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Paul BLACKBURN, Villes, suivi de Journal,
éditions Corti, 3 novembre 2011
Traduit de l'anglais par Stéphane Bouquet
Publié en 1967, Villes est le premier livre de taille de Paul Blackburn. Il regroupe des poèmes écrits dans les années 50 et 60 et le livre est organisé si l’on peut dire géographiquement : New York la France (qu’il n’aime pas tellement, voire qu’il déteste) New York l’Espagne (qu’il aime beaucoup) New York. Les poèmes sont très majoritairement écrits autour de trois motifs : l’errance dans les rues & les parcs ; les femmes ; les voyages en train et en métro.
A partir de la fin de 1967, Paul Blackburn commença de composer des poèmes au jour le jour. Ces années-là semblent marquer une sorte de pause heureuse dans sa vie, induite par la rencontre de Joan et la naissance de son fils Carlos, en 1969, lesquels sont des personnages récurrents de ces pages. En décembre 70, on diagnostique un cancer de l’oesophage à Paul Blackburn. Il continue à écrire, et à fumer, considérant la mort avec un détachement volontaire. Après sa mort, Robert Kelly réunira les poèmes épars dans le volume de Journal.
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- Paul Blackburn
Paul Blackburn est assez peu, voire pas, connu, en France. Il a pourtant influencé de nombreux poètes américains, tant par ses écrits et ses traductions que par le soutien sans relâche qu’il a offert à nombre d’entre eux, organisant des rencontres, des lectures, etc. De son vivant, il a publié treize recueils et traduit quelques oeuvres majeures de l’espagnol, notamment les nouvelles de Cortazar (dont il fut quelque temps l’agent littéraire pour les Etats-Unis) et les poèmes de Lorca. L’ensemble de son oeuvre personnelle a été réuni par Persea Books, New York, en 1985.
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La serie américaine des éditions Corti :
- PAUL BLACKBURN Villes suivi de Journaux, trad. Stéphane Bouquet
- ANNE CARSON Verre, Ironie et Dieu, trad. Claire Malroux
- E. E. CUMMINGS Poèmes choisis, trad. Robert Davreu
- EMILY DICKINSON Une âme en incandescence, trad. Claire malroux
- EMILY DICKINSON Lettres au Maître, à l’ami, au précepteur, à l’amant
- EMILY DICKINSON Avec amour, Emily
- EMILY DICKINSON Y aura-t-il pour de vrai un matin ?
- ROBERT DUNCAN L'Ouverture du champ, trad. Martin Richet
- H. D. Trilogie, trad. Bernard Hoepffner
- YVES DI MANNO Objets d'Amérique
- MARIANNE MOORE Poésie complète, trad. Thierry Gillyboeuf
- GEORGE OPPEN Poésie complète, trad. Yves di Manno
- MICHAEL PALMER, Première figure, trad. Éric Suchère, Viriginie Poitrasson [2011]
- JEROME ROTHENBERG Les Techniciens du Sacré, trad. Yves di Manno
- CLAUDIA RANKINE Si toi aussi tu m’abandonnes, trad. N & M Pesquès
- WALLACE STEVENS Harmonium, trad. Claire Malroux
- WALLACE STEVENS À l’instant de quitter la pièce
- COLE SWENSEN Si Riche heure, trad. N & M Pesquès
- COLE SWENSEN L’Âge de verre
- KEITH WALDROP Le Vrai sujet, trad. Olivier Brossard
- WALT WHITMAN Feuilles d’herbe (1855), trad. Éric Athenot
- WILLIAM CARLOS WILLIAMS Paterson, trad. Yves di Manno

L’ART
d’écrire des poèmes, disons,
n’est pas une histoire de réussite personnelle
cette stupéfaction
Sur le chemin du travail
deux papillons blancs
& du trèfle le long des trottoirs
de demander .
de vouloir en tirer autant .

On a pu croiser son nom ici ou là dans des ouvrages sur la poésie américaine, voire comme référence évidente de la poésie ; on a pu le découvrir grâce à l’anthologie Vingt poètes américains1, traduit par Jacques Roubaud, qui le présente comme un des poètes proches du groupe des Black Mountain2.
