Cole SWENSEN, Si riche heure,
éditions Corti, 2007.


Le livre. Couvrant une large palette de sujets – de la peste et la première danse macabre en passant par le développement de la perspective ou les recettes pour les pigments – ce nouveau recueil de Cole Swensen prend place dans le XVème siècle français, une fertile et tragique période de transition entre le Moyen Âge et la Renaissance. Inspirée par le célèbre livre d’heures Les Très riches heures du Duc de Berry dont elle suit le calendrier, l’auteure explore la manière dont les arts interagissent avec l’histoire qui s’avance. Philosophie, souffrance et beauté parcourent ce recueil d’une rare puissance où la précision historique, loin de le restreindre à une époque, amène, comme à l’insu de l’auteure, de troublants rapprochements.

L’auteure. Cole Swensen enseigne la littérature comparée à l’université d’Iowa. Elle a traduit en anglais des poètes français contemporains (Pierre Alfieri, Olivier Cadiot, Jean Tortel). Elle a publié plusieurs recueils et reçu de nombreuses distinctions (New American Poetry Award, notamment). Ce recueil est le deuxième traduit en français, après Noon (traduit Nef, éditions Les Petits matins, 2005).







Le 3 Avril

Cambre
maintenant ces arbres
mon amour, trois
arc délicats
dont la courbe

de cela
crée l'étendue de

à la façon dont tu tournes le dos

Les petits arbres
cadastrent le monde

Deux hommes seuls dans leurs barques.






Marie Etienne pour La Quinzaine Littéraire
Marta Krol pour Le Matricule des Anges
Tristan Hordé pour Poezibao


***************************


UNE CIRCULATION INUSITÉE

À première vue, un texte très secret, qu'on peux croire difficile, d'où surgissent des vers, de temps à autre, comme des éclats sertis : « (Saint‑Augustin) continue de penser/les nombres comme des pensées de Dieu ». Ou bien : « Nous nous/consacrerons infiniment à vider l'océan ». 

L'auteur explique, dans son introduction qu'elle a puisé l'inspiration de sa Si riche heure, des Très Riches Heures du Duc de Berry, bien sûr. Lesquelles condensent et reflètent un mélange d'influence de l'Europe toute entière, secouée par la peste et la guerre, capable, en même temps, d'inventer l'imprimerie, de perfectionner l'horlogerie et de développer la perspective. Les nombres, donc, omniprésents. 

Cole Swensen considère que ses poèmes sont « comme un écho au manuscrit et plus particulièrement à la section calendaire ». Ils sont, explique‑t‑elle, en relation avec le manuscrit, tout en gardant leur liberté et leur autonomie: « Finalement, ils sont un assemblage de mots dont chacun naît et meurt sur la page même ». Ce qui pourrait être une  belle et juste définition du poème.

Assemblage il y a, en effet, parfois déconcertant, pareil à une maison dont les murs, disparus, favorisent, de ce fait, une circulation de sens inusité, chaque propos étant ouvert sur un propos qui se dérobe, et enchaînant sur le suivant lui-même ouvert sur d'autres et lui‑même dérobé. 

De l'image de maison dont « les murs s'écroulent » initiée par l'auteur, je passerai à celle de la circulation où chaque automobile  a son autonomie et sa mobilité entrelacée à celle des autres sans que jamais, ou presque, le mouvement ne cesse. Et tout cela accentué par la disposition des blocs de mots dans le cadre des pages.

En voici un exemple à partir d'un fragment d'un des poèmes « ler janvier »:

 

« Comment‑Peux‑tu‑Voir‑à‑Travers‑les-Cieux

tout un après‑midi d 'étoiles

Luit (ou "lui" ‑ je n'arrive pas à

lire la note, l'encre pâlie, la coupe vive

Dans le sourire

On pourrait dire que nous avons inventé

un ciel d'un bleu qui pouvait nous suffoquer d'amour. Alors qu'

 As‑tu à pleurer au milieu du festin, quoi,

avec toutes ces femmes qui dansent, les

couleurs qui passent, les hommes qui

tranchent les viandes. »

 

Le vers « tout un après-midi d'étoiles » est relié grammaticalement et contradictoirement au vers d'avant, puisqu'il en est le complément d'objet, et au premier mot du vers suivant, dont il est le sujet. Ce premier mot peut être lu comme un verbe au présent de l'indicatif et à la troisième personne du singulier et comme  « lui », le pronom personnel, par lequel s'introduit un personnage et avec lui la subjectivité, le « je » de l'auteur, transformé en copiste des Riches heures du Duc de Berry : « Je n'arrive pas à lire la note ». 

