Nouvelle édition de L’Anatomie de la mélancolie de Robert Burton
avril 2004, en deux volumes au lieu de trois.
ISBN 2-7143-0862-7, 70 € les deux volumes au lieu 99 € les trois.
Les deux volumes ne peuvent être vendus séparément.


     
Robert
Burton | Anatomie de la mélancolie | éditions José Corti, mars 2000.
    
     Une bibliothèque tient en ce livre. (Jean Starobinski)


     [Voir également  :

     Anatomie de la mélancolie de Robert Burton : table des matières.
     Un inédit de Chistian Hubin le concernant.]

     
Chacun connaît le jeu de l'île déserte, Robert Burton (1576-1640) et son Anatomie de la mélancolie, fait partie des dix livres à emporter sur cette fameuse île.
     Sans équivalent à son époque (on peut toutefois le rapprocher des Essais de Montaigne) ni après elle, l'Anatomie est la somme de toutes les questions que se pose l'individu face au monde, la somme aussi de toute la culture classique. Si l'Anatomie est la Bible de l'honnête homme, elle demeure pour nous un livre total. Il aura fallu attendre plus de trois siècles pour que le lecteur français découvre le père de la psychologie moderne, l'ancêtre de la psychanalyse et s'aperçoive que les inquiétudes religieuses et existentielles sont toujours les mêmes.

     La langue française est la seule à n'avoir pas très rapidement accueilli Robert Burton (1576-1640), malgré les avertisssements répétés d'autres grands monstres de la littérature (de Sterne à Mac Cormack – en passant par Melville –, de Baudelaire à Borgès, etc.).
     Sous le nom de Démocrite junior, Robert Burton analyse la Mélancolie : ses causes, ses symptomes, ses effets, les caractéristiques les plus inattendues de ses manifestations, ses remèdes. Divisée en trois grandes parties, Anatomie de la mélancolie est précédée d'un succulent prologue de quelque 300 pages qui explique le pourquoi et le comment du sujet, le justifie en quelque sorte. Très lue dès sa sortie, pillée par la suite, oubliée au XVIIIe siècle, redécouverte par le mélancolique XIXe, si l'œuvre ne vient à bout d'un sujet ontologiquement inépuisable, elle révèle les aspects les plus divers de l'espèce humaine.

     "Ce livre nous apporte l'un des plus beaux ensembles d'un certain style baroque, où la démarche de l'invention est inséparable de celle de la thésaurisation. De là un mélange de fraîcheur et de décrépitude qui, pour nous modernes, fait le charme hybride de ce livre. C'est une somme : toute la "physique", toute la médecine, toutes les opinions morales, une grande partie de l'héritage poétique de la tradition gréco-latine et chrétienne nous sont ici offerts en citations, en allusions, en commentaires cousus bout à bout. Cela dispensera maint lecteur hâtif de retourner aux anciens : une bibliothèque tient en ce livre. Tous ceux qui ont parlé de la mélancolie – de la tristesse et de la joie, du malheur et du bonheur – sont présents ici, engloutis, confondus, pressés les uns contre lesautres. On y rencontre réunis tous les Maîtres dont le siècle fera chanceler l'autorité, et dont le nom même se perdra dans l'oubli. Chez Burton, ils sont encore accueilllis royalement : c'est le festin de Sardanapale de l'éruditions classique.
      Entre le non dérisoire et le oui désabusé, la mélancolie établit son royaume. Lucide et sans pouvoirs, la mélancolie sait apercevoir admirablement le malheur et la folie du monde, mais elle ne sait pas surmonter son propre malheur, qui consiste à ne pouvoir passer de la connaissance aux actes. Le théâtre du monde est devenu pour elle l'ampithéâtre d'anatomie : elle sait disséquer l'innervation de la souffrance dans ses plus fins rameaux. Et dans ce cadavre qui lui livre tous ses secrets, c'est sa propre mort qu'elle explore par anticipation."
    Jean Starobinski

