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Sadegh Hedayat, L'eau de Jouvence et autres récits, Édition Corti, 1996.
Avec ce recueil de six récits inédits, écrits entre 1933 et 1944, lécrivain iranien Sadegh Hedayat se confirme comme lune des plus hautes figures de cette littérature crépusculaire où les noms de Beckett, de Bernhard, de Kafka se sont, à jamais, illustrés.
S.G.L.L. (1933) est une antiutopie où Hedayat imagine une société future terrifiante. Au contraire de Jules Verne, sa vision du progrès, de lévolution des sciences et des techniques, aboutit à une fin cauchemardesque dautant plus implacable que lhumain, trop humain contient en germe la catastrophe. Au traditionnel struggle for life se substitue, constat terrible, le principe du struggle for death.
Afarin-gan (1933) (La prière des morts) nous plonge dans la Tour des Morts, où il devient évident quil y a, pire que celui de la vie, lenfer des défunts. Celui, tout intellectuel, imaginé plus tard par Sartre nest rien au regard de ce quen révèle Hedayat : "Tout nest quillusion ! Une poignée dombres, les produits dun cauchemar monstrueux, dun rêve dopiomane".
Dans Cul-de-Sac (1942), un homme vieilli, apathique, sans plus aucune illusion sur rien, va être le témoin de la répétition de lévénement même qui la détruit. Lillusion de léternel retour débouchera sur la fatalité dun nouveau désastre, ni tout à fait le même, ni tout à fait un autre
Avec LEau de jouvence (1944), Hedayat revisite la tradition du conte oriental selon une visée apparemment politique et satirique, en dénonçant deux des aliénations majeures de lhomme : la soif de lor et le besoin de drogue sous toutes ses formes eau-de-vie ou opium. Malgré loptimisme apparent de la fable, la vision historique et sociale reste profondément noire.
Dans Lunatique et Sampingué (1936), quHedayat écrivit en français, nous retrouvons lInde de La Chouette aveugle, avec ses délices et ses maléfices.
Note : Les deux premières nouvelles ont été écrites par Hedayat directement en français à Bombay. Il ne publia pas ces récits car il nen était pas satisfait. Dans une lettre à son ami Chahid-Nouraï, en 1948, Hedayat lui parle de la nécessité absolue de revoir les textes impubliables en létat. Leur révision a été confiée à Joël Gayraud.
Afarin-Gan et SGLL sont extraits de Sayeh Rochane (Lombre et la lumière, 1933) : Cul-de-Sac de Sag-e-velgard (le chien errant, 1942) ; Leau de Jouvence (Ab-e-zendegui, 1944) fut publié dans le journal Mardom (le Peuple), lorgane officiel du parti Toudeh (les masses).

Le texte intégrale de la nouvelle éponyme du recueil : L'eau de jouvence.

"Afarin-gan" ("la Prière des morts"), nouvelle de 1933 recueillie dans l'Eau de jouvence, se passe chez les morts de la religion zoroastrienne. Leur situation est épouvantable. "Quelle vie, ou plutôt quelle mort douloureuse!" Ou, comme dit une autre "ombre": "Sur terre encore, il reste un espoir de fuite: la mort! Mais, il n'y a même plus cette solution, ici." Dans "S. G. L. L.", texte de la même année, il s'agit de science-fiction. "En l'espace de deux mille ans, la morale, les habitudes, les sentiments, bref l'essence même de la vie avait complètement changé. Tout ce que les religions et les idéologies avait promis aux hommes, la science le leur avait accordé. La soif, la faim, la sexualité et les autres problèmes étaient résolus. L'homme avait vaincu la vieillesse, la maladie et la misère." Demeure pourtant "l'ennui d'une vie sans but, monotone". En conséquence de quoi, le suicide collectif est à la mode. L'ironie de Hedayat se lit aussi bien dans ses intrigues que dans son vocabulaire. Un des personnages de "S.G.L.L.": "Durant des siècles, dans une civilisation dégradée, quelques obsédés sexuels ont sublimé l'amour, par intérêt personnel. De nos jours, l'amour a enfin retrouvé son sens originel."
Extrait de l'article de Mathieu Lindon, Libération du 3 octobre 1996.


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