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Birgitta Trotzig, Contextes / matériaux
Poèmes en prose, Éditions Corti, janvier 2003
Romancière et nouvelliste suédoise, née en 1929 à Göteborg, Birgitta Trotzig est bien connue des lecteurs francophones : la plupart de ses romans ont été traduits chez Gallimard. Toutefois, " écrivain mystique de lapocalypse quotidienne " (May-Brigitte Lehman), elle dit être particulièrement attachée au versant poétique de son uvre totalement inédit en français qui rend plus fulgurantes encore ses visions tragiques ainsi que le constat dune absence parfaite de contexte intelligible que nous sommes obligés dassumer :
sur le seuil. Pas en deçà, pas au-delà.
Seulement dans le mouvement pour franchir le seuil.
Composé de divers chants thématiques, Contexte évoque, (invoque ?) des images fondamentale (rêves de papillons, la montagne de Caspar David Friedrich, etc.) des visages (le visage est lenveloppe du langage), des champs de bataille, Lorca, loubli, les rêves, la glace,
comme autant de matériaux pour la réflexion métaphysique, pour tenter de cerner ce scandale de la temporalité que vient peut-être sauver la rédemption.

Birgitta Trotzig
Sur le net : une étude (en anglais de Carin Franzen sur l'uvre en prose poétique de Birgitta Trotzig).

(Seuil, limite, différence, dehors, dedans)
Quel est donc le lien entre lart et la nature ? où se présente lespace imaginaire qui nest ni lun ni lautre ?
Ce que lon appelle le moi, on peut sen tirer sans lui.
La limite, le secret du seuil. Quy a-t-il dehors, quy a-t-il dedans, quy a-t-il au dehors de moi, quy a-t-il au dedans de moi ?
Sur le seuil. Pas en deçà, pas au-delà.
Seulement dans le mouvement pour franchir le seuil. Que la membrane illusoire se brise, le « moi » voyant falsifié. Alors, le monde se fait nu. Des lumières parlent, des pierres respirent. Lil devient une noire planète, cest le monde qui est voyant à présent. Les arbres sortent de terre leurs racines, les élèvent du terreau darbres morts. Largile et la voie humaine sont le voyant de la cécité, les mains et le toucher de lobscurité. Les constellations inscrivent dans le gouffre de la nuit lachevé et linachevé.
Le sagittaire décoche sa flèche, elle est mortelle.
Tout parle à tout. Dans la lumière spatiale, dans la lumière de ténèbres. La communication se manifeste.

Birgitta Trotzig (née en 1929 à Göteborg) poursuit une uvre inclassable, concentrée sur de grands thèmes métaphysiques qu'elle traite dans une perspective chrétienne où la rédemption ne survient que rarement: le mal, les forces ingouvernables qui font partie inhérente de l'homme, la déchéance physique et spirituelle, la tendresse et la compassion, le rapport de l'homme aux éléments de la nature, tels sont ces thèmes tous reliés, dans l'esprit de ses personnages, à l'incompréhension de la fatalité qui s'acharne sur leur destin. De son premier roman, Le Destitué (1957), jusqu'aux plus récents ouvrages traduits en français, La Maladie et La Fille du roi crapaud, un univers se déploie autour de créatures étranges, victimes de la société autant que de leurs origines et de leurs instincts, des créatures misérables... Mais leur misère recèle des rêves, des trésors imaginaires parfois dangereux, parfois enfantins, des réserves d'énergie et d'espoir et toutes les représentations de la consolation!
Les choses se passent généralement dans la première moitié du XXe siècle, dans un environnement hostile marqué par de violents contrastes, le chaud et le froid extrêmes, l'eau et le feu, la ville et les champs, la forge et la morgue. C'est par ce jeu de contrastes, et aussi, dans l'écriture, par la répétition de mots ou de segments de phrases, que naît, dans les textes de Birgitta Trotzig, un rythme envoûtant, presque incantatoire, presque trop insistant, mais qui, comme en passant, atteint la force poétique.
Rose-Marie Pagnard, Le Temps, Genève, 4 août 2001, à propos du recueil Double-Vie, publié chez Gallimard.
Écrire n'élucide jamais rien; ne fait que reconduire à des frontières. (...)
Ce contexte, c'est celui dans lequel nous vivons. Un contexte parfaitement inintelligible, qu'il nous faut bien assumer, et que [Birgitta Trotzig] évoque en visions qui en font vibrer l'insensé autant que l'insoutenable. Une parole de veille, brûlée de l'intérieur par la violence de ce qui la suscite autant qu'éclairée par ce à quoi elle aspire. Une parole qui veut mettre au jour et qui progresse sur la crête séparant ce qui est de ce qui n'est pas tout en rêvant au moyen de transcender cette limite, de faire que ce qui n'est pas puisse être.
Sur un mode d'évocation mêlant le rêve à la chose vue, la litanie à l'intuition, le silence au ressassement, Birgitta Trotzig traque l'absolu sous le terrible, le poursuit au fond du dénuement comme dans tous les lieux de ce monde qu'une obscurité de pierre a envahi.
De ces manifestations de la déréliction, de la perte mortelle et de la peine vivante ; de ce triomphe de l'avarié et du tragique, elle accumule les matériaux (comme l'indique le sous-titre), qu'elle confronte ou associe à des images fondamentales, mais aussi au visage, au martyre de Lorca (...). Tout est à la fois présent et soustrait, proche et inaccessible, ce qui a pour effet de dramatiser tension et attente, souffrance et compassion, tout en soulevant le sens à donner à toutes ces conjonctions sacrificielles.
D'où le rayonnement de noir oracle de cette écriture dont l'obscurité poétique relève du type de rapport qu'entretient le voyant avec la lumière, lui que la tradition aime si souvent représenter en aveugle. De ce noyau d'obscurité partiraient les lents rayons d'une révélation à venir. (...)
Sans dévotion aucune, et loin de tout pathos rédempteur, Birgitta Trotzig s'atache au drame de la lumière prisonnière de l'étreinte mortelle de la matière, tout en rêvant au jour où, libérée, elle fera de l'être de peau un être de lumière.
Une poésie qui tient autant du miroir éclaté que de la vitesse du tragique qui pense. Un dire qui ose défier la nuit de la raison, et s'aventurer au-delà de la frontière si convenue du visilble et du fini, en tentant de phraser ce quelque chose l'inapparu ? qui n'est pas, tout en ne cessant pas d'être.
Richard Blin, Le Matricule des Anges N°43, 15 mars/15 mai 2003.


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