     C'est un ouvrage essentiel qui inaugure la modernité, à un moment où la pensée se délivre des autorités préétablies. Il recèle une mine de recettes, d'hypothèses, de doctrines, une récapitulation des connaissances de l'époque avec, en plus, des intuitions géniales de l'auteur. Il construit une utopie qui prend le contre-pied de la société, en abordant tous les domaines de la vie organique et psychique. (...)
     En tant qu'elle est une maladie, la mélancolie permet de voiler d'une noire vapeur les vérités trop dures (...). L'Anatomie résume l'ambiguïté de cet état qui est à la fois une catastrophe et une distinction : le génie est mélancolique. (...)
     Bien avant Freud, [Burton] inclut le deuil dans son système. (...) Il a conçu son texte pour les érudits de son temps mais Bernard Hoepffner a heureusement traduit les citations latines. On a donc un ouvrage qui parle dans une langue savoureuse des croyances liées au corps, des conflits sociaux, des techniques de guérison, des détresses essentielles et des moyens de s'en sortir. Un tel ouvrage, proliférant, flamboyant, luxuriant, ne peut pas laisser indifférent. (...) C'est le type même de d'ouvrage pour la bibliothèque de Babel, une machine célibataire. On devrait le lire intégralement à haute voix en public pendant trois ou quatre jours.
     Jean Starobinski, entretien avec Isabelle Rüf, Le Temps, 13 mai 2000.

    Voir également  :

     Anatomie de la mélancolie de Robert Burton : table des matières.
     Un inédit de Chistian Hubin le concernant.



 

    (Cet extrait, sans les fameuses notes de Burton, est tiré du prologue.)

    Si la sentence de Synésios de Cyrène, voler les travaux des morts est une plus grande offense que voler leurs vêtements, est justifiée, que deviendront la plupart des écrivains ? À la barre, je lève la main avec les autres car je suis coupable de ce type de crime, vous avez l’aveu de l’accusé, être condamné avec les autres me satisfait. Il est tout à fait vrai que nombreux sont ceux que tient la maladie incurable d’écrire et il n’y a point de fin à multiplier les livres, comme le disait déjà le vieux sage ; à notre époque écrivassière et tout particulièrement alors que le nombre de livres est innombrable, comme l’a dit un homme de valeur, et quand les presses sont oppressées, à une époque où il suffit que tout un chacun soit d’humeur à se gratter pour vouloir s’afficher et désirer célébrité et honneurs (nous écrivons tous, doctes et ignares), celui-là écrira quoi qu’il en soit et y parviendra, peu importent ses sources. Ensorcelés par le désir d’être célèbres, même au plus fort de la maladie, au risque de perdre la santé et d’être à peine capables de tenir une plume, ils doivent dire quelque chose, le sortir d’eux-mêmes, et se faire un nom, quitte à écraser et à ruiner beaucoup d’autres personnes. Ils veulent être comptés parmi les écrivains, être salués comme écrivains, être acceptés et tenus pour polymathes et polyhistors, se voir attribuer par la foule ignorante l’appellation vaine d’artiste, obtenir un royaume en papier; sans espoir de gain mais désireux d’une grande célébrité, à notre époque d’érudition immature, de précipitation et d’ambition (voilà comment J. C. Scaliger la critique) et alors qu’ils ne sont encore que des disciples, voilà qu’ils veulent devenir des maîtres et des professeurs, avant même de savoir écouter correctement. Ils se précipitent vers tous les domaines de la connaissance, civils ou militaires, vers les auteurs de théologie et ceux des humanités, fouillent tous les index et tous les pamphlets pour produire des notes, comme nos marchands draguent le fond des ports étrangers pour y faire entrer leurs navires, ils écrivent de gros volumes, alors que ces derniers attestent qu’ils sont plus loquaces qu’érudits. Ils prétendent généralement être à la recherche du bien de tous, mais, comme le fait remarquer Gesner, ils sont poussés par l’orgueil et la vanité, ils n’apportent rien de neuf ni rien qui en vaille la peine, seulement la même chose, en d’autres termes. S’ils deviennent auteurs, c’est pour occuper les imprimeurs ou pour prouver qu’ils ont existé. Tels des apothicaires, nous réalisons de nouveaux mélanges tous les jours, versons d’un récipient dans un autre, et comme ces anciens Romains qui pillèrent toutes les cités du monde pour construire leur Rome, en en choisissant si mal le site, nous écrémons l’esprit des autres hommes, prenons les plus belles fleurs dans les jardins que d’autres ont entretenus avec soin et les transplantons dans nos propres parterres stériles. Ils lardent leurs maigres livres de la graisse de ceux des autres dénonce Giovio. Voleurs ignorants, &c. Faute que soulignent tous les écrivains, comme je le fais en ce moment, et pourtant tous sont coupables, ils sont des hommes de trois lettres, tous des voleurs, ils pillent les écrivains d’autrefois pour rembourrer leurs nouveaux commentaires, raclent les tas de fumier d’Ennius, plongent dans le puits de Démocrite, comme je l’ai fait. Et c’est ainsi que l’on voit que non seulement nos bibliothèques et nos librairies sont pleines de papier puant, mais aussi toutes les chaises percées, toutes les latrines ; les vers qu’ils écrivent sont lus à la selle; ils servent à emballer les tourtes, à envelopper les épices, à empêcher les rôtis de brûler. Chez nous, en France, nous dit J. J. Scaliger, tous les hommes sont libres d’écrire, mais peu en sont capables, jusqu’à présent le savoir était servi par des savants au jugement sain, mais à présent les sciences les plus nobles sont salies par des pisse-copie vils et sans culture qui écrivent par vaine gloire, par nécessité, pour obtenir de l’argent ou pour flatter et enjôler quelque grand homme qu’ils parasitent; ils produisent des niaiseries, des déchets et des sottises. Parmi tant de milliers d’auteurs, vous aurez du mal à en trouver dont la lecture fera de vous quelqu’un d’un peu meilleur; tout au contraire elle vous infectera alors qu’elle devrait contribuer à vous perfectionner.