Le nom de ce groupe d’artistes est issu du Black Mountain College, qui fut une université expérimentale fondée aux États-Unis, en Caroline du Nord, par John Andrew Rice en 1933, et qui n’aura eu que vingt-quatre années d’existence. Université libre, où l’enseignement reposait sur l’esprit communautaire et sur une conjonction entre une pédagogie expérimentale et la création expérimentale ; ainsi de nombreux artistes firent sa réputation : John Cage y enseigna la musique, Merce Cunningham la danse, Willem De Kooning, les arts plastiques, Buckminster Fuller, l'architecture, Robert Creeley, Robert Duncan et Charles Olson, la poésie. « L’expérience qui y vit le jour, et avec laquelle Charles Olson s’efforça significativement de renouer dans les dernières années, fut bâtie autour de deux convictions qui orientèrent prioritairement l’inspiration et le programme : l’idée que la démocratie commence avec l’éducation et qu’elle doit y être explicitement mise en oeuvre, et la conviction que pour neutraliser les paralysies ou les mutilations dont l’éducation est généralement responsable, les arts doivent être mis au centre de tout enseignement. »3 L’idée novatrice alors fut de privilégier l’action dans l’art, « la mise de l’art en action » (selon Charles Olson). Lequel Charles Olson contribua activement à faire de la poésie, au Black Mountain College, un champ d’expérimentation, de performances, contribuant à ce que d’autres poètes viennent au BMC y enseigner (R. Duncan, R. Creely), et en créant la revue Black Mountain Review dans laquelle il accueillit les poètes sus-cités, également Denise Levertov, ou ses propres et fameux Maximus Poems.
Paul Blackburn aura eu un lien proche, certes, mais lointain, avec le Black Mountain College, où il n’enseigna pas ni même jamais se rendit ; cela étant, en contact épistolaire avec Olson, il est néanmoins associé au groupe par le fait de ses préoccupations de traducteur (de la poésie des troubadours, dont il fit une anthologie, de Lorca), de ses préoccupations poétiques, et par les liens qui se tissent entre Pound, Williams, Olson, et lui. Le premier livre de l’ensemble réuni et traduit par Stéphane Bouquet, Cities/Villes, a été publié en 1967, quatre ans avant la mort du poète, et fut le premier et seul volume conséquent qu’il publia de son vivant (laissant une importante masse de poèmes inédits). Les villes en question du titre sont repérables : New-York (avant tout, car comme nombre de poètes américains, que ce soit par fascination aimante ou par fascination haïssante, Blackburn « célèbre » la ville américaine), mais aussi des villes espagnoles, Málaga, Barcelone, ou françaises, Paris, Toulouse (contre laquelle il sonne une virulente charge au moyen d’un sirventès4 qui prend l’ampleur d’une satire contre l’esprit français, « dans la rue je pisse/sur la politesse française/qui a éteint la passion vibrant dans la voix du sens ») Villes qui forment l’ensemble « cité » dans laquelle le poète prend pied. Au rythme de la perception visuelle et auditive, Blackburn effectue un balayage mental de la vie urbaine, comme s’il pompait le réel et l’amenait à lui, et en lui, pour l’objectiver et se raconter lui-même, car chaque poème est de veine autobiographique. Peut-être en écho y a-t-il Whitman (« I celebrate myself », c’est moi que je célèbre), ou les poètes de la Beat Generation, qui concevaient le poème directement connecté à leurs anticonformistes et tonitruants événements de vie (un poème est dédié à Lawrence Ferlinghetti), du moins une certaine tradition lyrique de l’autobiographie ; mais comme une grande ville, le poète est rempli d’intersections, où se croisent les influences ; en effet, le réel autobiographiqué qu’il s’emploie à objectiver, inscrit sa filiation avec William Carlos Williams, voix majeure du background de Blackburn (« Poème du parc », outre qu’il fait allusion à son aîné, « Ce n’est pas le printemps, peut-/être n’est-ce jamais le printemps », comme plusieurs poèmes, fait écho à son oeuvre, et dans « Téléphoné à Rutheford » [ la ville où vivait Williams], il s’adresse à lui, « Vous avez fait//une empreinte dans mon coeur « ), cela au moyen d’un travail formel qui, lui, rappelle le vers projectif de Charles Olson : le souffle personnel est projeté sur la page, chez Blakburn, un souffle d’arpenteur, avec ses accélérations, ses pauses, ses ralentissements, souffle de fumeur probablement, projeté, mais dispersé ô combien : le vers de Blackburn est imprégné d’urbanité, foule, dispersion, circulation, bruits ; c’est en observateur essoufflé qu’il marche. Autant que les significations des poèmes, la disposition des vers fait oeuvre autobiographique. Cela étant, n’avait-il pas la haute ambition de pénétrer les choses ? L’ol de l’oreille ne le menait-il pas à pénétrer l’intériorité des choses, objets ou humains ?
