaient lourds et bas. Ahmadak fit une petite cueillette quil mangea. Il alla ensuite à une source qui jaillissait de terre. Il y trempa son visage. Ses yeux virent alors si clair quil arrivait à distinguer le vent à une lieue de distance. Il aspergea ses oreilles et son ouïe devint si fine quil put entendre léternuement des moustiques.
Il était si joyeux quil sortit sa flûte et joua. Alors, un troupeau de moutons descendit des collines. La bergère qui les accompagnait était si belle quelle semblait dire à la lune : « Ne brille pas, je suis sortie. » Elle avait la chevelure soyeuse et les dents pures comme la perle.
Au premier regard, Ahmadak en tomba amoureux.
« Quel est ce lieu ? »
« Cest le pays de lÉternel Printemps. »
« Je suis à la recherche de lEau de Jouvence, leau de la Vie. Veux-tu men montrer la source ? »
« Toute eau donne la vie, » sourit-elle. « Il ny a pas de source unique. »
Ahmadak réfléchit un court instant :
« Pourtant il me semble que jai changé. Comme si tout ceci était un rêve. Je vois des choses dont javais entendu parler mais auxquelles je ne pouvais croire.
« Mais, doù viens-tu ? »
Ahmadak lui conta son histoire depuis le début avec force détails et ajouta quil venait chercher lEau de Jouvence pour la guérison de son père et de ses frères.
La jeune fille le prit en pitié :
« Dans notre pays, il ny a pas une source dEau de Jouvence particulière. Dailleurs, cest dans les pays des aveugles et des sourds quon la nommée ainsi. Mais, entre nous, si tes frères nont pas le sens de la liberté, ne perds pas ton temps. Parce que même lEau de Jouvence ne sera pas leur remède. »
« Peut-être que je me trompe. Après tout, je ne vous comprends pas très bien, vous autres. Ici, tout est comme dans un pays de rêves. Dailleurs, je suis très fatigué et il me faut rentrer en ville. »
« Tu es un gentil garçon. Si tu viens dans notre maison, tu y seras chez toi. »
Elle le mena chez elle et le présenta à sa mère.
« Soyez le bienvenu ! Restez ici, et faites comme chez vous. »
Lamour dAhmadak pour la jeune bergère allait grandissant. Après quelques jours de promenade en ville, son inactivité lui pesa et il finit par en faire part à la mère :
« Je voudrais trouver du travail. »
« Quest-ce que tu sais faire ? »
« Pas grand-chose. Je nai que deux bras mais je ferai nimporte quoi. »
« Non, il te faut un travail que tu aimes et dont tu sois capable. »
Ahmadak réfléchit un court instant :
« Dans la ville de mon père, je travaillais chez un droguiste. Je connais le nom de certains médicaments. »
« Justement, le pharmacien de notre rue cherche de laide. Va travailler chez lui, si cela te plaît. »
« Je ne demande pas mieux », se réjouit Ahmadak.
« Puisque tu nes pas un fainéant, reste chez nous. »
Dès lors, Ahmadak passa ses journées à la pharmacie et rentra le soir chez la bergère. Petit à petit, il sinstruisit et put soccuper des clients. Sa situation allait saméliorant. Il apprit même la serrurerie et le métier de charpentier. Son père lui avait toujours conseillé le travail manuel.
Un jour, dans un festin, il se maria avec la jeune bergère. Il trouva la liberté et la joie dans la vie conjugale. Il se fit des amis.
Son seul souci restait la condition de son père et de ses frères. Il guettait toute information et questionnait les étrangers arrivés en ville. Toujours en vain.
Il finit par se lier damitié avec un client aveugle de la pharmacie qui lui dit :
« Ne blasphème pas. Ce nest pas de Hassani le bossu que tu parles, cest de notre prophète. Il est arrivé lan dernier au pays des Pépites dOr et y a fait des miracles. Je veux dire que nous étions égarés, que nous souffrions du mal de nos yeux aveugles. Il nous a sauvés, nous a encouragés et nous a promis le paradis. Nous nous sommes enhardis grâce à lui, et maintenant tout le monde travaille à son service et récolte lor. Lui, il fait des sermons et nous guide. Si je viens ici, ce nest pas pour guérir mes yeux. Dailleurs, je me méfie de cette Eau de Jouvence. Nous avons assez deau au village. Jen ai même apporté avec moi. Je suis ici uniquement pour me faire faire des yeux factices. »
Et, il désigna du doigt le sac quil portait sur lépaule.
