Léonid Andreïev, Dans le brouillard et 14 autres récits,
éditions José Corti.


     Ce deuxième tome de l’œuvre en prose de Léonid Andreïev ne risque pas de décevoir les lecteurs qui ont été sensibles au charme souvent ténébreux du premier, Le Gouffre : outre de courtes nouvelles remplies d’humour, de sensibilité et de tendresse, il contient quelques-uns des plus grands textes de l’écrivain, écrits en 1902 et 1905.
     Au fur et à mesure que sa renommée grandit, Andreïev prend de l’assurance : certains de ses récits s’allongent jusqu’à devenir de petits romans, et il y aborde de façon plus profonde et plus fouillée les thèmes qui l’obsèdent : celui de la folie – le dérèglement de la raison dans La Pensée, ou de la foi dans La Vie de Vassili Fiveïski, la vie quotidienne à la fois tragique et cocasse d’un asile de fous dans Les Fantômes –  ; le thème de la sexualité, avec Dans le brouillard ; celui de la guerre dans Le Rire rouge, rempli des échos de la guerre russo-japonaise et de ceux, prémonitoires, de la guerre de 14. Et enfin, dans Le Gouverneur et Ce qui fut sera, le thème du terrorisme et de la révolution, qu’il traite avec une sensibilité " politiquement ambiguë ", qui lui vaut bien des critiques, mais témoigne d’une vision elle aussi prémonitoire.
     Si les textes d’Andreïev sont si poignants, c’est peut-être parce que, à l’instar de l’un de ses héros, " il avait appelé à lui la détresse des hommes, et la détresse était venue à lui. Son âme flambait comme un autel sacrificiel, chaque homme qui s’approchait, il avait envie de le serrer dans ses bras et de lui dire : "Mon pauvre ami, viens, luttons ensemble, pleurons et cherchons ensemble. Car l’homme ne reçoit aucune aide de nulle part."
     Sophie Benech

     
Ce volume contient :

La pensée.
Un homme original
Un vol se prépare
Dans le brouillard
Les promesses du printemps
Dans une gare
La vie de Vassili Fiveïski
Ben Tovit
Il n'y a pas de pardon
Le voleur
Le rire rouge
Les fantômes
Le gouverneur
La Marseillaise
Ce qui fut - sera





     LA PENSEE
     Le onze décembre 1900, le docteur en médecine Anton Ignatiévitch Kerjentsev commit un assassinat. L'ensemble des circonstances dans lesquelles le crime fut perpétré, ainsi que certains faits qui l'avaient précédé, laissaient soupçonner quelque chose d'anormal dans l'état mental de Kerjentsev.
     Placé en observation à l'hôpital psychiatrique Élisabeth, Kerjentsev fut soumis à l'examen rigoureux et attentif de plusieurs psychiatres expérimentés, parmi lesquels se trouvait le professeur Drjembitski, qui vient de mourir. Voici le manuscrit dans lequel le docteur Kerjentsev fournit lui-même des explications sur ce qui s'est passé, un mois après le début de la mise en observation ; ce document, associé à d'autres matériaux fournis par l'enquête, a servi de fondement à l'expertise médico légale.

                     Feuillet numéro 1

     Jusqu'à présent, messieurs les experts, j'avais caché la vérité, mais les circonstances m'obligent désormais à la révéler. En en prenant connaissance, vous comprendrez que l'affaire n'est pas aussi simple qu'elle peut le paraître aux profanes : soit la camisole de force, soit les fers. Il y a ici un autre élément, qui ne relève ni des fers, ni de la camisole, mais de quelque chose qui est, je crois, plus effroyable que les deux à la fois.
     Alexeï Constantinovitch Savélov, l'homme que j'ai tué, avait été mon camarade de collège et d'université (...)










Tome 2
Trad. et prés.
de S. Benech
512 pages
1999
ISBN : 2-7143-0684-57
150 F