Jean-Pascal Dubost, Poezibao
L’enjambée brûlée
L’urgence se combine chez l’Américain Paul Blackburn à la vitesse de la notation : écrire à ras la puissance anonyme de sa vie.
La traduction de Villes, suivi de Journaux, est un événement, à l’exemple de celle du Paterson de William Carlos Williams, de Tendre bouton de Gertrude Stein ou des Cantos d’Erza Pound, pour ne citer que trois œuvres de trois immenses poètes de la modernité américaine. Septième livre, mais premier de cette importance, de Paul Blackburn (né en 1926 dans le Vermont), réunissant tout ce qu’il a écrit entre les années 50 et 60, Villes est organisé selon une logique géographique, celle de ses déplacements de New York à la France, où il se rendra afin de se documenter sur les poètes troubadours. Le jeté spatial de son écriture à la netteté presque désinvolte suit les courants de la ville, ses battements et ses bigarrures : « La fille aux jambes splendides/ descend une rue de Brooklyn/ un espoir et demi devant/ Terrible en effet est la maison du paradis dans l’esprit/ douce/ reflétant le frémissement/ toujours plus profondément exposée jusqu’à ce que le soleil/ aveugle explose/ en un noir chaud et opaque derrière les yeux/ étoiles jaunes/ puis la rouge/ Transpiration de lumière le bng des corps gravés comme des grains ». Ailleurs, un « Café la nuit » devient « Neige blanche du papier sucre/ emballages au sol/ près du comptoir. » Chaque poème, véritable espace visuel composé sur la page telle une affiche typographique, raconte la vie de Blackburn, de biais ou de face, claire, enfumée, alcoolisée, dans tous les cas narrée dans sa troublante variation de perceptions, de mémoires, sans symbolisme aucun, une mouette étant une mouette, rien de plus, ni de moins. Dans « Bureau du chômage », dans « Poème du parc » ou « Tombe étrusque », toujours il expose sa vie, la fait en somme comparaître, toute ou presque, si l’on fait exception de l’alcoolisme de sa mère, Frances Frost, poète elle-même, et de sa dispute avec le poète Robert Creeley, dont il ne paria jamais dans ses ouvrages. C’est semble-t-il assez peu de choses écartées d’une existence.
Pourtant, Blackburn, à l’exemple de Williams ou de Creeley (qui le publiera dans la Black Mountain review) n’enjolive jamais rien, ni l’espace qu’il traverse, ni lui-même. Il nous confronte au contraire à cette « réalité rugueuse », relevant en elle son idiotie fondamentale, sa singularité, sa beauté simple et crue, telle celle-ci : « “Tu baises dès la première fois ?” /je lui ai demandé, quand on sortait/ de l’église,/ de la cendre sur nos deux fronts. “Non,/ mais j’avale bien comme une/ tête novice se doit,” elle a dit/ ce qui est cool,/ ce qui est mieux que de la madisonavenuer/ si vous voulez mon avis.// ou du raisin sec au soleil ».
La note introductive à Villes, sorte d’appel au lecteur, dit laconiquement la logique lente de son livre (mais elle pourrait autant définir le journal qui lui fait suite), ce que Blackburn voulait étager de ses expériences au travers d’une multiplicité ouverte de champs d’écriture (assez proche en cela de ce que Charles Oison réfléchit dans son essai mythique Projective versé) : « le secret du livre est triple : ciseaux, pierres et papier ». Une interview (heureuse) donnée quelques mois avant sa mort (en 1971) précisera la valeur de ces trois mots en forme d’énigme indienne : « J’avais écrit à la base trois, types de poèmes dans des proportions différentes. Pierre, disons, c’est le concret. Le centre du poème est l’objet au sens où Williams, personne ou chose. L’objet a autant de sens que ce que les mots peuvent lui offrir. C’est la pierre. Le papier, c’est là où la forme est au fond une idée, même si l’idée n’est jamais mentionnée. Et les ciseaux, qu’est-ce qu’ils vous rappellent ? Ce sont les poèmes d’amour, mec. Les jambes qui s’ouvrent et se ferment. Le truc, c’était d’organiser le volume en forme de rythme... » Un rythme qui fit la force de son chant, sa sobriété époustouflante.