     Celui qui lit ces choses,
     Qu’apprend-il sinon des billevesées et des bagatelles
 ?

     De sorte qu’il arrive fréquemment (Callimaque l’a remarqué autrefois) qu’un grand livre soit un grand malheur. Cardan accuse les Français & les Allemands d’écrire pour rien, il ne leur reproche pas d’écrire, mais voudrait les voir faire preuve d’inventivité ; nous continuons sans cesse à tisser le même filet, à tordre la même corde encore et encore, ou alors, s’il s’agit d’une nouveauté, elle n’est que babiole ou divertissement écrit par des gens oisifs qui souhaitent être lus par des gens tout aussi oisifs; et pourquoi ne savent-ils pas inventer? Il faut avoir un esprit bien stérile pour, à notre époque où tous écrivent, ne rien forger de neuf. Les princes exhibent leurs armées, les riches se vantent de leurs édifices, les soldats de leur virilité, et les lettrés divulguent leurs babioles, il faut qu’on les lise, il faut qu’on les entende, qu’on le veuille ou non.
 

   Une presse unanime pour saluer cet événement du printemps 2000 chez Corti.

     
Un monument de la littérature mondiale.
    Pierre Mertens, Le Soir, 12 avril 2000.

    Voici enfin la traduction intégrale d'Anatomie de la mélancolie, livre culte de nombreux écrivains, de Keats à Borges en passant par le splénétique Byron.
    
Jean-Didier Wagneur, Libération, 13 avril 2000

    
Voici enfin l'encyclopédie intime, le magique " livre de sable " de ce touche-à-tout génial.
    Hector Bianciotti, Le Monde, 14 avril 2000

    Vous cherchez un antidépresseur ? Lisez Robert Burton. La traduction de l'Anatomie de la Mélancolie est un événement attendu depuis le XVIIe siècle.
    Isabelle Rüf, Le Temps, 13 mai 2000.