Il serait passionnant de poursuivre l'analyse tant sont polysémiques ces pages, organisées comme un journal ou un calendrier puisque les titres des poèmes sont un à jour ou un mois de l'année. On y circule d'un procédé de dorure par attrition pour peindre « quelque ciel », aux étoiles qui brillent dans « ses yeux ».

Cole Swensen est américaine. D’aucuns disent que cette méthode d’écriture est très « olsonienne », c’est-à-dire inspirée par Charles Olson, qui à la suite notamment de William Carlos Wiiliams, utilisa les archives historiques d'une ville. Et disposa ses vers sur la page de telle sorte que les termes s'en trouvaient à la fois en relation et en rupture, établissant une sorte de géographie significative nouvelle, inventant une mise en scène prosodique.

Quoiqu'il en soit, et quelles que soient les ascendances littéraires qui peuvent être attribuées à Cole Swensen (et qu'elle récuserait peut‑être), la poésie qu'elle pratique est plus que séduisante par son mélange de technicité et de subjectivité, par son arrière‑plan historique qui ouvre subrepticement sur une scène intime d'autant plus forte qu'elle est inattendue et délicate.

 

Dorure par attrition

(pour les décors)

 

Tu prends du verre pilé (tu piles du verre)

mêle-le au blanc d’œuf

puis peins au verre

en soi

quelque ciel

certains prennent

un bloc

d’or massif et frottent

aavec des tessons les lamelles floconnent

 

de tes mains. Une autre façon

de faire du ciel

c’est avec les étoiles qui le peuplent

ou avec le peuple ou au moins ses yeux

La Quinzaine Littéraire, Marie Etienne, 16/29 février 2008


*********************************



VARIATIONS SUR IMAGE
Tendue, économe et imprévisible, l’écriture de l’Américaine Cole Swensen charrie bien plus qu’une époque. Un recueil de fiction et de science.

On ne saurait trouver à ce volume un titre plus adéquat, non pas parce que les poèmes sont inspirés de l'un des plus élaborés livres de piété du XVe siècle, Les Très Riches Heures du Duc de Berry, mais parce que la lecture en procure des instants de grande , qualité esthétique, intellectuelle et émotionnelle. Certes, Cole Swensen, professeur de littérature aux États‑Unis et traductrice (Pierre Alferi, Olivier Cadiot, Jean Tortel), ne pratique pas José Corti le prêt à consommer, mais la patiente bienveillance du lecteur est très rapidement  récompensée. La situation originelle au poème (mais non représentée), est toujours celle de l'auteur devant une page du manuscrit médiéval, consacrée à un jour calendaire que tel saint ou tel événement distinguent, et ornée d'une enluminure ; en somme, une attitude de spectateur qui au lieu de se consumer dans le jugement admiratif, se relance dans une énergie artistique, créatrice. Mais il ne s'agit pas là de la vieille figure rhétorique (connue sous le nom d'ekphrasis) de la description d'une œuvre d'art, comme quand Gauthier s'enthousiasme pour une Madeleine de Rubens ; mais d'une approche dynamique où s'engendre une œuvre nouvelle : « nous en/ traversions la fine toile, entendions le dos du tableau de déchirer/ jusqu'au fin fond/ du monde où/ nous pourrions vivre ».

