Jahnn, corpus Corti
par MATHIEU LINDON

suivi de
l'entretien avec Bertrand FILLAUDEAU

© Libération, 1er juin 2000.




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Luc Pérénom


     
Quand, en 1993, Corti publie la pièce Pasteur Ephraïm Magnus et le roman le Navire de bois (premier volume de la série Fleuve sans rives), le seul texte disponible en français de Hans Henny Jahnn est la Nuit de plomb, paru au Seuil trente ans avant. L'écrivain allemand né en 1894 et mort en 1959 est inconnu dans notre pays. Pourquoi l'est-il en si grande partie resté, malgré le remarquable travail de Corti qui a fait paraître Ugrino et Ingrabanie, Treize histoires peu rassurantes, Perrudja, Entretiens avec Walter Muschg, le premier puis, aujourd'hui, le second volume des Cahiers de Gustav Anias Horn qui clôt à la fois Fleuve sans rives et la publication de Jahnn en français?
     Expliquant à sa manière la singularité son œuvre, faite d'aventures sensuelles et métaphysiques qui l'apparentent à la fois à Stevenson, Kafka et Bataille, Hans Henny Jahnn a estimé n'avoir jamais rencontré, au cours de sa vie, d'«homme normal». Il a changé son prénom Hans Henry en Hans Henny, plus féminin, après sa rencontre en 1913 avec Gottlieb Harms à qui le liera une amitié amoureuse jusqu'à la mort de celui-ci en 1931. En 1919, pour Pasteur Ephraïm Magnus où on voit entre autres une émasculation et une crucifixion, il reçoit le prix Kleist. Bertolt Brecht, admiratif, monte la pièce mais Jahnn se brouille avec lui. Surtout, la carrière de facteur d'orgues de l'écrivain est gênée par la condamnation du texte par l'Eglise catholique hors de qui les débouchés ne pullulent pas. De 1921 à 1925, Jahnn tente de mettre sur pied la communauté d'Ugrino, mais l'utopie fait long feu. En 1926, il épouse Ellinor Philips, «qui pourtant lui préférait Harms mais celui-ci ne voulait, semble-t-il, pas l'épouser». En 1929, il publie Perrudja, long roman qu'il a revu après la parution d'Ulysse de Joyce. Les nazis lui font perdre en 1933 son poste d'expert municipal en orgues de Hambourg, il s'installe pour élever des chevaux (lesquels ont une part considérable dans la sensualité de son œuvre) dans l'île danoise de Bornholm qu'il quitte en 1940 quand les Allemands l'occupent. Quand il y retourne en 1945, ses biens lui sont confisqués en tant qu'Allemand. Il rentre en Allemagne en 1950. La dernière phrase de la Nuit de plomb, son dernier roman, est: «Il entendit avec une précision surnaturelle le fracas du couvercle qui retombait sur le caveau muet.»
     Aujourd'hui reconnu en Allemagne, Jahnn n'y est certes pas un best-seller. René Radrizzani, maître d'œuvre et cotraducteur (avec sa femme Huguette) de cette édition: «Les ventes ne sont pas très bonnes. Mais il a toujours été respecté par Döblin, Brecht et aussi par Thomas Mann avec peut-être un peu de condescendance. Klaus Mann était enthousiasmé. Jahnn fait partie du panthéon de la littérature allemande. Ses œuvres ont connu beaucoup d'avatars éditoriaux, avec des faillites, des volumes très coûteux alors qu'il fut publié de son vivant par l'éditeur de Musil et Canetti. Mais tous les écrivains allemands de l'entre-deux-guerres, à part Thomas Mann et Brecht, ont été effacés de la mémoire allemande après la guerre: Kafka était à peu près inconnu, Musil tout à fait, Broch publiait ses livres aux Etats-Unis en anglais avant qu'ils ne paraissent en allemand, Canetti est resté inconnu jusqu'à ce qu'il ait le prix Nobel. Leur célébrité en Allemagne est souvent venu par l'étranger. J'espérais que la France pourrait jouer ce rôle pour Jahnn. Mais ça change en Allemagne. Quand Botho Strauss a reçu les 60 000 marks du prix Büchner, il a lancé un concours offrant 1 000 marks aux soixante meilleures contributions incitant à lire Jahnn. Tout grand auteur a un rapport personnel à la réalité et au langage et de ce fait est unique. Il faut entrer dans son monde. Aujourd'hui où triomphe le réalisme ou le récit à l'américaine, Fleuve sans rives ne correspond pas du tout à l'attente et demande peut-être un effort pour beaucoup de gens. C'est une entreprise comparable à A la recherche du temps perdu et l'Homme sans qualité, qui va au fond de l'âme humaine, et pourtant tout à fait différente: Fleuve sans rives ne présente pas l'homme en société mais face à l'univers, au règne animal, aux plantes.»
     Il y a, dans le Navire de bois (qui est le meilleur accès à l'univers de Jahnn), un meurtre, une mutinerie et un naufrage, mais beaucoup plus de mystères que ça. Le principal tient à la structure même du navire qui paraît incompréhensible. Les énigme seront résolues dans le premier tome des Cahiers de Gustav Anias Horn, mais l'important est alors ailleurs: dans la relation entre le narrateur, dont la fiancée a disparu, et un ancien matelot du navire de bois, Alfred Tutein. Sensualité, culpabilité et pureté se mêlent inextricablement et avec une force extrême. Tout métissage intéresse Jahnn. «La question raciale» le bouleverse et est au centre de Médée (sa Médée est noire). «Ce que les barbares étaient pour les Grecs, pour nous, Européens d'aujourd'hui, ce sont les Nègres, les Malais, les Chinois», écrit-il en 1927.
     Le second tome des Cahiers de Gustav Anias Horn (les trois volumes de Fleuve sans rives peuvent en fait quasiment être lus indépendamment les uns des autres) relate la mort d'Alfred Tutein et les liens entre le narrateur et Ajax. Celui-ci s'installe chez Gustav Anias Horn et instaure avec le narrateur, qui n'arrive pas à s'en débarrasser (à quel point le veut-il ?), une relation sadomasochiste ayant à voir avec celle que Joseph Losey mettra en scène dans The Servant. Le livre se déroule dans une atmosphère particulièrement malsaine. Gustav Anias Horn, qui est musicien (il y a des partitions dans le roman), dit que «l'harmonie telle qu'on l'entend communément» lui est étrangère, qu'il en est «totalement dépourvu». «J'ai compris très vite que je ne peux guère tirer de la gamme majeure quelque chose qui me corresponde», écrit-il aussi. Peut-être que l'œuvre de Hans Henny Jahnn, comme celles de son héros pour qui la reconnaissance d'un éditeur musical suivra le mépris initial, s'adresse d'abord à ceux qui, comme d'autres philosophent, sont prêts à créer leur harmonie à coups de marteau pour qu'enfin elle leur corresponde.





