Israël Eliraz, Comment entrer dans la chambre
     Poèmes, Éditions Corti, novembre 2003
 


    Après avoir écrit deux pièces de théâtre, Israël Eliraz, né à Jérusalem, se consacre exclusivement à la poésie. Polyglotte et fin connaisseur de la langue française, il supervise lui-même les traductions (14 recueils traduits). Bien connu du public français amateur de poésie, ses deux derniers recueils, Petit Carnet du Levant et Abeilles/Obstacles, ont connu un grand succès d’estime ; la plupart des revues spécialisées les ont remarqués.
     Comment entrer dans la chambre... est donc le troisième recueil publié par Corti.
     Eliraz n’est pas l’homme de la répétition, il convie un thème, le parcourt puis le clôt. C’est ainsi qu’après avoir voyagé avec lui en Orient – à la fois lieu métonymique de la terre (la terre contient encore une terre) en général et du pays d’élection en particulier, après nous avoir invités à voir autrement, à prendre « du sacré entre nos mains », Eliraz nous offre une réflexion sur le lieu, le lieu du dedans et le lieu dehors, qu’est-ce qu’être ici ?




maintenant comment poursuivre ?

(…)

Sur la route des morceaux de route,
fragments incontrôlables,
remarques.

De cela, l’essentiel, je dois parler ici
sans expliquer
la rivière trace une ligne toujours ferme devant moi.
Je ne la comprends pas.

Le vert se réveille de gauche à droite
et plie ses ombres.

Les oiseaux sortent de leur corporalité
ils plongent dans la matière
ils en creusent le blanc

simple geste absent, extrait
de ce qui bouge sans arrêt.

Y a-t-il ici du sens ?

Ma marche vers la maison éclaire-t-elle quelque chose ?


     Un texte de Jacques Ancet sur Israël Eliraz : Le suspens    


Tout semble suspendu
Le temps d’un regard.

Israël Eliraz, Thabor

     Ce qui frappe, dès qu’on aborde la poésie d’Israël Eliraz, c’est son aplomb Je veux dire sa netteté, sa force concrète, même dans l’hésitation ou l’ignorance. Peut-être parce que la voix qui parle ici affirme, constate, témoigne avec une immédiateté qui, n’est sans doute pas étrangère au ton parlé qui la caractérise, lequel n’exclut pas, pourtant ni la méditation, ni la référence littéraire ni, parfois, l’hermétisme de la formulation.
   Oui, une voix parle ici, et ce qu’elle dit – ce qu’elle cherche à dire –, c’est l’étonnement renouvelé d’être là, face aux choses, au milieu d’elles, dans le mystère de leur apparition :

tout ce qui jaillit devant moi
ne s’arrête de jaillir, de
tracer un parcours.


     D’où l’insolite : parler directement ce qu’on ne peut pas dire. Ce qui est là, avant la description apprise de toute perception, donc avant tout langage : « dis enfin quelque chose de la chose / dont tu n’as jamais appris / à parler » Car il s’agit bien pour Israël Eliraz de voir, de toucher, d’entendre autrement (« touche les choses autrement ») Non pas de donner du sens mais de gommer le sens, pour que se produise la coïncidence, puisque « L’invisible ne coïncide plus / avec la langue »:

Le soleil se lève, incendie la nuit,
Sans vouloir donner de sens à tout ça.


   Ce nouveau livre, Abeilles / obstacles, comme les précédents, tourne autour d’un centre thématique qui est moins de l’ordre du sens que de la force d’attraction ou de gravitation (comme celle des planètes autour du soleil ou des électrons autour du noyau de l’atome). Il y a eu l’énigmatique figure de Hölderlin (celui de la folie) dans Hölderlin suivi de Les villes saintes se répètent; il y a eu la présence du lieu dans Petit carnet du Levant ou des choses et des paysages dans Rapport de l’arpenteur suivi de Thabor. Ici, ce sont les insectes. Mais pas n’importe lesquels. Les abeilles d’abord qui donnent une partie de son titre au livre, et toutes ces « petites bêtes » qui, de la tique au virus, en passant par la sangsue, la lente, l’asticot ou le microbe, accompagnent ou précipitent le corps mort dans sa disparition.
  L’abeille est une image germe. Elle est plus que cette travailleuse « d’or rouge » qui fascine le regard : elle est cette navette verbale – « l’abeille est toute dans les mots » – qui ne cesse de tisser le poème de son énergie agglutinante (et le français se prête bien ici aux chaînes phoniques qui courent d’abeille à éveille en passant par merveille, par exemple). Fil de lumière entre visible et invisible, elle est l’image même de l’acte poétique :

Laisse filtrer de l’éveil
dans le récit

laisse l’issue magique
à l’abeille
.

     L’abeille incarne cette imperceptible apparition du réel qui est le perpétuel surgissement de ce que nous ne savons percevoir : Elle ouvre cette minuscule embrasure dans l’obstacle opaque – la « surdité des éléments ou des choses. Comme la parole poétique elle est une panne de son, un silence dans le langage, un suspens du sens et donc de la perception : « Tends l’oreille : / si tu n’entends rien – / c’est l’abeille. ». Mallarmé l’appelait « l’interception». Et c’est bien de cela qu’il s’agit : « un recul. Un retard. Un arrêt ». Alors on n’est plus dans la nomination mais dans la suggestion (Mallarmé, encore). Dans la présence naissante de quelque chose qui pourrait être et le sujet et le monde indissolublement :

Vibration dans l’air, une
     fraction dans la vue,
tout est là.










Traduit par
Bernard Noël et l'auteur

Illustrations
de Rachel Ben-Sira

144 pages
200
ISBN : 2-7143-0834-1
16 Euros