L'intérêt pour l'époque est évident et communicatif, à cause de son potentiel de monstruosité et de défiguration (maladies, malformations et cruauté), de ses pratiques quotidiennes et religieuses (« le front lavé de cendre/ jusqu'à l'os le sol même ») radicalement disjointes des nôtres, et de ces faits divers à demi fantasmés, nourris de l'imaginaire d'un Bosch ou d'un Grünewald, comme les loups dévorant l'enfant à naître de la femme enceinte. Le tout dans un décor le plus souvent froid, gel, neige et blancheur, « l'herbe blanche/ invisible dans la lumière blanche ». Mais l'important, comme souvent, est la manière. Notamment, que le poète se projette à l'intérieur de l'univers qu'elle représente : le je ou le nous, quand il n'est pas  explicite, plane sur chaque texte : « et une fois j'ai pensé/ que mon cheval s'emballerait, mais non,/ bien qu'aveuglé, il resta coi, et (…) se mit/ calmement à brouter l'herbe en feu », en actualisant fictivement une possibilité non advenue, celle d'avoir pu naître à cette époque‑là. Mais cette projection ne se veut pas naïve, et reste empreinte d'une sensibilité toute contemporaine ; le poème  s'arc‑boute au‑dessus du temps, plongeant en son début dans les années 1400, et dans le présent du poète à sa fin : Elle/ observa une tasse et sa soucoupe tournoyer un moment à la surface . Notons que de manière générale le corps est le donné central, toujours là, à la fois médiation : geste sur geste, obstacle :
« reste sur reste », et force en action, comme à propos des coquelicots : « Nous/ la Précision, nous/ coupons// puis découpons/ le corps donne/ le rythme, il  penche et/se relève ».

De temps à autre, reviennent des éclats d'un discours adressé à quelqu'un, qui semble lui aussi être un transfuge du maintenant, qui semble partager l'intimité du poète, emporté par lui dans le jadis dans la continuité d'une parole. Si bien que deux temps, deux espaces se superposent et s'imprègnent mutuellement, comme faites en des matières affines ; ainsi, en prétextant de la « Grande Crue » en janvier 1408, Swensen écrit‑elle : « Comme un filigrane sur les flots/ quelqu'un (une femme) regarde/ (et/ me remue t'ai-je/ dit combien tu/ me ». Car le ressort de cette écriture réside en grande partie dans le décalage que l'écrivain explore entre l'époque qui lui sert de canevas, suspendue à la convention et à la convenance, le négatif même du présent, et la manière de s'en saisir, elle éminemment actuelle, inconvenante, lapidaire, discontinue, comme cette vue sur un chariot marchand : « cochers archers/ chevriers/ et le chariot/ des noms et des formes qui éclatent/ en nous / (Choi sissez‑en/ (Ma Dame, essayez celui‑ci ». 

Il y a encore, cette exploitation esthétique de la dimension métaphysique de la religion chrétienne, dans une sorte d'instantanés de  gnose païenne, déstructurée, inquiétante, qu'un poème fait advenir, souvent en reprenant la parole biblique, et qu'il laisse disparaître : « Sachez que le royaume de Dieu/ est comme on dit à portée de Main et attaché/ au poignet, ce monde penche dans la lumière/ se courbe ». Puis, le thème récurrent des techniques d'obtention des pigments, a priori ingrat, et pourtant ! La densité référentielle, la précision lexicale, et la saisie en trois mots d'un instant de la fabrique aboutissent ensemble à des chefs‑d'œuvre de poésie, teintée de fiction et de science.

Reste la discrète interrogation à propos du fait de nommer, affleurant dans des vers fulgurants qui déplacent la problématique d'un terrain proprement poétique, à l'universel : « Et entre mot et monde le corps fond, s'effrange » ; « Nommer un objet c'est/ «  fonder »/ un immédiat// qui s'étire ». Comme se fonde et s'étire l'écriture du poème, minutieuse, en lignes et en colonnes, aussi précisément disposées dans l'espace de la page que le sont les traits de l'enluminure du maître moyenâgeux.  

Marta Krol , Le Matricule des Anges, n° 90


***************

A lire également : un article de Tristan Hordé sur Poezibao.

 






Cole Swensen,
Si riche heure,
traduit par Maïtreyi et Nicolas Pesquès
Corti, 2007
128 pages
978-2-7143-0959-4
16 €