     Recueilli par MATHIEU LINDON, le 1er/6/2000

     
Pourquoi et comment avez-vous publié l'œuvre de Hans Henny Jahnn?

     René Radrizzani avait apporté en 1988 le projet du Manuscrit trouvé à Saragosse, de Jean Potocki, l'édition définitive qui fut un succès retentissant. Puis il m'a dit qu'il avait une autre ambition: faire connaître en français celui qu'il considérait le plus grand écrivain allemand du siècle avec Robert Musil, Hans Henny Jahnn. Je n'en avais jamais entendu parler. Il a fait un dossier avec des extraits des traductions du Navire de bois et de Treize histoires peu rassurantes. La lecture m'a enthousiasmé. J'ai acheté à l'éditeur allemand les droits 10 000 F par texte, ce qui, rétrospectivement, était un peu cher par rapport aux succès des livres. Mais René Radrizzani tenait à ce qu'on publie la quasi-totalité de l'œuvre. Dans la tradition des éditions Corti, quand un auteur nous semble important, on fait tout pour cet auteur avec continuité.
     On a signé un contrat avec René Radrizzani pour une édition qui devait s'achever en 1997. On a mis un peu plus de temps, car ce sont des œuvres extrêmement difficiles à traduire. Plutôt que de travailler en équipe, on aime bien, chez Corti, que la même personne s'occupe de tout le projet. Ç'a été pareil pour Miguel Torga, Robert Burton, Leonid Andreiev ou Hans Henny Jahnn, le traducteur est comme un directeur de collection, il fait un travail éditorial. A partir du troisième volume, René Radrizzani a été aidé par sa femme Huguette. Deux ou trois ans plus tard, on a appris que l'Age d'homme préparait une édition de Perrudja dont on avait les droits. René Radrizzani a trouvé remarquable la traduction de Jean-Claude Marcadé et Reinold Werner et on l'a récupérée.


     
Comment Corti a-t-il pu mener à bien une entreprise aussi lourde économiquement?

