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Sadegh Hedayat, La Chouette aveugle, José Corti, 1953.
Petit-fils du célèbre poète et critique Reza Qouli Khan, Hedayat Sadegh naquit à Téhéran le 17 février 1903. Il ny a que peu à dire de sa vie extérieure. Son indépendance intellectuelle, sa modestie, sa pureté dâme lui ont fait choisir en effet lexistence effacée et les souffrances dun être délite qui se refuse aux compromis. Sa grande douceur de cur, un esprit toujours prompt à saisir le ridicule des choses, son indulgence aussi pour ceux quil aimait, tempéraient seuls son mépris de ce monde.
Formé à la lecture des maîtres modernes de lEurope, mais également pénétré dun profond amour pour le folklore et les traditions de sa patrie, S. Hedayat a cherché son inspiration auprès du peuple de lIran. Cependant, la passion avec laquelle lécrivain sest penché sur les religions de la Perse antique, sur les superstitions et les pratiques de magie populaire qui en dérivent, a éveillé aussi chez lui le goût de linsolite et, bien souvent, il écarte les étroites barrières de la réalité, pour laisser le merveilleux envahir la vie de ses personnages : laction dun roman comme La Chouette aveugle se situe très loin de lespace et du temps ordinaires.
Comme les plus grands poètes de sa race on songe à Omar Khayam, le seul, dailleurs, quil aimait S. Hedayat est un pessimiste. Cest un regard désespéré quil promène sur le monde. Ce univers aux lois impénétrables, mais absurdes et cruelles, sil entrouvre parfois devant nous ses cercles les plus fantastiques, loin de nous offrir alors la promesse dune destinée meilleure au-delà de lexistence terrestre, nous apparaît toujours baigné de la même sinistre lumière. Rien à espérer de cette vie, rien non plus dune autre. Telle est lobsession que lon retrouve à chaque ligne de La Chouette aveugle.
Sadegh Hedayat sest donné la mort à Paris, rue Championnet le 9 avril 1950.
Voici ce que José Corti disait de La Chouette aveugle dans ses Souvenirs désordonnés.
Cest un livre dune atmosphère lourde, oppressante, dans lequel le maléfice dun rêve sinsinue dans la réalité, lenveloppe, se noue à elle et lécrase. Ce nest pas un cauchemar que narre un conteur habile, mais une obsession que celui-ci fait partager et à laquelle je ne sais pas que lecteur ait jamais pu échapper. On peut imaginer quun auteur écrive un ouvrage fantastique parce quil a voulu tâter du genre et quétant heureux conteur il produise une belle uvre. Ce ne sera jamais léquivalent de la Chouette.
Pour tracer ces deux cents pages, il fallait être Hedayat ; cela veut dire être un homme qui souffre dun mal moral sans remède avant dêtre un homme qui écrit. Être un homme hanté de démons qui ne se laissent pas prendre au leurre dun récit
Les démons dHedayat nont pas lâché la proie pour lombre. La Chouette écrite, ils ont continué à lhabiter jusquà ce que, nen pouvant plus, il en vienne à demander à la mort de lexorciser
Ce qui donne à son geste une dimension unique, cest que, sétant soigneusement calfeutré chez soi, il a anéanti par le feu la totalité de ses manuscrits avant de sétendre pour mourir.
Un film tiré de La chouette aveugle a été réalisé par Raoul Ruiz.
Ce livre a été aussi adapté pour la radio par Claire Viret.
Dessins de Sadegh Hedayat
pour La Chouette aveugle

Il est des plaies qui, pareilles à la lèpre, rongent lâme, lentement, dans la solitude. Ce sont là des maux dont on ne peut souvrir à personne. Tout le monde les range au nombre des accidents extraordinaires et si jamais quelquun les décrit par la parole ou par la plume, les gens, respectueux des conceptions couramment admises, quils partagent dailleurs eux-mêmes, sefforcent daccueillir son récit avec un sourire ironique. Parce que lhomme na pas encore trouvé de remède à ce fléau. Les seules médecines efficaces sont loubli que dispensent le vin et la somnolence artificielle procurée par la drogue ou les stupéfiants. Les effets nen sont, hélas, que passagers : loin de se calmer définitivement, la souffrance ne tarde pas à sexaspérer de nouveau.