Emmanuel Laugier, Le Matricule des Anges, n° 129, Janvier 2012
« Toute preuve par les oiseaux est étrange »
Certains ont lu Blackburn pour la première fois, vers 1974, dans Action poétique et dans Change, et d’autres, au début des années 80, dans Po&sie, traduit par Jacques Roubaud. Ils découvraient aussi, dans la revue que dirigeait (et que dirige toujours) Michel Deguy, le poème dont le titre est « Hiver »
On retrouve ce poème dans le premier ensemble du volume, Villes, et comme d’autres, il évoque et convoque les oiseaux :
contre un ciel bleu glacé, quelques mouettes
si silencieuses, le
bruit de leurs ailes et c’est tout, elles
glissent dans le sillage des
bateaux, sérieuses,
hautes, criant, ou surréalistement
calmes,
Et.
dans le corps et les ailes de chaque oiseau .
sont . vont
DES NUAGES D’ÉTÉ / HAUTS ET
VIFS SUR L’HORIZON
ou bien la neige .
Remarquons que les mots sont libres sur la page, la ponctuation (espace autour des points) et la typographie (petites et grandes capitales, débuts des vers disposés à différents endroits) sont aussi librement exploitées.
On est frappé, lisant l’ensemble Villes, par le bonheur qu’on y trouve. Blackburn a quelque chose des oiseaux qu’il dépeint, aérien et heureux (on imagine l’oiseau heureux), même s’il n’oublie pas les chômeurs, même s’il est très malade (comme dans les Journaux, qui rassemblent ses tout derniers écrits) :
Tous nos adieux dé-
jà préparés à l’intérieur de nous .
Poésie du réel ? En tout cas attachée à capter un moment, un spectacle. Croquis, instantanés. Le décor est urbain, maritime, campagnard, ou intérieur à un appartement, l’individu en relation ou en opposition avec l’événement, souvent mineur, raconté sans pathos, discrètement. Deux mois avant sa mort, voici ce que Blackbum écrit :
La dernière nuit avant juin, je me penche
sur le radiateur d’air chaud
pour me réchauffer les mains .
Mangé un 1/8 de banane
l’ai vomi.
Je compte la Pentecoûte
Je la vomis.
Je prévois.
Nous disions donc que Paul Blackburn préférait exprimer le bonheur, celui de la nature, de ses couleurs :
(la lumière)
blanche comme les tapis
bleue comme le ciel
gris comme hier
ou celui de l’amour :
(je)
me soulève sur un coude, dégringole et
pose ma tête entre tes jambes pour
te goûter, la
dernière chose
qui reste .
Même si quelquefois l’allégresse se transforme, tournant comme le vent mauvais.
Stéphane Bouquet, lui-même poète, fin connaisseur de la poésie américaine, traduit Blackburn et l’introduit ici, à sa manière particulière : sans langue de bois, avec aisance et naturel. Tout à fait adéquate en cela avec le texte du poète, biographe de lui-même, qui raconte « ses amours et ses déplacements, sans oublier le temps qu’il fait : j’ai désiré trucque et machine... j’ai pris l’avion, le métro, la voiture, le bac, ou parfois j’ai simplement marché... j’ai habité ces villes, les nôtres... j’ai vu des gens et je les ai décrits ». Belle empathie : Stéphane Bouquet parle pour Blackburn, il devient lui.
Les mouettes, écrit toujours le traducteur, incarnent une manière d’être vivant, à leurs yeux à tous deux (lui et Blackburn), idéale, « de signer une sorte de contrat de légèreté avec le monde ». Paul Blackburn, sensible à l’art de Charles Oison, et à ses théories sur le vers prospectif, écrit ses vers comme il respire : ceux-ci courent sur la page, s’allongent, et s’interrompent avec le souffle une liberté que rend possible la machine à écrire, elle permet au poète de noter, presque aussi vite qu’il pense, le vers reflet du corps et du corps dans la vie ; d’avoir à sa disposition, selon Oison, « la portée et la mesure que possède le musicien depuis longtemps ». Même si on pense que la machine n’est pas si sainte, n’a pas si grand pouvoir (à notre époque on en a fait le tour), on doit admettre que les poèmes de Paul Blackbum, tous ici rassemblés et publiés en un volume pour la première fois, possèdent un rythme, produisent un chant à la fois émouvant et dénué de vibrato, dont la proximité est étonnante.
Marie Étienne, La Quinzaine littéraire, n° 1052, 1 au 15 janvier 2012

 
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