"Avec la parution du tome II des «Cahiers de Gustav Anias Horn», les éditions José Corti achèvent la traduction de l’œuvre de Hans Henny Jahnn (1894-1959), auteur allemand majeur mais réputé, les chiffres le prouvent, invendable."
     À l'occasion de cet événément, Mathieu Lindon a consacré la storia de Libération Livres du 1er juin 2000 à Jahnn et à Corti. Retrouvez l'intégralité de l'article et l'interview de Bertrand Fillaudeau :
    
Jahnn, corpus Corti.


     Les Cahiers de Gustav Anias Horn, en deux tomes, font suite au Navire de bois dans le cycle romanesque de Hans Henny Jahnn, Fleuve sans rives.
Éditions José Corti.

     
Tome 1 des Cahiers :

     Trente ans après le naufrage du Navire de bois, Gustav Anias Horn, le passager clandestin, entreprend d’écrire ce texte, la somme de son existence, à la fois journal intime et remémoration de son passé, une polyphonie où s’entrelacent trois plans temporels : le naufrage, le récit des trois décennies qui l’ont suivi, le présent où l’auteur note au jour le jour son angoisse grandissante devant la mort.
     Les mystères qui entouraient le navire – une image des énigmes de l’existence humaine – sont au fur et à mesure partiellement élucidés, certains par d’ hypothèses ou illuminations fantasmatiques. Le naufrage et la mort d’Ellena ont brutalement arraché Anias à sa famille, à l’existence conventionnelle, bourgeoise, vers laquelle il semblait s’acheminer. Lié indissolublement avec l’assassin de sa fiancée, Alfred Tutein, il vit avec lui en hors-la-loi et ne retourne jamais dans sa patrie. Il rencontre, en Amérique du Sud, en Afrique, aux Canaries, des personnages inoubliables : le Chinois Ma-Fu, Egedi, le Plongeur, l’enfant Buyana (pour ne citer que quelques noms) et fait d’étranges expériences amoureuses. Il s’établit ensuite en Norvège, dans le village d’Urrlan puis à Halmberg, et finalement se retire dans la solitude de l’île de Fastaholm, où bientôt son ami mourra.
     Un piano mécanique qu’Anias découvre dans un hôtel en Amérique lui révèle sa vocation de compositeur – ce qui nous vaut des pages étonnantes sur la création artistique. Tutein, d’abord devenu marchand de bétail, ne manifestera que plus tard ses dons exceptionnels de dessinateur. L’histoire d’Anias, de Tutein se réfère en permanence à celle de Gilgamesh et Enkidu – ce mythe plus ancien que l’Odyssée, plus ancien que le monde grec ; sans être calquée terme à terme sur les épisodes de l’épopée, elle en conserve la substance l’amitié de deux êtres dissemblables, hors du commun, affrontant ensemble l’aventure humaine, puis, séparés par la mort.

     
Tome 2 des Cahiers :

     La mort de son compagnon de 24 ans, Alfred Tutein, fait basculer l'univers de Gustav. Le monde lui est devenu comme un rêve où ne se séparent plus vie et mort, et Gustav va tenter de renouer avec la tradition égyptienne en momifiant le cadavre d'Alfred.
     Peu après le décès apparaît un nouvel adolescent qui ressemble à Tutein et parvient à se faire embaucher par Gustav, méfiant puis ébloui.
     Il connaîtra un dernier printemps avant de s'apercevoir de la perfidie de ce reflet inversé de Tutein. Partagé entre l'envoie de se séparer de son témoin gênant et la peur des conséquences, Gustav sait qu'il marche vers son destin.

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Le second tome relate la mort d'Alfred Tutein et les liens entre le narrateur et Ajax. Celui-ci s'installe chez Gustav Anias Horn et instaure avec le narrateur, qui n'arrive pas à s'en débarrasser (à quel point le veut-il?), une relation sadomasochiste ayant à voir avec celle que Joseph Losey mettra en scène dans The Servant. Le livre se déroule dans une atmosphère particulièrement malsaine. Gustav Anias Horn, qui est musicien (il y a des partitions dans le roman), dit que «l'harmonie telle qu'on l'entend communément» lui est étrangère, qu'il en est «totalement dépourvu». «J'ai compris très vite que je ne peux guère tirer de la gamme majeure quelque chose qui me corresponde», écrit-il aussi. Peut-être que l'œuvre de Hans Henny Jahnn, comme celles de son héros pour qui la reconnaissance d'un éditeur musical suivra le mépris initial, s'adresse d'abord à ceux qui, comme d'autres philosophent, sont prêts à créer leur harmonie à coups de marteau pour qu'enfin elle leur corresponde." Mathieu Lindon.

     Voici enfin traduit le chef-d’œuvre de Hans Henny Jahnn, ce "prince inconnu et sans couronne" de la littérature allemande, selon Klaus Mann.
     Une chose est certaine : le mobile de mes œuvres expansives et (peut-être puis-je me permettre de le dire) profondes est mon existence personnelle. Mon angoisse, ma tristesse, ma solitude, ma santé, les perturbations de mon âme et les périodes d’équilibre, ma manière de sentir, d’aimer, l’obsession que j’y investis, ont aussi façonné mes émotions et mes pensées musicales. L’art éclôt dans le champ d’Éros ; c’est pour cette raison, uniquement, que la beauté lui est inhérente.