Pénétrera-t-on un jour le mystère de ces accidents métaphysiques, de ces reflets de lombre de lâme, perceptibles seulement dans lhébétude qui sépare le sommeil de létat de veille ?
Pour ma part, je me bornerai à relater une expérience de cet ordre. Jen ai été la victime ; elle ma tellement bouleversé que jamais je nen perdrai mémoire. Tant que je vivrai, jusquau jour de lÉternité, jusquau moment où je gagnerai ces lieux dont la nature échappe à notre entendement et à nos sens, son signe funeste vouera mon existence au poison. Jai écrit "poison" je voulais dire, plutôt, que jai toujours porté cette cicatrice en moi et quà jamais jen resterai marqué.
Je mefforcerai décrire ce dont je me souviens, ce qui demeure présent à mon esprit de lenchaînement des circonstances. Peut-être parviendrai-je à tirer une conclusion générale. Non, jarriverai tout au plus à croire, à me croire moi-même, car ; pour moi, que les autres croient ou ne croient pas, cest sans importance. Je nai qu'une crainte, mourir demain, avant de mêtre connu moi-même. En effet, la pratique de la vie ma révélé le gouffre abyssal qui me sépare des autres : jai compris que je dois, autant que possible, me taire et garder pour moi ce que je pense. Si, maintenant, je me suis décidé à écrire, cest uniquement pour me faire connaître de mon ombre mon ombre qui se penche sur le mur, et qui semble dévorer les lignes que je trace. Cest pour elle que je veux tenter cette expérience, pour voir si nous pouvons mieux nous connaître lun lautre.
Préoccupations futiles, soit, mais qui, plus que nimporte quelle réalité, me tourmentent. Ces hommes qui me ressemblent et qui obéissent en apparence aux mêmes besoins, aux mêmes passions, aux mêmes désirs que moi, ont-ils une autre raison dêtre que de me rouler ? Sont-ils autre chose quune poignée dombres, créées seulement pour se moquer de moi, pour me berner. Tout ce que je ressens, tout ce que je vois et tout ce que jévalue, nest-ce pas un songe inconciliable avec la réalité ?
Je nécris que pour mon ombre projetée par la lampe sur le mur ; il faut que je me fasse comprendre delle.

La Chouette aveugle fut salué immédiatement par André Breton et Henry Miller. Cétait un livre qui semparait du lecteur, suscitait en lui une fascination et une affection particulière, et le poussait impérativement à le faire connaître à dautres. La Chouette aveugle passait ainsi de lecteur en lecteur et de langue en langue.
Quy-a-t-il de si fascinant et attirant dans La Chouette aveugle pour enivrer le lecteur dun alcool vieux et rare et lui donner le vertige davoir respiré un parfum étrange et trop fort ? Cest limpossibilité de distinguer, dans lhistoire, entre un avant et un après, dy reconnaître une différence entre le surnaturel et le naturalisme sordide, ou entre la vision éthérée imaginaire et lexistence terre à terre. On ne sait si cest une rêverie dopium qui répercute partout en lui donnant des formes et des consistances différentes une image peinte sur une écritoire, ou bien une expérience réelle et affective. Il y a une perte didentité. Car, dès les premières lignes du livre, leur fond commun est là et il simpose au lecteur avec une présence obsédante : cest la mort dans tous ses aspects. Elle est la vérité, lorigine et la fin de tout. Les portes que les hommes, depuis quils ont conscience dêtre, et pour se donner la certitude de lêtre, ferment sur la mort, Hedayat les a ouvertes dans La Chouette aveugle, et cest cela qui produit létrangeté fascinante et affolante de ce livre.
[...] Cette «obsession» de la mort saccompagne, non seulement dans La Chouette aveugle, mais dans tous les écrits de Hedayat, dune conscience du néant et de labsence de sens de tout. Le sentiment de ce néant absolu et la conscience nest rien dautre devient une douleur, un mal dêtre, une impossibilité dêtre que rien ne peut apaiser, consoler, sauf lamour peut-être, si lamour nétait pas, lui aussi, la même apparence trompeuse rongée par le même mal radical.
A un certain niveau, Hedayat est un écrivain critique, satirique même, dun humour destructeur, dune ironie cinglante et corrosive, à des degrés et de manières différentes selon les objets quil prend pour cible. Luvre de Hedayat est une uvre réellement négative : elle sert à indiscipliner les esprits en les initiant à lincroyance. Il a eu une double éducation iranienne et française, au lycée Saint-Louis de Téhéran, où un père lazariste lui a fait connaître la littérature occidentale. Ensuite il a été envoyé en Europe pour faire des études dingénieur, mais il a préféré écrire et sinitier à la littérature davant-garde.
