 |
Israël Eliraz, Abeilles/Obstacles
Poèmes, Éditions Corti, novembre 2002
Poète important dIsraël (né en 1936), secouant la tradition, poète le plus traduit en langue française, Eliraz publie chez Corti son deuxième recueil après Petit Carnet du Levant. Eliraz nest pas lhomme de la répétition, il convie un thème, le parcourt puis le clôt. Cest ainsi quaprès avoir voyagé avec lui dans son pays natal, nous sommes invités, dans une langue dune grande limpidité, à voir les choses autrement, à saisir « le sacré entre nos mains », à être en éveil sur le plus anodin :
« Un poème dIsraël Eliraz ne dit rien dautre que ce quil dit ». Gaspard Hons

Une des Illustrations de Rachel Ben Sira

ce qui se cache dans le pain est
un pain qui ne cesse dêtre
ce de santo tra le mani.
Sers-toi du mot pain
tel quil était auparavant, vierge
et enfantin comme le Parthénon.
Que reste-t-il ?
Être oiseau couleur de vigne,
rien dautre.
Un signe me précède et révèle
leffondrement de la matière.
Nêtre rien quun éveil,
dit Valente au seuil
de son départ.

Un texte de Jacques Ancet sur Israël Eliraz : Le suspens
Tout semble suspendu
Le temps dun regard.
Israël Eliraz, Thabor
Ce qui frappe, dès quon aborde la poésie dIsraël Eliraz, cest son aplomb Je veux dire sa netteté, sa force concrète, même dans lhésitation ou lignorance. Peut-être parce que la voix qui parle ici affirme, constate, témoigne avec une immédiateté qui, nest sans doute pas étrangère au ton parlé qui la caractérise, lequel nexclut pas, pourtant ni la méditation, ni la référence littéraire ni, parfois, lhermétisme de la formulation.
Oui, une voix parle ici, et ce quelle dit ce quelle cherche à dire , cest létonnement renouvelé dêtre là, face aux choses, au milieu delles, dans le mystère de leur apparition :
tout ce qui jaillit devant moi
ne sarrête de jaillir, de
tracer un parcours.
Doù linsolite : parler directement ce quon ne peut pas dire. Ce qui est là, avant la description apprise de toute perception, donc avant tout langage : « dis enfin quelque chose de la chose / dont tu nas jamais appris / à parler » Car il sagit bien pour Israël Eliraz de voir, de toucher, dentendre autrement (« touche les choses autrement ») Non pas de donner du sens mais de gommer le sens, pour que se produise la coïncidence, puisque « Linvisible ne coïncide plus / avec la langue »:
Le soleil se lève, incendie la nuit,
Sans vouloir donner de sens à tout ça.
Ce nouveau livre, Abeilles / obstacles, comme les précédents, tourne autour dun centre thématique qui est moins de lordre du sens que de la force dattraction ou de gravitation (comme celle des planètes autour du soleil ou des électrons autour du noyau de latome). Il y a eu lénigmatique figure de Hölderlin (celui de la folie) dans Hölderlin suivi de Les villes saintes se répètent; il y a eu la présence du lieu dans Petit carnet du Levant ou des choses et des paysages dans Rapport de larpenteur suivi de Thabor. Ici, ce sont les insectes. Mais pas nimporte lesquels. Les abeilles dabord qui donnent une partie de son titre au livre, et toutes ces « petites bêtes » qui, de la tique au virus, en passant par la sangsue, la lente, lasticot ou le microbe, accompagnent ou précipitent le corps mort dans sa disparition.
Labeille est une image germe. Elle est plus que cette travailleuse « dor rouge » qui fascine le regard : elle est cette navette verbale « labeille est toute dans les mots » qui ne cesse de tisser le poème de son énergie agglutinante (et le français se prête bien ici aux chaînes phoniques qui courent dabeille à éveille en passant par merveille, par exemple). Fil de lumière entre visible et invisible, elle est limage même de lacte poétique :
Laisse filtrer de léveil
dans le récit
laisse lissue magique
à labeille.
Labeille incarne cette imperceptible apparition du réel qui est le perpétuel surgissement de ce que nous ne savons percevoir : Elle ouvre cette minuscule embrasure dans lobstacle opaque la « surdité des éléments ou des choses. Comme la parole poétique elle est une panne de son, un silence dans le langage, un suspens du sens et donc de la perception : « Tends loreille : / si tu nentends rien / cest labeille. ». Mallarmé lappelait « linterception». Et cest bien de cela quil sagit : « un recul. Un retard. Un arrêt ». Alors on nest plus dans la nomination mais dans la suggestion (Mallarmé, encore). Dans la présence naissante de quelque chose qui pourrait être et le sujet et le monde indissolublement :
Vibration dans lair, une
fraction dans la vue,
tout est là.


|
|