     
Il y a un an, je rencontrai un homme qui m'inspira confiance. Il avait un bon visage, à peine ravagé, bien qu'il eut derrière lui la moitié d'une vie de moyenne durée. Ses mains étaient remarquablement régulières et vigoureuses à la fois. Même dans l'air chaud mêlé de fumée de tabac de la grande salle de l'hôtel Rotna, les veines sous la peau ne gonflaient pas. Je n'arrivais pas à deviner le métier que pouvait exercer cet homme avec de telles mains. En tout cas, elles révélaient une santé peu commune. Une relation normale avec le monde environnant. Je n'avais pas à craindre de me heurter à une opinion maladive, qui éveillerait ma pitié, mais ferait aussi, du même coup, surgir des préjugés. - Les hommes voient le destin avec les yeux de leur maladie ; j'ai fait cette expérience. Et la maladie est très répandue, elle est partout, parfois imposée, mais la plupart du temps choisie. - Les tuberculeux, qui aiment exagérément le soleil, sont constamment enflammés d'espoir ; leur existence baigne en quelque sorte chaque matin dans la lumière ressuscitée. Leur crainte n'est pas plus longue qu'une nuit. Elle n'a pas de durée. (Les musiciens atteints de tuberculose font un usage immodéré de la tonalité gaie, confiante, de mi majeur ; - moi, qui suis un esprit pesant, je l'évite.)
     Et les syphilitiques, qui connaissent un brutal essor de leurs forces intellectuelles, comme si une source inépuisable se libérait en eux ! Ils sont violents, débordants. Maîtres du monde. Il y en a qui clament que leur mal est sacré. Aucune raison ne les freine ni ne se place entre eux et le chemin conduisant droit au but. Ils enchaînent les heures de la nuit à celles du jour sans éprouver de grande fatigue. Des pensées fugitives leur semblent assez bonnes pour en tirer une vérité. Ils ne connaissent que le demi-doute et l'entière conviction. Jusqu'à ce qu'ils soient saisis d'un bégaiement, d'un crépuscule, qui efface le grand envol de leur pouvoir.





      Jahnn accomplit le prodige de nous entraîner dans cet immense poème, au fil de cette écriture dont pas une ligne n’est banale, avec l’intérêt sans cesse renaissant que nous porterions à un roman policier bref et noué serré. Les descriptions de la mer gelée, de la neige, sont tellement merveilleuses que nous nous demandons si l’hiver a jamais été aussi intensément dépeint.....
L’immense pitié qui embrase le livre ne s’adresse pas qu’aux animaux, elle enveloppe toute la nature en perdition, les malheurs de l’homme frappé par ce nouveau fléau : la machine, qui s’est "rendu indépendante"....
     Jahnn est réellement ravagé par ses visions, comme Edgar Poe pouvait l’être par les siennes. Et ces visions sont parfois épouvantables, comme le mariage entre cadavres imaginé par une sorte de pou, ou l’échange des sangs entre Gustav et Tutein. Il est significatif qu’après avoir traversé tant d’horreurs, Gustav devienne enfin un compositeur de génie : Hans Henny Jahnn sait – Rilke l’avait déjà dit vingt ans plus tôt avec plus de douceur, mais aussi quelques dures exigences – par quelles voies l’on devient poète, et que l’on y parvient seulement en y mettant le prix.
     Nicole Casanova, La Quinzaine Littéraire, 16/30 sept. 97


     Je tiens Hans Henny Jahnn, sans réserve aucune, pour le plus grand prosateur de langue allemande.
     Walter Muschg

     
Avec son "Sturm und Drang " littéraire, il pourra choquer autrui, mais pas moi, qui, bien que décrié comme bourgeois, ai toujours pris un plaisir extrême à ce qui est audacieux en art.
     Thomas Mann

     Avec Thomas Mann et Robert Musil, il est le plus grand auteur épique de la première moitié de notre siècle.
     Uwe Wolff, Vivre avec le Naufrage

     
Sa poésie, avec une immédiateté audacieuse, même terrifiante, a pourfendu la façade d’exaltation affectée pour la nature ; il n’existe rien qu’on puisse comparer à son œuvre Jahnn a ici atteint des strates qui n’avaient jamais auparavant trouvé leur expression imaginée, verbale, dans la littérature allemande. [...] Et il faut remonter aux anciens Égyptiens et Grecs pour trouver une telle conception mythique de la nature.
     Peter Huchel, Livre des amis, 1960

     
Je lis le roman Fleuve sans Rives – un livre terrifiant, je ne connais personne qui conduise son lecteur de telle façon à travers l’horreur des cerveaux, ni en allemand, ni en anglais. Aucun pays n’a de tel livre, jusqu’à présent.
     Rolf Dieter Brinkmann, Rome, Regards, 1979

     
  Jahnn, corpus Corti par Mathieu Lindon, Libération, 01 juin 2000




Traduit par
R. et H. Radrizzani
Tme 1 :706 pages
1997
ISBN : 2-7143-0618-7
195 F

Tome 2 : 704 pages
2000
ISBN : 2-7143-0708-6
200 F