    Ce livre devient œuvre au sens propre, ouvroir, machine à entrées-sorties multiples, réseau appelant à la fois la lecture linéaire et l'approche réticulaire, à la fois site et moteur de recherche.
    Marie-Dominique Garnier, La Quinzaine littéraire, 16-31 mai 2000.

    Véritable monument de la littérature anglaise, l'Anatomie de la mélancolie est enfin édité intégralement en français aux éditions José Corti
     Lucien Guissard, La Croix, 25 mai 2000

    Trésor d'érudition folle, monstre d'imagination, poème burlesque, l'Anatomie offre son miroir après quatre siècles : c'est bien nous, rien n'a changé.
   Michel Crépu, L'Express, 25 mai 2000.

     Si l'on tressait encore des couronnes de laurier, il faudrait en garnir la tête de l'éditeur et surtout du traducteur de l'Anatomie de la Mélancolie.
     Béatrice Pire, Les Inrockuptibles, 4/10 juillet 2000.



     Robert Burton et les beautés de la mélancolie par Hector Bianciotti, © Le Monde, vendredi 14 avril 2000.

     Il était anglais, né en 1577, théologien et érudit. Son " Anatomie de la mélancolie ", mythique en Grande-Bretagne, n'avait jamais été traduite en français : voici enfin l'encyclopédie intime, le magique " livre de sable " de ce touche-à-tout génial.