Ce fut une révélation pour Ahmadak. Il comprit que le derviche avait eu raison. Il se tut et se renseigna auprès dautres personnes. Il apprit que Hosseyni le chauve, lui aussi, avait volé et assassiné les habitants du pays de la Lune Radieuse. Il eut pitié de ses frères, aveuglés et esclaves de lavidité et des biens terrestres. « Il faut que je les sauve », se dit-il. Il se résolut à demander à son patron pharmacien : « Depuis un an que je travaille sous vos ordres, jai enfin compris le sens de la vie et de la liberté. Jétais analphabète et je ne le suis plus. Je ne savais rien faire et maintenant je connais plusieurs métiers. Cest ici que jai trouvé la joie de respirer lair pur, celle de travailler et celle de mamuser. Mais, jai donné ma parole dhomme à mon père. Je dois donc prendre congé. »
« Je serai navré de te voir partir. Mais, comme tu as été un garçon plein de bonne volonté, tu peux me demander ce que tu voudras. »
« Il me faut le remède pour les sourds et les aveugles.»
« Cest bien la moindre des choses. Ne sais-tu pas comment lon nomme notre eau au pays des Pépites dOr et de la Lune Radieuse ? Une outre de cette eau te suffira pour les guérir tous. Mais, cest une tâche difficile. Les sourds et les aveugles sont nos ennemis héréditaires. Tout cela parce que nous nadorons ni lor ni largent. Nous vivons libres. Tandis queux sont des maîtres, uniquement parce que leurs peuples sont sourds et aveugles. »
« Je men fiche ! Je nai pas peur, je dois les sauver. »
« Tu es un garçon intelligent et de toute façon, je ne tempêcherai pas. »
Ils se donnèrent laccolade et se dirent adieu. Ensuite, il alla embrasser sa femme et partit en direction du pays des Pépites dOr, il en passa la frontière et aperçut, assis et fumant lopium, des gardes aveugles en casque et armure dor.
« Ô inconnu, qui es-tu et que veux-tu ? »
« Je suis une pauvre créature de Dieu, un commerçant dor venu se convertir à la nouvelle religion. »
« Bénie soit ta pureté. Sois le bienvenu. »
Partout en ville, Ahmadak ne voyait que des aveugles sales, malades et misérables, assis au bord de la rivière dont le lit sétait creusé à force dêtre exploité. Les hommes étaient attachés à une chaîne dor. Leurs logis ressemblaient plutôt à des étables. Ils travaillaient à mains nues sous létroite surveillance de gardes armés de fouets. La terre était abandonnée et désertique. Les oiseaux sétaient enfuis et les arbres avaient séché.
Il eut pitié deux. Il saisit sa flûte et se mit à jouer un air quil avait appris au pays de lÉternel Printemps. De nombreux habitants vinrent sagenouiller à ses pieds et lui offrirent des sacs remplis dor.
« Je nai pas besoin de votre or. Mais laissez-moi vous sauver de votre infirmité daveugles. Je viens du pays de lÉternel Printemps et jai apporté de lEau de Jouvence. »
Une rumeur gronda parmi lassistance ; finalement un groupe accepta. Ahmadak frotta leurs yeux avec lEau de Jouvence, et leur rendit la vue.
Ils furent aussitôt terrifiés par leur condition déchirante. Ils se révoltèrent contre les riches et les puissants. Ils arrachèrent leurs chaînes et la rumeur courut la ville entière : ils brûlèrent les cartons imprimés des discours de Hassani.