     On a obtenu le soutien du CNL, le Centre national du livre. Quand une œuvre majeure de la littérature mondiale manque, le CNL a un programme intitulé «Lacunes» qui peut aider l'éditeur jusqu'à 50 % des frais de traduction et de fabrication. Inter Nationes, l'organisme allemand, a aussi estimé que l'absence de Jahnn en français était une lacune. Entre le CNL et Inter Nationes, ce furent des aides très importantes représentant autour de la moitié des frais pour chaque volume. Malgré cela, le premier tome des Cahiers de Gustav Anias Horn présente un déficit de 150 000 F. C'est un livre de 700 pages dont on a vendu 400 exemplaires. Le déficit total de l'édition de Jahnn, compte tenu que le deuxième volume des Cahiers de Gustav Anias Horn se vendra à 200 ou 300 exemplaires, sera compris entre 400 000 et 500 000 F. La meilleure vente de Jahnn est le Navire de bois avec 1 900 exemplaires, la pire les Entretiens avec Walter Muschg entre 200 et 250. On a tiré 2 000 exemplaires du deuxième tome des Cahiers de Gustav Anias Horn parce qu'on ne le réimprimera jamais, ce serait trop cher, et si, tout à coup, il y a un mouvement sur le livre, on pourra tenir quelques années.
Un jour, un Japonais est entré dans la librairie, l'air un peu illuminé. Il a acheté tous les livres de Jahnn sauf le Navire de bois. J'étais un peu surpris et je suis allé lui parler. Il m'a expliqué que le Navire de bois avait été publié en japonais et que ça l'avait bouleversé. Mais les éditeurs japonais s'étaient arrêtés là. Lui ne lisait pas l'allemand et attendait depuis dix ans une édition dans une autre langue. Jahnn suscite une passion extraordinaire chez quelques lecteurs - et on a du mal à la faire passer. Sans doute parce que la vie des œuvres a besoin de l'Université et que Jahnn ne sera jamais récupéré par l'Université. On espère toujours que ça va se débloquer, c'est pour ça qu'on travaille même s'il n'y a pas immédiatement d'écho. Mais peut-être Jahnn n'est-il un auteur que pour quelques lecteurs. Quand Treize histoires peu rassurantes est paru en Livre de poche, on a pensé que ça pouvait lui offrir de nouveaux lecteurs. Mais les ventes ont été décevantes. Peut-être cela viendra-t-il par le théâtre, même si rien n'a été joué pour le moment. Gérard Desarthe est intéressé par Pasteur Ephraïm Magnus et il est question de Médée au Théâtre de la Colline l'an prochain.


     
Comment Corti est-il assez solide pour supporter un tel échec commercial?

     Les éditions José Corti n'ont pas d'actionnaires. Grâce à José Corti, le fonds (Gracq, Bachelard, Hedayat...) nous rapporte de l'argent. Nous tenons absolument à équilibrer notre budget global, mais cet argent doit servir à quelque chose. On ne lance un projet que si on se croit capable de le payer et de prendre un bouillon. L'échec commercial de Jahnn nous empêche de lancer un projet supplémentaire, mais c'est tout. A part deux années difficiles avec un petit déficit, Corti a toujours eu des résultats équilibrés ou bénéficiaires. Notre conception de l'édition est de toujours réinvestir. Si on voulait gagner de l'argent, on ferait un autre métier.


    
 La publication il y a quelque semaines de l'Anatomie de la mélancolie, de Robert Burton (voir «Libération» du 13 avril 2000) a-t-elle été aussi difficile?

     C'est un projet qui me trottait dans la tête depuis les années 80. Je savais qu'il avait été question de le traduire chez Gallimard, mais même Paulhan avait essayé en vain. Oxford University Press a publié une nouvelle édition anglaise, qui fait autorité. Julian Rios [auteur espagnol de chez Corti, ndlr] nous a mis en contact avec Bernard Hoepffner qui a dit: «Chiche». Ça a pris sept ans. C'est le livre le plus cher qu'on a fait: 550 000 F, dont la moitié prise en charge par le CNL. Le coffret avec les trois volumes de plus de 2 000 pages vaut 650 F. A 1500 exemplaires vendus, on aura rentabilisé l'édition. Il y a déjà à peu près 1200. C'est incroyable : Robert Burton va peut-être me rapporter de l'argent. On voulait que le livre soit accessible et que le prix public soit suffisamment bas pour que «l'honnête homme» puisse le payer. Si on fait un bénéfice sur l'Anatomie de la mélancolie, on lancera une édition de Chaucer.
     Quelle est la part de Julien Gracq dans la vie, économique ou pas, de Corti?
Les ventes de Julien Gracq font 10 à 15 % de notre chiffre d'affaires, avec une rentabilité plus grande puisque ce sont des livres déjà amortis. Le fonds représente plus de la moitié du chiffre d'affaires dans une année ordinaire. L'année dernière, il y a eu un petit miracle avec Petit traité à l'usage des gens qui veulent toujours avoir raison, de Georges Picard. Il n'y avait pas de frais de traduction, on a vendu 8 000 exemplaires. Le Rivage des Syrtes, on en vend 4000 exemplaires par an, 200000 en cinquante ans. La librairie fait 5 % du chiffre d'affaires de la maison d'éditions. Nous sommes notre meilleur client.