Publiée à Londres en 1621, l' Anatomie de la mélancolie, de Robert Burton, à ce jour inédite en français, et que voici, occupe dans la littérature anglaise une place capitale et, pour ainsi dire, mythique. Le mot " mélancolie " est probablement l'un des mots les plus ambivalents dans l'histoire de la pensée - et, certes, de l'art. Dès ses antécédents grecs, une distinction se fait entre la notion médicale de bile noire et la notion psychologique d'humeur ; et, environ quatre siècles avant l'ère chrétienne, un halo de sublimité funeste entoure les héros maudits, enveloppant l'idée de mélancolie - " maladie de héros ", selon la remarque ironique d'Aulu-Gelle. A son tour, l'idée de folie s'empara du mot, et plus tard on fit de " tristesse " un synonyme qui perdure, en dépit des changements irrévocables que l'art et la poésie ont suscités.
     Robert Burton naquit en 1577, dans le compté de Leicestershire. Il avait vingt-deux ans lorsqu'il entra à Christ Church - " le collège le plus florissant d'Europe ", se vantait-il -, où il allait demeurer plus de quarante ans : jusqu'à sa mort, dont, selon certains, il aurait calculé la date - en proie à une sorte de délire où l'auraient plongé ses spéculations astrologiques - pour ne pas contredire les astres. Il s'était adonné à l'étude de la théologie et ne mit pas longtemps à faire ses débuts dans la carrière ecclésiastique, non sans l'espoir d'être un jour appelé à l'épiscopat. Mais, déçu par le sort, il décida de se consacrer à l'accomplissement d'un grand dessein - consubstantiel au fou d'érudition qu'il était : " Pourquoi un théologien mélancolique qui ne peut rien obtenir sinon par la simonie, n'a-t-il pas le droit de cultiver la médecine ? "
     Il vaquait à ses occupations sacerdotales et universitaires, et, outre les ressources bibliographiques de son collège et de sa collection personnelle, Burton avait à sa disposition les richesses toujours croissantes de la Bodleian Library : à sa mort, on estimera à deux mille les volumes qu'il avait rassemblés, somme énorme pour un collectionneur si l'on songe qu'à l'époque la Bodleian n'en possédait pas plus de six mille... Après la publication de l' Anatomie de la mélancolie, il fut nommé bibliothécaire à vie à Christ Church, c'est-à-dire qu'il entra pour toujours au paradis des lecteurs.
     Le caractère le plus apparent de la culture de Burton est son universalité : 13 333 citations, tirées de 1 598 auteurs, entretissent ses pages - depuis les Anciens jusqu'à Rabelais, Montaigne et, plus rarement, ses compatriotes et contemporains : Sir Francis Bacon, Ben Jonson et... Shakespeare, qu'il cite trois fois, mais ne le nommant que par allusion : " ... comme l'a raconté un de nos élégants poètes. " Ainsi, roi de la citation, en profite-t-il souvent, non sans un voluptueux plaisir, pour railler des personnages légendaires, intouchables, à ses yeux des benêts habités par des idées propres à un cerveau malade. Théodoret (393-460) ne soutient-il pas que Socrate, " bien que nous l'admirions depuis deux mille ans, et bien que certaines personnes disent plus facilement du mal du Christ que de lui ", n'était qu'un ennemi de tous les arts et de toutes les sciences, un " bouffon attique ", un âne têtu ? Philosophes ou conquérants, que sont-ils, les grands hommes, sinon " des fléaux pour l'humanité, comme les incendies et les inondations " ?
Mais Burton ne se masque pas lorsqu'il s'attaque aux critiques et aux grammairiens, " qui trouvent de délicieuses folies dans les ordures des anciens ", et s'échauffent pour des causes futiles : quelle était la patrie d'Homère, qui la mère d'Enée, si Sappho était une femme publique, si l'oeuf vient avant la poule... Et toujours sur un ton moqueur, cette remarque à l'adresse de l'Eglise catholique : " Qu'il nous faille prier Dieu, personne n'en doute ; mais il est certainement licite de se demander si nous devions aussi prier les saints ; si leurs images, leurs châsses, leurs reliques, l'eau bénite, les amulettes, les médailles peuvent nous faire du bien... Les papistes ont des saints pour presque toutes les infirmités. " Il dit, à propos de lui-même : " Esprit inconstant et volage, j'ai désiré toucher à tout, car je savais que je ne pouvais avoir plus qu'un talent superficiel dans chaque domaine. Savoir quelque chose dans tout, mais peu dans un domaine particulier, ce qui est le conseil de Platon " - lequel soutenait qu'il ne faut pas être esclave d'une seule science, mais papillonner et " avoir une rame dans toutes les barques ".