Lorsque ces nouvelles parvinrent aux capitales, Hassani et le roi sinquiétèrent. Le premier se rappela alors le diablotin du puits : « Méfie-toi de lEau de Jouvence. »
Il fut donc ordonné déliminer tous les nouveaux voyants ainsi que le profane du pays de lÉternel Printemps, celui-là même qui détournait les gens du droit chemin et de la religion. Il fallait le trouver et en faire un exemple pour les autres. Le roi décréta le supplice des candélabres, qui consiste à coller des bougies allumées sur le corps du condamné et à le faire passer dans les rues de la capitale. Le crieur public annonçait :
« Recevra cinq pièces dor qui aura permis darrêter Ahmadak. »
Cest par hasard quun marchand desclaves sourds du pays de la Lune Radieuse attrapa
Ahmadak. Mais, voyant que ce dernier était un jeune homme costaud, il le prit en pitié et, par avidité, ne le livra pas. Il pensait pouvoir en obtenir plus que cinq pièces dor. Alors, il resta silencieux jusquau lendemain. Il lamena ensuite au marché aux esclaves. Cest un autre commerçant sourd du pays de la Lune Radieuse qui, trouvant Ahmadak bien bâti, lacheta pour vingt pièces dor. Sur le long du chemin, Ahmadak saperçut que les chameaux portaient de leau-de-vie et de lopium au pays des Pépites dOr. Dans lautre sens, ils rapportaient des sacs remplis dor.
Ils arrivèrent enfin au pays de la Lune Radieuse. À ses abords déjà, Ahmadak se rendit bien compte que ces gens-là aussi étaient pauvres. La ville était silencieuse. Tous les sourds et muets travaillaient dur afin quune poignée de sourds et muets riches en bénéficie.
Il ny avait que des champs de pavots, des cheminées dusines desquelles de la fumée dalcool séchappait jour et nuit. On ne trouvait ni livres, ni journaux, ni musique, ni liberté. Les oiseaux avaient fui. Un groupe de sourds et muets expiraient sous les coups de fouets et de bottes de leurs bourreaux.
Ahmadak en fut bouleversé. Il prit sa flûte et entonna un air nostalgique. Mais tous le regardaient hébétés. Seul un chameau sapprocha pour écouter. Ahmadak qui avait pitié deux fit boire de lEau de Jouvence à quelques-uns. Ceux qui en eurent, retrouvèrent louïe et la parole et devinrent aguerris et révoltés. Ils déversèrent lor dans le fleuve et le soir même, incendièrent plusieurs usines deau-de-vie et piétinèrent des champs entiers de pavot.
La nouvelle parvenue à la capitale, Hosseyni le chauve se fâcha tout rouge. Il ordonna larrestation de Ahmadak. Attrapé par la police, ce dernier fut enchaîné et montré sur la place publique comme exemple pour les autres.
Ahmadak était assis tristement dans son cachot et réfléchissait à son sort. Soudain, la porte souvrit et le geôlier lui apporta le repas. Il déposa un chandelier car la nuit tombait. Ahmadak demanda alors :
« Écoute mon ami, je sais quon me tuera cette nuit. Alors, laisse-moi au moins grimper sur le toit faire ma prière et demander clémence au Bon Dieu. »
Le geôlier, sourd, ne saisissait pas. Mais Ahmadak arriva finalement à se faire comprendre et il fut conduit jusquau toit de la prison. Là, il sortit la plume de Simorgh et la brûla.
Le tonnerre gronda soudain, la terre se mit à trembler et un oiseau immense apparut dans les nuages. Il prit Ahmadak sur ses ailes et senvola vers la montagne Ghaf.
Le peuple de la Lune Radieuse en resta bouche bée. On envoya aussitôt un courrier pour la capitale. Lorsque Hosseyni lapprit, il en eut le sang glacé. Mais, il était persuadé que la raison de tout ceci venait du pays de lÉternel Printemps. On y avait non seulement interdit le commerce de lor, mais maintenant on complotait chez les pays voisins et on essayait même den réveiller les sujets. Il se rappela alors la conversation des trois corneilles qui lavaient averti de se méfier de lEau de Jouvence, ce cadeau quon rapportait du pays de lÉternel Printemps.
En conséquence, il protesta auprès des représentants de ce pays. Il sallia au pays des Pépites dOr, et les deux entreprirent de fabriquer des armes dor. Ils organisèrent un défilé commun des troupes.
