Israël Eliraz, Chez Thomas Bernhard à Steinhof,
     éditions Corti, 2006.



    Après avoir écrit deux pièces de théâtre, Israël Eliraz, né à Jérusalem, se consacre exclusivement à la poésie. Polyglotte et fin connaisseur de la langue française, il supervise lui-même les traductions (14 recueils traduits). Bien connu du public français amateur de poésie, ses trois derniers recueils, Petit Carnet du Levant, Abeilles/Obstacles et Comment entrer dans la maison..., ont connu un grand succès d’estime ; la plupart des revues spécialisées les ont remarqués.










l'enfant traite l'arbre
comme un texte
polyphonique

Il grimpe dans une partitiion

où chaque branche est la
substance d'un rêve

Ce fut le seul bonheur
inattendu, inconnu, bruyant

C'était le moment d'équilibre
de joie aussi proche
que ta bouche




     Une conscience mise en pièce
     par Odile Hunoult, La Quinzaine littéraire,
     n° 938, 16 au 31 janvier 2007

     
Le livre se présente comme un poème fait de vers brefs, construit comme une pièce en trois « mouvements». Steinhof, l’institut psychiatrique où Thomas Bernhard a été plusieurs fois interné, est le lieu de l’action. Quant au temps, il est compris en une fraction de seconde distendue à l’extrême : cela comme à 17h 45 précises et se termine à 17h 45 précises. Une fraction de seconde dans la peau de Thomas Bernhard.

Je suis seul dit Thomas
rien à suivre est-ce qu’on
est près d’un effondrement



     Pièce à un seul personnage, un personnage seul plutôt, si incertain lui-même que le flou gagne les autres personnages, fantômes ou sécrétions de sa pensée malade. L’écriture, hachée dans sa logique, suit, autant de l’intérieur que de l’extérieur, le monologue d’une conscience qui ne coïncide plus exactement avec le corps qui la porte, bombardée de pensées qui la traversent avant d’aboutir, s’entrechoquent, fusionnent, illuminent, s’effacent, reviennent. Une conscience déséquilibrée peut-être par la camisole chimique. Tout au long des trois mouvements on est à l’intérieur d’un vertige mental. Sans cesse, comme une personne gênée dans ses mouvements réactualise, par un effort musculaire épuisant, son équilibre, Bernhard lutte contre le vacillement, s’accroche à des points fixes, la table où il est assis, l’arbre en face de lui, supposés plus solides – quoique la table et l’arbre aussi soient soumis aux forces qui travaillent sa conscience malade. C’est un point de vue kantien sur la folie: la conscience crée une cohérence qui n’existe que dans nos catégories. Quand la conscience divague, tout ondule.
     Depuis ses refuges matériels, Thomas Bernhard cahote de points d’appui vivants – les insectes, le bengalais, ombre blanche et oraculaire, sans doute un soignant, mais on n’en sait pas plus que ce que Bernhard perçoit dans son brouillard – en points d’appui mentaux (ou menteurs), des fusées de pensées, la musique. Et il tourne autour de ce repaire de la souffrance rendu plus présent et plus tangible par le brouillage de l’espace-temps: le duo de l’incompréhension entre l’enfant qu’il fut et son père, point de fixation de l’angoisse. Pas de plainte. Un effort sans cesse repris pour réordonner un univers cohérent, comme les astronome montent des cartographies-célestes en mettant bout à bout des portions de sphère. Mais dans la cosmographie de Bernhard il y a des trous et de erreurs, des carrés mal montés. Cela donne un effet de puzzle, et le lecteur est appelé à faire son propre remontage. De la variation de ces éléments, Eliraz (à demi incarné dans son personnage parce que son personnage est à demi désincarné) compose une polyphonie, comme un peintre utilise pour décrire son monde un grammaire d’éléments qui lui sont propres.
     Si l’œuvre de Bernhard est construite de sarcasmes, à une température où le rire se glace, dans le Thomas d’Eliraz il n’y pas l’ombre de dérision. C’est une solitude qui ne se défend plus. On en vient à une absence absolument essentielle dans le personnage recréé par Eliraz: l’absence de la haine, la haine qui déborde des textes de Bernhard, sa haine folle, farouche, désespérée, qui architecture sa compréhension du monde. Au troisième mouvement cette absence devient explicite:

A 17h 45 précises, il sait que
seule la vie explique la haine.


     Eliraz nous suggère que loin d’être folle, la haine de Thomas Bernhard était non seulement ce qui le protégeait de la folie, mais son mode de communication unique, le refuge de sa vitalité. Seule sa haine permettait à Bernhard de flotter. Retirée la haine, il n’y a plus de soutien à sa volonté de vivre, il coule. D’où la nécessité de l’arbre qui lui fait face: au sens propre il se raccroche aux branches.
     Le texte, traduit par Eliraz lui-même avec Jacques Dupin, Joseph Guglielmi et Anne de Staël, se suit très facilement, s’entend très facilement. S’il y a bien le mystère d’un être il n’y a pas d’hermétisme. Le lecteur lit ce puzzle d’une coulée, dans l’empathie. Texte fort, c’est à dire poétique, qui engage à des réflexions éminemment théâtral, et qui tentera peut-être un metteur en scène, avec son personnage flottant, son unité de lieu et de temps, sa nullité d’action traçant pourtant son chemin de vacillements en vacillements. Outre l’empathie avec un Thomas Bernhard au bord de lui-même, on peut y voir la métaphore d’un monde intellectuel émietté. jusqu’à la folie, que ne structure plus que la technique, isolant les individus, les privant d’architecture commune. À l’image de l’écriture assistée par ordinateur qui privilégie non pas le fil, la suite, la logique, mais le coupé-collé, jamais la pensée n’aura été plus éclatée, et si ses éclats individuels montent haut, la plupart sont perdus dans leur isolement. L’énergie qui doit être déployée pour organiser une pensée est sans commune mesure avec le résultat, comme s’il fallait le dynamisme d’un volcan rien que pour ouvrir un parapluie.








Israël Eliraz,
Chez Thomas Bernhard à Steinhof,
Corti, 2006
156 pages
ISBN : 2-7143-0931-3
16 €

Il a été tiré de cet ouvrage 1500 ex. sur bouffant astrid 80 grs et 20 ex. sur conquéror vergé blanch 120 grs avec une gravue de Jean-Luc Herman, numérotés de I à XX, tous justifiés par l'auteur