     Burton dit qu'il n'a jamais voyagé que sur des cartes ou des mappemondes ; et qu'il partage l'opinion de Thucydide, pour qui savoir quelque chose et ne pas le faire savoir revient à ne pas le savoir. D'où son ouvrage où la mélancolie est considérée sous tous les angles, tous les points de vue du corps et de l'esprit, grâce à " l'humeur vagabonde " qu'il a toujours eue : " Le style improvisé, les tautologies, les imitations simiesques, toute cette rhapsodie de haillons que j'entasse après les avoir ramassés sur divers tas de fumier, les excréments des auteurs, les babioles et les niaiseries, tout cela déversé en désordre, sans art, sans jugement (...) , mal digéré, vain, vulgaire, oiseux, ennuyeux et sec. " Il dit : " Je n'apprécierais guère que l'on sache qui je suis. " Aussi a-t-il choisi un pseudonyme pour son livre : Démocrite Junior. En tant que membre du clergé, il n'avait pas le droit d'exprimer en toute liberté sa pensée.
     Parfois, il se demandait si la mélancolie était une maladie ou un symptôme. Il soutenait qu'il traitait d'une maladie de l'âme, et que celle-ci est aussi bien du domaine du théologien que du médecin : " Un bon théologien devrait être un bon médecin, en tout cas un médecin de l'âme. " Et il ajoutait que c'est le vulgaire qui définit la mélancolie comme une sorte de délire sans fièvre qui, sans raison apparente, s'accompagne de crainte et de tristesse ; que bien des gens reprennent cette définition insuffisante qui ne tient pas compte de ce qui fait sa spécificité : l'imagination et le cerveau ; que l'oisiveté de l'esprit est bien pire que celle du corps, que le désoeuvrement mental est une maladie ; que l'imagination a une force toute particulière chez les personnes mélancoliques parce qu'elle conserve très longtemps les apparences des objets, et que les cicatrices et les blessures de Dagobert et de saint François, qui auraient été semblables à celles du Christ, étaient dues à la force de leur imagination ; qu'aucun être humain n'est à l'abri de ses tendances mélancoliques, ancun stoïcien, personne n'est suffisamment raisonnable, suffisamment heureux, suffisamment patient, suffisamment généreux, suffisamment équilibré pour être certain de ne pas sentir cette blessure cuisante à un moment ou à un autre ; que, dans ce sens, la mélancolie est inhérente à la mortalité ; qu'elle est le plus souvent silencieuse, et que certaines personnes la trouvent plutôt plaisante.
     Jean Starobinski a observé que l' Anatomie est " une synthèse géniale qui rassemble à peu près tout ce qui fut dit de notable sur la mélancolie ". On doit également souligner que Burton, l'érudit passionné, l'inlassable rassembleur, propose, ici et là, au fil de ses recherches et de ses rêveries, une interprétation souvent métaphysique.
     En 1514, exactement un siècle avant que Burton n'entame son ouvrage, Albert Dürer gravait cette vision géniale qu'est la Mélancolie I, où, assis au milieu de vains objets qui symbolisent la science, l'échec de la science, un ange, la main sur la joue, pense, réfléchit, mesure la distance qui s'est creusée entre lui et le monde (et son regard est terrible). Curieusement, Burton, dans une page où il analyse certains mélancoliques " butés, moroses, austères, toujours à méditer, figés dans leurs idées ", les compare à la gravure de Dürer, n'y voyant qu'une femme triste aux vêtements négligés. Pourtant, dans les lignes suivantes, il soutient que la mélancolie fait progresser les idées et permet de méditer en profondeur.
     Selon Panofsky et Fritz Saxl, la Mélancolie de Dürer " a surmonté les distinctions médicales grâce à une image où s'unissent en un tout, plein de vie et d'émotion, les phénomènes que les notions convenues de tempérament et de maladie avaient dépouillés de leur vitalité ".
" Regardez, disait Alberto Savinio, regardez comme elle pense, la Mélancolie de Dürer ! " Et sur la mélancolie elle-même : " Sombre et profonde, elle trouve encore des sources de tendresse. On dirait que son caractère plonge dans quelque douceur. La tristesse est désespérée, la mélancolie naît dans les pauses de l'espoir. La différence entre la tristesse et la mélancolie tient au fait que la tristesse récuse la pensée alors que la mélancolie s'en nourrit. "
     De son côté, Alberto Moravia : " La mélancolie est ce que l'on ressent quand on établit la distance entre soi et le monde, entre soi et le destin du monde. "
     Rien de plus étrange que l'encyclopédie intime de Robert Burton ; elle ne ressemble à aucune autre, et l'auteur n'est proche de personne. Mais cette oeuvre, composée en grande partie de livres, ce " livre de sable " dont les pages se multiplient indéfiniment, de façon magique, est inépuisable. Et on ne saurait assez vanter le labeur intrépide de Bernard Heopffner - et de sa collaboratrice Catherine Goffaux -, si l'on songe à la guerre qu'ont dû se livrer le français moderne et l'anglais de la Renaissance. Une réussite absolue.