Cest davoir été projeté dans labîme dentre-deux-mondes que provient, chez Hedayat, le sentiment dêtre en trop, dune solitude extrême livrée à la mort et au néant. Ce livre est comme le lieu même de la métamorphose du monde visionnaire ancien de lêtre, de lamour, de limage et du poème dans le gouffre dune nuit sans fond du néant, de la mort, du regard, de lombre et du miroir.
... mis à lindex pour son pessimisme et ses vices réels et imaginaires, Hedayat était attaqué de toutes parts. Lécriture, devenue impossible, ne le sauvait plus. La mort, qui lavait toujours obsédé depuis quil avait commencé à écrire mais que lécriture même parvenait à tenir à distance devenait maintenant lunique horizon de sa vie. Cest ainsi quil est venu à Paris pour se suicider.
Europe, Youssef Ishaghpour, janvier-février 2001
la Chouette aveugle [est un] texte souvent rapproché de Nerval ou de Kafka. Un opiomane y raisonne tout autant qu'il y divague, confronté à une intrigue qui court à travers des siècles, l'hallucination et la réincarnation y jouent un rôle. Mais c'est surtout la description d'états humains: "Il est des plaies qui, pareilles à la lèpre, rongent l'âme, lentement, dans la solitude. Ce sont là des maux dont on ne peut s'ouvrir à personne. [...] Pénétrera-t-on un jour le mystère de ces accidents métaphysiques, de ces reflets de l'ombre de l'âme, perceptibles seulement dans l'hébétude qui sépare le sommeil de l'état de veille?" Hedayat s'est suicidé dans sa chambre d'hôtel, après avoir tout mis en ordre pour ne pas déranger les amis qui le découvriraient, et après avoir brûlé tous ses manuscrits. Dans ses Souvenirs désordonnés, José Corti, qui publia la Chouette aveugle en français il y a plus de quarante ans, rappelle ce geste et prétend qu'il fallait, pour écrire ce chef-d'uvre, "être un homme hanté de démons qui ne se laissent pas prendre au leurre d'un récit comme microbes qui désertent l'organe qu'ils rongent pour courir à l'abcès de fixation. Les démons de Hedayat n'ont pas lâché la proie pour l'ombre. La Chouette écrite, ils ont continué à l'habiter jusqu'à ce que, n'en pouvant plus, il en vienne à demander à la mort de l'exorciser".
Extrait de l'article de Mathieu Lindon, Libération du 3 octobre 1996.
(...) Le génie de Hedayat fera [du] non lieu un événement de l'âme. Son chef-d'uvre, la Chouette aveugle, est l'apogée de cette vision. Son incapacité à se mettre au diapason de ce double décalage (Orient et Occident) produit pour ainsi dire obliquement une uvre exceptionnelle. La Chouette aveugle est une uvre qui a possédé son auteur tout comme, au dire de Jung, Faust s'était emparé de l'âme de Gthe. Ici l'esprit des temps modernes s'incarne dans la dramaturgie d'un récit initiatique où temps et espace coïncident dans l'événement intérieur. La Chouette aveugle est cette synthèse impossible où le nihilisme se transfigure dans l'espace visionnaire du monde iranien. L'aliénation y devient l'éparpillement des épiphanies éclatées de l'être, I'espace, des niveaux de présence s'auréolant au gré des états d'âme, le temps, mouvement réversible qui saute par-dessus les siècles et fait d'un narrateur du XXe siècle le contemporain d'un vieux décorateur d'écritoire vivant au Moyen Age dans l'ancienne cité de Rhagès. Car ce qui les y réunit c'est la sympathie d'une même vision de Beauté, transparaissant dans la synchronicité d'un unique instant. Ce compagnon de misère des temps jadis n'a-t-il pas traversé les mêmes états-d'âme que le narrateur moderne ? « Maintenant je savais je savais qu'il ava,' brale' lu, aussi, qu'il s'était consumé pour deux grands yeux noirs, tout comme moi. »
Extrait de "Un romancier de l'entre-deux" par Daryush Shayegan, La Quinzaine litéraire, 1/15 mai 1988.

 
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