Hassani le bossu tenait pour sa part des discours enflammés contre le pays de lÉternel Printemps et invitait ses sujets à la guerre. La croisade fut finalement ordonnée. Le même jour, Hosseyni le chauve, paré de rouge, réclama la guerre :
« Nous avons toujours été partisans de la paix et du bien-être des peuples. Mais depuis longtemps déjà, le pays de lÉternel Printemps sobstine à singérer dans nos affaires intérieures et excite notre peuple. Ainsi, il y a deux ans, ils ont ouvert un ruisseau dEau de Jouvence qui traverse notre frontière. Lannée dernière, un de leurs nuages passa la montagne de Ghaf et sépandit sur notre pays. Un petit groupe eut alors la langue un peu longue et louïe un peu trop fine. Évidemment, on les a justement punis. Cette année, cest Ahmadak quils nous ont envoyé. La fumée sest transformée en feu ! Le pays de lÉternel Printemps a toujours été lennemi de largent. Amis en apparence, ils sont en fait la cause de nos maux. Ils ont lintention de réveiller nos sujets afin de brûler le plus beau royaume du monde. Notre vieil allié, le pays des Pépites dOr, et nous-mêmes avons le devoir décraser le germe de tous ces maux et déliminer les ennemis de lor. Vive la cécité, vive le mutisme qui ouvrent le chemin du paradis et de la vie éternelle au peuple, et qui nous donnent la possibilité de jouir pleinement de la vie terrestre. Cest donc à nous danéantir les ennemis de lor ! »
Hosseyni avait signé de son empreinte digitale cet ordonnance.
Par la suite, les deux alliés attaquèrent le pays de lÉternel Printemps en pleine nuit. Les armées daveugles, de sourds et de muets se mirent à piller, à saccager.
Mais craignant que les soldats ne touchent lEau de Jouvence, on avait prévu de construire au plus vite des châteaux deau dans les villes occupées et de les remplir de leau infectée par la poussière dor. Chaque soldat se devait den attacher un flacon autour du cou et de le conserver au péril de sa vie. Sil le perdait, il serait soupçonné davoir bu de lEau de Jouvence et immédiatement condamné à mort.
Le pays de lÉternel Printemps ne savait toujours rien de ce qui se passait. Les ambassadeurs de ses états voisins ne parlaient en effet toujours que damitié. Finalement alerté, on décida de lever une armée en toute hâte. Les aveugles et les sourds, telles des fourmis et des sauterelles, investirent le pays de lEau de Jouvence. Ils tuèrent, volèrent et détruisirent. Ils forçaient les gens à prendre de leau-de-vie et de lopium. Ils ramenèrent les prisonniers chez euxAhmadak aussi prit son arc et ses flèches et partit en guerre. Sur place, il se cacha et attendit le passage des ennemis. Il visait alors leurs flacons deau. A la nuit tombée, lui et ses partisans, détruisaient les châteaux deau en dépit de la présence des gardiens. Finalement, toute celle qui avait été apportée pour les armées fut détruite.
La guerre dura longtemps et fut si sanglante que même les cadavres saignaient encore. Mais, comme les armées dor ne résistaient plus à celles dacier du pays de lÉternel Printemps, elles finirent par se disperser. Les châteaux deau étaient tous détruits : il ne restait plus que lEau de Jouvence à boire. Les soldats finirent par ouvrir les yeux et entendre, et se rendirent compte de leur condition misérable. Ils comprirent quils avaient été les esclaves dune poignée daveugles, de sourds et muets avides dargent ; quils avaient toujours été privés de la vie et de la liberté. Ils brisèrent enfin leurs chaînes. Ils tuèrent leurs commandants et fraternisèrent avec les habitants du pays de lÉternel Printemps. Et puis, de retour au pays, ils punirent Hassani le bossu, Hosseyni le chauve et tous les bourreaux qui leur avaient mené une telle vie. Ils sétaient libérés de lemprise de lor.
Alors, Ahmadak retourna chez son père en compagnie de sa femme et de son enfant. Il lui frotta les yeux à lEau de Jouvence : il avait tellement pleuré quil en était devenu aveugle. Il retrouva la vue et ils vécurent tous dans la joie et la paix.
Quainsi soit notre destin. Mais la corneille vole toujours.
Sadegh Hedayat 1944, © José Corti.