     Spleen l'Ancien, par Jean-Didier Wagneur, © Libération, le 13/4/2000
      Entre herbier et encyclopédie, tout sur la mélancolie par un Anglais du XVIIe siècle.


    Attendue depuis le XVIIe siècle, voici enfin la traduction intégrale d'Anatomie de la mélancolie, livre culte de nombreux écrivains, de Keats à Borges en passant par le splénétique Byron. Grand œuvre de Robert Burton, l'Anatomie est l'un des livres les plus étonnants des lettres anglaises: plus de deux mille pages pour comprendre la mélancolie. Burton y compile tout ce qui a été écrit: causes, symptômes et remèdes, il recense les textes des médecins, des poètes et des philosophes. Avec près de deux cents pages d'index, ce n'est plus un livre, mais une bibliothèque entière, celle de l'Antiquité et de la Renaissance, commentée, citée, dialoguée par un écrivain maniant la digression, l'humour et la satire. Servie par la traduction de Bernard Hoepffner et Catherine Goffaux qui, sans artifice et avec une grande rigueur, font de Burton notre contemporain, cette édition mérite de figurer parmi les grandes entreprises de cette décennie.
     Robert Burton est né en 1577 au manoir de Lindley Hall, dans le comté de Leicestershire. Il eut "une vie si pauvre en événements qu'elle est le désespoir du biographe", relève Jean Robert Simon dans le seul ouvrage en français consacré à l'écrivain (1). Après des études à Oxford, Burton fut reçu bachelier en théologie et prêcha. Successivement "tutor" puis bibliothécaire de Christ Church College, sa vie se déroula dans le calme des églises et celui des bibliothèques oxfordiennes, entre les commentaires de la Bible et l'annotation d'Aristote, Sénèque, Cicéron, Hippocrate... et de son cher Galien. On rapporte qu' à sa mort sa bibliothèque personnelle comptait plus de 2000 volumes, il en fit don à la Bodléienne, qui en comptait alors 16 000, et où il avait passé une grande partie de son existence de lecteur.
     Rien ne prédisposait Robert Burton à écrire l'Anatomie si ce n'est d'être né sous le signe de Saturne. Familier des horoscopes, il avait aussi calculé la date de sa mort. L'homme avait une certaine propension à l'humour qui tempérait une âme où la bile noire dominait, accentuée aussi par cette "mélancolie des livres" qui du Moyen âge à Mallarmé et Sartre a souvent plongé dans la nausée philosophes et écrivains et aussi peut-être par l'impossibilité de pouvoir vivre un amour. L'entreprise relève de la cure, de l'exorcisme et de la connaissance de soi, car si Burton s'attela à cette somme gigantesque ce fut d'abord pour fuir sa propre mélancolie et se réconcilier avec le monde. C'est sous le pseudonyme de Démocrite junior qu'il la publia en 1621, se donnant comme tâche d'écrire le traité perdu du philosophe grec. Dès 1632, la quatrième édition était ornée d'un frontispice que reproduit l'édition José Corti. Démocrite d'Abdère y figure au-dessus de son fils spirituel, entouré de l'amoureux, de l'hypocondriaque, du maniaque et du superstitieux ainsi que des emblèmes de la jalousie et de la solitude. Le titre "anatomie" signifie ici "exploration", "exposé", et Burton y anatomise sa bibliothèque comme Démocrite disséquait les animaux à la recherche de l'organe de la maladie de l'âme.
     "L'homme est mon sujet, ainsi que l'espèce humaine", écrit-il dans une ébouriffante et "satyrique" introduction de près de deux cents pages où Démocrite Junior s'adresse au lecteur. "Que de fois vos agitations ont remué ma bile ou excité mon rire", ajoute-t-il, citant Horace. Pour justifier le titre de son ouvrage, il concède qu'"il est habituel de nos jours d'attribuer un titre fantaisiste à un livre si on veut le vendre". Mais suit une description du monde des lettres où il s'en prend aux pisse-copie, à la vanité des écrivaillons, à l'indifférence des puissants face au savoir, et de conclure: "Si tu n'aimes pas ce que j'écris, lis donc un autre auteur. Je n'ai que peu d'estime pour ta critique, passe ton chemin." Refusant la corruption et l'hypocrisie de son époque, il y imagine sa propre Utopie, une "République poétique" comme l'a qualifiée Louis Evrard.
     Au lecteur alors d'appareiller sur l'océan du savoir, de naviguer dans un texte persillé de citations. Jean Starobinski souligne dans sa préface que l'Anatomie de la mélancolie "offre l'encyclopédie complète du sujet, construite organiquement comme les grands traités de la Renaissance tardive, avec ses partitions, sections, membres et sous-sections." La table des matières est une monstrueuse cartographie du savoir. Mais le miracle est là: ce traité qui pourrait sembler indigeste à l'estomac du lecteur moderne se transforme par ses qualités narratives et poétiques en une passionnante odyssée de la connaissance, qui tient de l'herbier et du cabinet de curiosités.
     C'est hénaurme et impossible à résumer, il faudrait remonter au déluge, voire à Adam. Burton décrit l'homme, corps et âme, et inventorie toutes les causes naturelles et surnaturelles de la mélancolie. Des démons aux passions de l'âme, de la peur à l'amour immodéré de la connaissance, avec "une digression sur la misère des hommes de lettres". Il y dresse le catalogue des délires, frénésies, manies, hydrophobies, lycanthropies, et organise le défilé des grandes silhouettes mélancoliques, le vieillard, l'amoureux, l'oisif, le veuf, l'érudit, avant de s'attacher au traitement de cette maladie. Commençons par prier, écrit-il avant de nous en remettre au médecin. Régime alimentaire, rétention et évacuation, pratique des exercices physiques: "Galien recommande de jouer à la balle." Etude: "Une bibliothèque est le médicament de l'âme", amitié, musique et joyeuse compagnie doivent éviter crainte, tristesse et dégoût de la vie. Il plonge dans la pharmacopée comme Marco Polo décrivait la Chine. C'est une fête du langage avec le mirobolant, l'eau admirable, le millepertuis ou la salsepareille et de nombreux chapitres sont des morceaux d'anthologie comme celui, très écologique, sur l'air (publié parallèlement par les éditions Mille et Une Nuits).
     "On peut se perdre dans ce livre, explique dans sa postface Jackie Pigeaud (2). Burton lui-même s'y perd parfois". L'Anatomie est à l'image des labyrinthes initiatiques de l'Antiquité. La sagesse voulait que l'on s'y égare pour mieux se retrouver. Reste maintenant au lecteur à en franchir le seuil pour découvrir que le meilleur purgatif de la mélancolie est avec l'ellébore noir et la bourrache, tout simplement la lecture quotidienne de ce très grand texte. C'est l'antidépresseur absolu sous forme imprimée et l'on peut parier qu'il deviendra le livre de chevet de nombreux lecteurs.

(1) Robert Burton (1577-1640) et l'Anatomie de la mélancolie, Didier, 1964 (toujours disponible)
(2) Auteur de la Maladie de l'âme, Belles-Lettres, 1989.


     Traité de médecine, encyclopédie, recueil de citations, essai philosophique, l'Anatomie de la mélancolie de Rober Burton est un fantastique réservoir de connaissances. La seule lecture de la table des matières met en joie et en appétit. (...) Il a fallu le courage d'un éditeur, Bertrand Fillaudeau et le génie d'un traducteur acharné, Bernard Hoepffner, pour qu'elle soit enfin accessible dans son foisonnement et son étrangeté.
     Isabelle Rüf, Le Temps, 13 mai 2000.

     L'un des secrets du succès de l'ouvrage est probablement que le "sujet" du livre navigue au plus près du "sujet" qui tient le livre entre ses mains. L'Anatomie a pour sujet son propre hors-sujet, à savoir son lecteur. (...)
     Burton compare sa méthode agglunatinative à une digestion : "après avoir digéré ce que j'ai avalé, je dispose de ce que j'ai pris ; le livre est une "rhapsodie de haillons que j'entasse après les avoir ramassés sur divers tas de fumiers".
   Roman et somme théologique appliquée, herbier et livre de recettes, cartographie humaniste et recueil de citations, pharmacopée philosophique et pamphlet contre la noblesse, contre les jésuites, et contre lui-même, il n'est ni une encyclopédie, ni un dictionnaire. La totalité qu'il fait mine de verrouiller, dans un accès d'hypocondrie, à coup de sections et de subdivisions, se troue de multiples digressions et de points de fuite, dont une vaste et fascinante "digression sur l'air".
     Marie-Dominique Garnier, La Quinzaine littéraire, 16-31 mai 2000.
     

     [Voir également  :

     Anatomie de la mélancolie de Robert Burton : table des matières.
     Un inédit de Chistian Hubin le concernant.]






Traduit par
Bernard Hoepffner
avec la collaboration de
Catherine Goffaux
Préface de
Jean Starobinski

2110 pages
2000
ISBN : 2-7143-
0862-7
70 euros

2 volumes